Naza, film primé à la Mostra de Venise et longuement ovationné, est une œuvre hypnotique. Tout y est réuni visuellement pour capter les consciences. Des voix sans visage, une forme esthétique d’une pureté redoutable, une lame à l’œil. Naza sous hypnose, le noir, les lumières de la ville, tout est si calme. Et pourtant, Naza veut raconter la guerre du point de vue de ses deux réalisateurs israéliens. D’un seul point de vue, d’une seule ligne, d’un seul trait, d’une parole, une seule parole. Les réalisateurs de Naza ne documentent pas, ils s’expriment et font de Naza, un manifeste, une déclaration ex abrupto.
Céline Masson, professeure des universités à l’Université de Picardie Jules Verne et psychanalyste
Naza déploie par assonance, contamination sonore, deux mots : « nazi » et « Gaza ». Ces deux mots résonnent l’un avec l’autre tout au long du film et avant même que le film n’ait commencé, avant toute image. Bain sémantique, imprégnation subtile de mots glissés à la conscience… L’acronyme hébreu (abréviation de « nezek agavi » traduit par « dommage collatéral ») disparaît pour ce mot-valise réinventé par les deux réalisateurs.
En sortant de la projection, une question ne cessait de me poursuivre : comment le monde peut-il s’emballer à ce point ? Comment peut-on recevoir ce documentaire non comme un point de vue sur le réel, mais comme le réel lui-même ? Comment la puissance des images peut-elle abolir si rapidement la distance entre ce qui est montré et ce qui est vrai ? Comment des images saisissantes peuvent-elles à ce point abolir tout esprit critique ? Standing ovation, le public de la Mostra est conquis.
Mais un documentaire est d’abord un montage, c’est un choix d’images, de personnages, de témoignages, de cadrages et de mise en scène. Il ne donne jamais accès au réel à l’état brut, il en propose une construction, un récit. Et c’est précisément là que réside sa force. Le documentaire nous raconte une histoire, mais aussi et inévitablement, quelque chose du regard de celui qui la raconte. Il peut chercher à s’approcher au plus près d’une vérité factuelle et objectivable, il peut aussi exprimer une vérité plus subjective, sensible, engagée. Pourquoi pas ? L’une et l’autre ont leur légitimité, à condition de ne pas les confondre. Car une vérité de l’image-cinéma, aussi puissante soit-elle, ne devient pas par la seule force des images une vérité historique voire la vérité d’une guerre en cours. Et dans Naza, les images sont puissantes, la ligne est pure, guidée par un certain sens de l’esthétique.
Sous l’emprise des images
Le réalisateur filme le soir, depuis un toit de Tel-Aviv. Les immeubles, les tours, les fenêtres éclairées où s’animent des silhouettes d’habitants de Tel Aviv, beaucoup regardent la télévision, les informations, l’actualité de la guerre, les otages. Les phares des voitures glissent sur l’écran et nous absorbent. Leur accumulation, leur mouvement dessinent des formes, une traînée rouge fend le noir de la nuit. La ville la nuit, fascinante, hypnotique et ces témoignages sur le toit qui viennent rompre avec le mouvement intrigant de la ville en contrebas. Le réalisateur, reconnaissable par le clair-obscur, s’est installé, suspendu sur un toit qui surplombe la ville, et il parle et fait parler les témoins. Le regard du spectateur est capté par le dispositif visuel, comme dans un rêve, il est porté par les voix de ceux qui ont servi dans l’armée israélienne (IDF) ou dans le renseignement : vingt-quatre soldats et agents du renseignement israéliens, supposés témoins, anonymes (nous n’avons aucun nom et aucun visage) qui décrivent la conduite des opérations militaires à Gaza selon leur expérience, les dispositifs informatiques de surveillance, de repérage et de désignation des cibles. Les protagonistes, griffonnent parfois sur un carnet l’emplacement des immeubles qu’ils s’apprêtent à détruire.
Car une vérité de l’image-cinéma, aussi puissante soit-elle, ne devient pas par la seule force des images, une vérité historique voire la vérité d’une guerre en cours.
Le mot « enfant » est prononcé et revient à plusieurs reprises, et c’est difficile à entendre. Dès qu’il est question d’enfants dans la guerre, exposés aux bombardements, blessés ou tués, nous sommes immédiatement saisis. L’émotion est à son comble. Mais, pendant la projection, la raison tente de reprendre ses droits et les questions surgissent alors : dans quelles conditions ces enfants se trouvent-ils exposés aux combats ? Où sont les adultes qui devraient les protéger ?
Alors la spectatrice que je suis continue de s’interroger pendant la projection : qui sont ces enfants de Gaza au-delà des images qui nous en sont données ? Où vivent-ils ? Que leur apprend-on ? Que leur fait-on vivre ? Qui les protège et qui échoue à les protéger ? Ces questions-là restent hors champ, hors caméra. Cela n’intéresse pas les réalisateurs. Mais le documentaire veut montrer la souffrance des Palestiniens, pourquoi ne montre-t-il pas l’envers du décor ?
Comment ne pas s’émouvoir d’entendre les protagonistes parler de la mort d’enfants ? Et peu à peu s’installe alors une culpabilité diffuse et la mise en scène le permet, l’impose : tous coupables, le témoin, l’habitant de la ville de Tel Aviv, peut-être même nous, spectateurs. Tous coupables. Mais précisément, au moment où l’émotion nous gagne, des questions devraient surgir : qui parle ? Qui est cette ombre qui raconte ? Comment ces témoins ont-ils été recrutés et sélectionnés ? Dans quelles conditions leurs récits ont-ils été recueillis ? Ont-ils été recoupés, vérifiés, confrontés à d’autres sources ? Disent-ils vrai ? Non qu’il faille présumer qu’ils mentent, mais parce qu’un témoignage, aussi grave ne saurait se soustraire à l’examen critique. Plus l’émotion nous saisit, plus la question de l’authenticité devrait nous retenir.
Quelle responsabilité incombe aux différents acteurs de cette guerre ? Qui l’a déclenchée ? Quelle place l’endoctrinement et la militarisation des enfants occupent-ils dans ce conflit ? Pourquoi le film n’interroge-t-il pas ces dimensions ? Pourquoi ne dit-il rien de l’utilisation de mineurs par les groupes armés, ni de la présence d’infrastructures militaires du Hamas dans un environnement civil extrêmement dense ? Alors on se dit dans la nuit du film : mais Gaza sous terre est un serpent militaire lourdement armé et de destruction massive. Sous les enfants, les armes, et même avant leur naissance.
Plus l’émotion nous saisit, plus la question de l’authenticité devrait nous retenir.
Ces questions ne diminuent en rien l’horreur de la guerre ni la souffrance des enfants palestiniens mais elles cherchent au contraire à comprendre ce qui les expose à cette horreur. Le film montre alors par le récit des enfants victimes, des enfants blessés, des enfants ensevelis sous les décombres. Pourquoi ne pas montrer ce qui s’enfonce dans le sol bien profond, à savoir les 700 kilomètres de tunnels de la mort, construits sous les écoles et sous les hôpitaux par le Hamas ? Où sont les tunnels creusés sous les enfants, sous la ville, pour mieux surgir chez l’ « ennemi », pour mieux le détruire ? Ces tunnels de la mort, où ont croupi les otages capturés le 7-Octobre, où sont-ils dans Naza ?
Le film saisit
Le film saisit par son contraste entre la ville et les voix, les lumières, ses écrans, de l’autre les voix qui décrivent la destruction à une soixantaine de kilomètres de Tel Aviv.
Les témoins ne sont pas identifiables. Filmés en silhouette, voix et visage numériquement altérés, ils n’existent que comme pure parole, une parole qui surgit sur ces images de ville nocturne, animée, apparemment si loin de la guerre et pourtant Israël était sous alerte et menacée sans répit et le calme n’est qu’apparent. L’écart entre cette esthétique urbaine, parfois franchement fascinante, et la teneur des témoignages, produit un trouble profond. J’étais attirée par les images, et saisie par ce que les voix racontaient. Le réalisateur, Yuval Abraham, pose des questions ; on peut être amené à penser, à certains moments, qu’il se rêve en héritier de Claude Lanzmann étant donné que le film laisse apparaître subrepticement un extrait du film Shoah. Mais Shoah est sans images, dépouillé de toute esthétique, Lanzmann a filmé les visages de près, il a filmé la parole pour dire la vérité de l’histoire. Il a été investi de cette responsabilité éthique qui nous engage tous envers la vérité.
Naza-sous-hypnose ex abrupto sans mise en perspective, sans archive. Pas d’avant, le massacre du 7-Octobre y est réduit à une portion congrue, une quasi-anecdote, une allusion. Aucun mot pour les otages du plus grand massacre de juifs depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas le sujet, et c’est un choix.
Sur le plan esthétique, le film est indéniablement intéressant, il pourrait être une œuvre de vidéaste, une œuvre plastique, si son contenu n’était pas aussi grave. Mais les allégations qu’il porte sont lourdes.
Naza est un documentaire esthétique, anecdotique et polémologique, il ne rentrera pas dans l’histoire, il peut être mis au musée.
« Dilexit veritatem » ( « Il a chéri la vérité ») est l’épitaphe de l’historien et résistant Marc Bloch.










