À quelques mois de la présidentielle, l’affaire des propos antisémites attribués à Jordan Bardella vient percuter la stratégie de dédiabolisation du RN. Au-delà de la polémique et des suites judiciaires, cette affaire pose une question politique : les révélations de Mediapart risquent-elles de fragiliser le parti ou, paradoxalement, de conforter son discours de « victime des médias » ?
Alain Barbanel, journaliste
Comme son nom l’indique, le site d’informations en ligne Mediapart est un média… à part. Tellement à part qu’il s’invite parmi les premiers médias à déterrer les cadavres à quelques mois des élections présidentielles que la plupart de ses confrères avaient remisés aux reliques de l’histoire passée. Stratégie de la cravate qui lave plus blanc et « dédiabolisation » oblige, le RN en tête de tous les sondages en avait presque fini avec l’héritage antisémite et xénophobe de son père fondateur. Patatras, voilà que le passé le rattrape avec pour cible l’un de ses meilleurs atouts, en la personne de Jordan Bardella, autoproclamé premier ministrable si Marine Le Pen l’emporte à l’élection suprême… À grand fracas, les accusations de propos antisémites attribuées par Mediapart à Jordan Bardella, âgé à l’époque de 17 ans, ont anéanti en 24 heures des efforts de plusieurs années qui visaient à présenter la vitrine du FN-RN la plus aguichante et présentable possible auprès de l’opinion publique avec les moyens vigoureux qu’on lui connaît : purges des « brebis galeuses » infréquentables, attitude consensuelle et policée à l’Assemblée nationale. Bref, pas un mot plus haut que l’autre, si ce n’est sur la « préférence nationale » qui reste son fond de commerce. Même sur des sujets sur lesquels on ne l’attendait pas, Marine Le Pen a rétropédalé sur son europhobie pathologique, laissant ce cadeau empoisonné et peu électoraliste à son ennemi repoussoir Éric Zemmour.
Un boulet dans la course à l’Élysée
« La bombe » lancée par Mediapart met sérieusement à mal le « binôme » Le Pen-Bardella dans la course aux présidentielles. Mais dans les faits, est-elle de nature à ralentir la progression du RN dans les sondages même si le protégé de Marine Le Pen fait un peu figure aujourd’hui d’un « éléphant » dans un magasin de porcelaine ? Rien n’est moins sûr. Et ce, pour plusieurs raisons.
Sur le plan pénal d’abord. Les deux plaintes pour diffamation et pour « faux » et « usage de faux » déposées par le président du RN à l’encontre du média en ligne qui dépend de la 17e chambre correctionnelle ont peu de chances d’aboutir d’ici les élections. Sauf mesure d’exception, « l’affaire » risque de se heurter à la lenteur de la juridiction, le calendrier de la justice n’étant pas toujours celui de la politique… À moins que Mediapart – ce qui fut le cas dans les révélations de l’affaire Cahuzac –, choisisse de « feuilletonner » en publiant des preuves juridiques de son enquête, ayant pour l’heure choisi seulement de fournir des explications sur la méthodologie. L’avenir le dira. Si c’était le cas et si la suspicion devenait réalité (cela fait beaucoup de si…), il y a de fortes chances pour que le binôme vole en éclats entre, d’un côté, un candidat à Matignon condamné à la double peine pour avoir non seulement proféré des horreurs antisémites, mais aussi avoir menti. Il lui sera difficile de se trouver des excuses en s’abritant derrière des « erreurs » de jeunesse ! D’éléphant, il deviendra un boulet dans la course à l’Élysée. Et, de l’autre, une candidate à la fonction suprême, dont le destin est toujours entre les mains de la justice. Il faudra en effet attendre janvier prochain, au plus tôt, pour connaître la décision de la Cour de cassation qui devra trancher à propos de l’appel sur l’affaire des emplois fictifs du RN. Si le verdict était à charge, on imagine difficilement Marine Le Pen mener sa campagne avec un bracelet électronique… Ce serait une première !
Le RN, encore victime des médias ?
Last but not least, « l’affaire », contrairement aux objectifs de Mediapart, sans conclusion juridique d’ici avril prochain, risque fort de resserrer les rangs du parti… et ceux de ses électeurs. Un parti qui a toujours bâti sa stratégie politique sur les discours antisystème, en se positionnant comme une « victime » des médias, faisant l’objet de tous les complots. Nul doute que cette énième accusation sera exploitée comme telle et qu’elle servira plutôt les éléments de langage de la campagne… À l’insu de son plein gré, le média en ligne risque fort de servir les intérêts du vote RN plutôt que de lui nuire. Une attitude d’ « idiot utile » qui marque également le positionnement de LFI, la brutalité de son chef de file et ses dérives « passionnément antisémites ».
Cela étant, cette affaire reste un sérieux rappel à l’ordre pour le RN qui, en dépit de sa « dédiabolisation », ne peut s’exonérer de son passé qui colle à son image comme le sparadrap du capitaine Haddock, le confinant d’élections en élections au fameux plafond de verre. Les liens d’amitié de Jordan Bardella avec les plus radicaux du RN tels que David Rachline et Frédéric Chatillon, l’ancien leader du GUD (Groupe Union Défense, groupe étudiant d’extrême droite violent et xénophobe), sont loin d’être neutres. Ils se situent dans la lignée historique des origines idéologiques du FN créé par Jean-Marie Le Pen en 1972 avec des militants néofascistes d’Ordre nouveau, et d’anciens Waffen-SS au premier rang desquels Pierre Bousquet. Ne l’oublions pas.















