Sasha Soriano, politiste
L’Université Libre de Bruxelles, à l’instar des principales universités belges, a décidé de rompre ses relations académiques avec toutes les universités israéliennes, de suspendre les projets de recherches institutionnels en cours et d’interdire les échanges étudiants afin de manifester son opposition à l’intervention militaire israélienne à Gaza. Le rectorat justifie ce boycott académique en invoquant la morale, ainsi que le respect des droits humains et du droit international, qu’il considère comme des valeurs fondamentales orientant l’action de l’université.
De nombreux cercles étudiants considèrent cette réponse totalement insuffisante et prônent pour leur part un boycott beaucoup plus large de l’État hébreu. Ainsi, 40 cercles étudiants ont organisé une grève générale en octobre 2025, appelant au retrait de l’Accord de coopération EU-Israël et au boycott intégral. Le corps enseignant est aussi impliqué dans le mouvement de protestation. Si certains professeurs portent le keffieh et affichent leur soutien à la grève en suspendant leurs cours, d’autres vont encore plus loin que le simple boycott : ils enseignent désormais à leurs étudiants qu’Israël est un État… qui n’existe pas !

Un exemple concret nous est fourni par un cours à la faculté d’archéologie et d’histoire de l’art. Afin d’illustrer la question du commerce au Proche-Orient sur la période des VIᵉ-VIIIᵉ siècle, l’enseignante a choisi d’utiliser une carte contemporaine de la région. Cela peut se comprendre au vu de la complexité de l’évolution géopolitique de ces territoires au cours de la période : recul de l’empire byzantin, disparition de l’ancien empire sassanide perse (651) avec l’expansion islamique du VIIe siècle, fondation du califat omeyyade (661-750) puis califat abbasside, avec le déplacement de la capitale de Damas à Bagdad en Mésopotamie… Bref, une carte moderne utilisée probablement pour des raisons didactiques. Or, sur cette carte – qui représente « la distribution de la céramique culinaire en Syrie » – figurent tous les pays dans leurs frontières et noms actuels : Turquie, Liban, Syrie, Jordanie. Seul, Israël n’y apparaît pas ; il a été remplacé par la Palestine, « de la rivière à la mer ».
La professeure mobilise ainsi, sans le signaler à ses étudiants, une carte moderne, et surtout fausse, pour illustrer la géographie des VIe-VIIIe siècle, une démarche qui conduit à effacer Israël pour ne faire figurer que la Palestine.
Une telle carte diffusée auprès de plusieurs centaines d’étudiants de première année pose question. S’agit-il d’une erreur involontaire de la part de l’enseignante concernée ? Étant donné le contexte universitaire effervescent autour de la question d’Israël et de la Palestine, il semble improbable qu’un tel détail ait pu lui échapper. Au demeurant, ce type d’omission interrogerait quant au respect de la rigueur scientifique attendue du corps enseignant à l’université.
La professeure a-t-elle alors consciemment effacé Israël de la carte, craignant les réactions de certains étudiants à la vue du nom « Israël » ? Cette explication semble également peu plausible car elle aurait pu, pour éluder la question, choisir des cartes géographiques ne mentionnant ni « Israël » ni « Palestine », ou des cartes qui renseignent la région d’une manière différente.
L’enseignante véhiculerait-elle une idéologie à travers son cours ? Cette hypothèse semble être la plus crédible. Les cartes géographiques ont toujours été des représentations qui influencent notre perception du monde. La professeure, spécialiste de la région, ayant notamment travaillé en Syrie, au Liban, et en Turquie, a dû intentionnellement utiliser une carte, courante dans le monde arabo-musulman, qui efface Israël du monde.
Jusqu’où ira l’ULB ?
L’ULB se positionne comme un acteur engagé en faveur de la morale et du respect du droit international. À ce titre, elle a instauré un boycott académique à l’encontre de toutes les universités israéliennes, sorte de digue étanche, dans le but d’éviter tout contact avec Israël, et enjoint l’Europe à suspendre son Accord de coopération avec cet État. Pour des « raisons éthiques », affirme le rectorat. Pourtant, l’université demeure membre, sans rien trouver à y redire, du réseau international AIU regroupant des établissements universitaires du monde entier, y compris ceux situés dans des pays tels que l’Iran ou la Chine. Le programme Erasmus envoie les étudiants de l’ULB dans des universités en République Démocratique du Congo, en Tunisie, ou encore en Chine. Quant au programme Horizon Europe, pour lequel le rectorat réclame l’exclusion d’Israël, rien n’est exigé contre la Turquie, l’Égypte ou encore la Tunisie. Des pays qui, aux dernières nouvelles, ne brillent pas par leur respect de la morale, des droits humains et encore moins du droit international.
À l’instar d’autres établissements occidentaux, l’ULB a vu son campus occupé en mai 2024 par des étudiants manifestant leur soutien à la cause palestinienne. Ce mouvement a été marqué par de vives tensions, notamment l’agression par un étudiant du coprésident de l’Union des Étudiants Juifs de Belgique (UEJB). Bien que la commission disciplinaire de l’ULB ait sanctionné l’auteur pour violence physique, le caractère antisémite des faits a été écarté. L’appel interjeté par la rectrice a agité les manifestants qui y ont vu, au nom de « la solidarité » avec la Palestine, une « instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme ». La décision initiale a été maintenue en appel.

Pour éviter de nouveaux dérapages, les institutions académiques ont déployé une large campagne, non pas contre l’antisémitisme mais « contre toutes les formes de discriminations, notamment les racismes ». Depuis, des affiches et des peintures prônant la « tolérance », le « respect » ou le « débat » fleurissent sur le campus. Certaines de ces peintures ont été dégradées à la bombe rouge, comme pour signifier le refus de ces idées par certains étudiants. Ce climat de tension est parfaitement illustré par le voisinage d’une affiche de la campagne collée sur le sol, sur laquelle on peut lire « ici on cultive la tolérance » et, à quelques centimètres derrière, celle du comité boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ULB arborant la carte des territoires israéliens et palestiniens entièrement couvertes par les couleurs du drapeau palestinien. Finalement, dans cette campagne de sensibilisation, la lutte contre l’antisémitisme – qui aurait dû en être l’objet principal – n’aura pas été considérée.
Depuis le 7-Octobre prospèrent ainsi sur le campus des cercles étudiants qui font du Hamas une organisation de résistance, ce qui est légalement répréhensible, des institutions qui ferment les yeux sur le caractère antisémite d’une agression, et des enseignants qui nient l’existence d’Israël. La négation d’Israël entre pourtant dans la définition opérationnelle de l’antisémitisme adoptée par l’International Holocauste Remembrance Alliance (IHRA) et entérinée par le Parlement européen, la Commission européenne, sans oublier le Sénat belge à l’unanimité moins une abstention.
La ligne rouge de cette définition, non contraignante de l’IHRA, a bel et bien été franchie à l’université. Si l’ULB persiste à ignorer ses propres valeurs face à de tels agissements, elle risque de voir sa réputation définitivement ternie.














