François Rachline, écrivain
L’histoire humaine pourrait presque se résumer au combat de l’encéphale contre l’épiderme. Une lutte acharnée entre le réflexe viscéral et la réaction raisonnée. Notre époque n’y fait pas exception. Elle connaît même une exacerbation de cet antagonisme depuis que les réseaux dits sociaux ont colonisé les cerveaux.
Marc Zuckerberg, le patron de Facebook devenu Méta, ne cachait pas son parti-pris : ne déclarait-il pas dans un entretien accordé au site d’information américain à Buzzefeed News en avril 2016, qu’il avait lancé en 2004 sa plateforme technologique pour que les utilisateurs puissent facilement exprimer ce qu’ils ressentaient, afin que ce soit « émotionnel, brut ou viscéral » ? En résumé, il fournissait à Homo internetus les moyens de déverrouiller l’esprit qu’Homo sapiens s’était évertué, tant bien que mal, à discipliner.
L’ouverture des vannes a opéré comme un barrage cédant tout à coup. Et parmi les haines ancestrales, les ressentiments, les jalousies, les animosités plus ou moins contenues, le racisme, l’antisémitisme et les discriminations en tous genres ont retrouvé des couleurs. Non pas seulement dans les régimes autoritaires aux soubassements idéologiques variés, de l’URSS à l’Iran, mais dans les démocraties mêmes. Le phénomène a pris une ampleur inconnue jusque-là. Au point que ces trois calamités sont devenus pour ainsi dire « ordinaires ».
Cette nouvelle donne soulève trois questions. D’abord, comment affirmer une telle rupture de l’unité du genre humain en se réclamant de la démocratie ? Ensuite, de quelle maladie interne celle-ci souffre-t-elle pour que cela soit possible ? Enfin, que faire pour sortir de cette impasse ?
Liberté d’expression ou liberté d’oppression ?
Les gouvernements les plus décidés à lutter contre ces fléaux répètent à l’envie que racisme, antisémitisme et discriminations ne sont ni compatibles avec la démocratie ni avec la république et que les combattre est une absolue nécessité.
Pour prendre l’exemple français, il est évident que la devise ternaire de la République ne peut pas s’accommoder d’attaques systématiques contre certains de ses citoyens, quels qu’ils soient. Pour une raison assez simple, qu’elle partage d’ailleurs avec la démocratie : l’universalisme comme projet. La liberté impose que personne n’en soit privé ; l’égalité suppose que chacune et chacun bénéficient des mêmes droits et des mêmes devoirs ; la fraternité condamne l’ostracisation de telle ou tel.
En démocratie, la dissimulation du patronyme, comme du visage, atteste une volonté de disparaître de tout radar pour assurer l’impunité des paroles prononcées comme des actes commis.
Mais alors, pourquoi donc aujourd’hui certains se réclament-ils de la démocratie pour rompre avec elle ? Ce fut le cas de ceux qui, au nom de la Palestine, hurlaient leur haine d’Israël et rêvaient éveillés de voir ce pays disparaître. C’est encore le cas de ceux qui défendent le suprémacisme, synonyme de racisme. Que des intellectuels et des étudiants dans de nombreuses universités et institutions éducatives abondent dans ce sens témoigne de cette nouveauté : invoquer les valeurs de la démocratie pour mieux la dynamiter de l’intérieur. Au nom de quoi ? De la liberté d’expression. Une liberté conforme aux visées de la dictature. Une liberté au nom de laquelle tout doit être permis : bafouer le droit, promouvoir l’arbitraire, condamner sans procès, discriminer un autrui essentialisé, terroriser, contraindre, brutaliser… Une liberté d’oppression.
En un mot, véroler la démocratie. Mais d’où vient que celle-ci ait nourri en son sein ce qui la menace de mort ?
Le syndrome de Frankenstein
Comme les êtres humains, les démocraties sont capables de se suicider. Toutefois, c’est rarement le désespoir qui les conduit à une telle extrémité. Elles peuvent néanmoins s’y abandonner avec une certaine inconscience. C’est le cas de nos jours. Elles ont produit un monstre qui les dévore. Tel le docteur Frankenstein, dépassé par l’être assemblé de ses propres mains, elles ont mis au monde une entité qui ne cesse de saper le socle auquel des siècles de réflexion et de combat l’ont rivée.
Depuis les premiers fondements athéniens, fragiles, et les avancées des Lumières, incomplètes, nous savons que la démocratie repose sur un petit nombre de principes et qu’aucun d’entre eux ne peut être annulé sans que tout l’édifice ne s’effondre. Parmi ceux-ci, la responsabilité individuelle.
Or, une révolution majeure s’est produite entre le dernier quart du XXe siècle et le premier du XXIe siècle. Comme tous les grands bouleversements, elle ne s’est pas annoncée avec fracas, elle s’est déroulée silencieusement, sans que l’on en mesure immédiatement la radicalité. Elle a porté sur la scène mondiale un acteur qui, jusqu’à présent, n’avait pas la parole : l’individu, vous et moi, sans distinction de sexe, d’origine, de religion, d’éducation, d’âge.
C’est un événement qui a changé la face du monde. L’onde de choc ne cesse de se propager. Elle se résume en peu de mots : n’importe qui peut dire aujourd’hui n’importe quoi, n’importe comment, sur n’importe qui, à n’importe quel moment. S’adresser anonymement à la terre entière est ainsi devenu désormais possible pour tout un chacun. Cela est désormais d’une telle évidence que de le souligner paraît d’une grande banalité.
La démocratie contre elle-même
Cette nouvelle situation fut d’abord décrite comme un grand succès de démocratisation. D’une part, le commun des mortels pouvait, sur les affaires du monde, prendre une parole dont il était privé depuis toujours ; d’autre part, l’anonymat et le pseudonymat pouvaient être salvateurs pour protéger les lanceurs d’alertes, surtout dans des régimes autoritaires. Mais en démocratie, la dissimulation du patronyme, comme du visage, atteste une volonté de disparaître de tout radar pour assurer l’impunité des paroles prononcées comme des actes commis.
Si vous voulez enrayer la montée du racisme, de l’antisémitisme et de toutes les discriminations, luttez contre le déclin de la démocratie.
Cette dépersonnalisation ne cesse de saper l’un des principes essentiels de la démocratie : la responsabilité individuelle. Contrairement aux dictatures et autres régimes autoritaires, qui terrorisent en utilisant la responsabilité collective (« si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou quelqu’un des tiens »), la démocratie repose sur l’idée simple que chaque personne est responsable de ses propos et de ses actes, sauf si elle a perdu le contrôle de son moi.
Ainsi, chaque fois qu’un anonyme donne dans la haine, il ronge ce pilier si difficilement consolidé au cours des siècles. Avec la dissimulation de la face par un masque et la substitution du pseudonyme au nom propre, le mot « démocratie » se vide de sa substance.
Trois étalons
Dans ce contexte, toute discrimination, racisme et antisémitisme compris, servent d’étalons à la vie démocratique. Plus ils enflent, comme c’est le cas pour l’antisémitisme depuis le 7-octobre 2023, ou pour le racisme avec la réaction anti-immigration, plus celle-ci atteste son incapacité à éliminer ce qui la met en cause. Ce pourquoi Platon notait déjà que les excès de la démocratie mènent à la tyrannie. Celle de la violence verbale a déjà commencé ; celle de la violence physique la suit de près, quand elle ne la précède pas.
Racisme, Antisémitisme, discriminations témoignent d’un affaiblissement démocratique. Comment combattre un inconnu ou une inconnue qui hurle en ligne sa haine de l’autre, sauf à revoir entièrement l’ensemble des réglementations pour s’approcher d’un monde numérique bien tempéré ? Nous en sommes encore très loin : l’épiderme s’épanouit sur les réseaux dits sociaux quand l’encéphale, essentiel à la démocratie, peine à reprendre la main.
Si vous voulez enrayer la montée du racisme, de l’antisémitisme et de toutes les discriminations, luttez contre le déclin de la démocratie.













