Emmanuel Debono, historien
L’antisémitisme de l’ « extrême droite » a disparu des radars ces dernières années. Ou, disons plutôt qu’il a bien fallu admettre que rabâcher, dans la plus grande tradition antifasciste, les états de service des fondateurs du Front national, du Waffen-SS Pierre Bousquet au néonazi François Duprat, en passant par les miliciens Léon Gaultier et François Brigneau, était d’une portée stratégique tout à fait discutable. « C’est votre histoire, ce n’est pas la nôtre », pouvait-on s’entendre répondre par une partie de la jeunesse succombant au sourire TikTok de Jordan Bardella, à la veille des élections législatives anticipées de juillet 2024, lorsque l’on voulait croire qu’il suffisait d’agiter les spectres du passé pour dissuader les jeunes électeurs de commettre l’irréparable. Quelles relations Bardella, aux apparitions si calculées, à la fois soignées et désinvoltes, pouvait-il en effet entretenir avec cette histoire antédiluvienne, d’autant que Marine le Pen achevait de conduire la mue de son parti et d’enterrer, avec la mise à l’écart du patriarche, les « point de détail », « Durafour crématoire » et autres « inégalités des races » qui avaient fait du FN un parti paria ? Il allait donc falloir renoncer au passé à l’heure où le présent offrait si peu de prise. Par quel bout allait-on dorénavant pouvoir saisir le RN sur la question de l’antisémitisme ?
La normalisation à l’œuvre
L’antisémitisme, dernier « verrou » du Rassemblement national, comme l’avait expliqué Louis Aliot, en 2014, à l’historienne Valérie Igounet. Douze ans plus tard, ses succès électoraux pourraient laisser penser, par un défaut de raisonnement, que le parti s’est effectivement débarrassé de ses vieilles lunes. Ce serait toutefois aller vite en besogne et créditer une théorie un peu simpliste de vases communicants puisqu’il est dit que la gauche radicale aurait récupéré le flambeau, aidant le parti frontiste à se purger de ses dernières scories dans ce domaine. Comme s’il ne pouvait y avoir, sur ce champ, la place pour plusieurs écuries ! Cette prétendue nouvelle virginité, qui a fait couler beaucoup d’encre, est en réalité toute politique. Elle consiste en partie à investir le terrain où la gauche, empêtrée dans ses dissonances cognitives, n’est plus audible. La configuration est simple, saisissable par des mises en scène symboliques, lorsqu’une députée de la France insoumise, par exemple, brandit un drapeau palestinien, le 4 juin 2024, au sein de l’hémicycle, sur fond d’un happening de même inspiration organisé par ses collègues, et que les élus du RN se lèvent et se ceignent de leur écharpe tricolore. Quoique télécommandée, cette manœuvre est du plus bel effet. Il n’en faut pas davantage, à l’heure où le cadre institutionnel fait l’objet d’une « bordélisation » assumée, pour ébranler les certitudes d’une partie de l’opinion et emporter les convictions de beaucoup : un parti qui affirme avec force son républicanisme et exprime avec un tel empressement sa solidarité envers les citoyens juifs, au moment où pleuvent les coups sur ces derniers, ne mérite-t-il pas d’être reconsidéré ? Paradoxe suprême, cette réaction ressemble à s’y méprendre à la mise en pratique d’une tradition antifasciste parfaitement assimilée : il faut être aux côtés des juifs lorsqu’ils sont attaqués et pas uniquement dans les grands moments d’unanimité, devenus si rares.
Les cultures politiques seraient donc en passe de se brouiller. Qu’est-ce que l’extrême droite sans l’antisémitisme ? Comment, d’ailleurs, nommer exactement un parti dont les instances dirigeantes contestent vigoureusement cette étiquette ? Il existe un débat non tranché sur la terminologie puisque l’offre politique s’est enrichie ces dernières années en croisant ces courants de fond que sont le souverainisme et le populisme, en rencontrant, aussi, dans un contexte de crises internationales majeures, sanitaires et géopolitiques, le complotisme, devenu un sinistre paramètre de notre vie politique. L’étiquette « extrême droite » a longtemps servi à diaboliser le Front national mais les effets pervers de cette diabolisation sont à présents bien connus. Le RN a mis un point d’honneur à contredire les accusations et les caricatures, en partie avec succès. Il est devenu le premier parti de France et participe, qu’on le veuille ou non, à la vie démocratique de notre pays. L’appellation « extrême droite » tend à rejeter hors du paysage républicain un parti qui en respecte aujourd’hui les institutions, même s’il engagerait sans attendre, s’il parvenait au pouvoir, une révision constitutionnelle afin de mettre en œuvre la « priorité nationale » à caractère discriminatoire qu’il appelle de ses vœux. Le fait est que l’ostracisation nourrit l’autovictimisation, et la victime, on le sait, doit être écoutée, crue et réhabilitée. Le nom de « droite nationaliste » ou de « droite nationale-populiste » conviendrait sans doute mieux au RN. Quel qu’il soit, il faut d’abord s’attacher à ce qu’il ne gomme pas l’héritage de l’extrême droite historique dans la formation politique actuelle.
Les fondations de la maison RN
« L’extrême droite ce sont de fausses réponses à de vraies questions » affirmait Laurent Fabius, alors Premier ministre, dans l’émission « L’Heure de Vérité », le 5 septembre 1984. Ces « vraies questions », ce n’était pas le Front national qui les posait car, à dire vrai, le FN ne posait pas de questions. Le Rassemblement national n’en pose pas davantage. Un état de fait de nature à attirer ceux qui ont besoin de trouver dans une formation politique, avant toute autre chose, des certitudes et des mots d’ordre. Ce constat compte car, en l’occurrence, le RN continue de rapporter tous les sujets aux fondamentaux qui furent toujours ceux de sa famille politique, l’identité, l’immigration et l’insécurité. Trois thèmes constituant des axiomes et non de simples préoccupations citoyennes dont le traitement pourrait se contenter d’évoluer au gré de la réalité. Pour la droite nationaliste, il n’est d’identité que française, l’immigration est la mère de tous les maux et l’insécurité règne partout. Ce sont là les marqueurs historiques d’un parti et, au-delà, ceux du camp nationaliste dans sa diversité.
Il n’y a qu’à faire le test. Dans n’importe quel assemblée démocratique, la discussion d’un thème qui revêt une certaine importance pour la nation fait émerger des opinions diverses, des nuances d’approche et d’analyse. Un débat met à jour des tendances, des courants, des rapports de force. La discussion peut s’enflammer ; à d’éventuelles empoignades rhétoriques succèdent la négociation, le vote et d’éventuels amendements. La position finale ne satisfait pas tout le monde à 100% mais il apparaît qu’elle peut être assumée et défendue par chacun au nom du collectif. L’ensemble du processus décisionnel et les différentes formes de compromis sont ainsi l’expression de la voie démocratique.
Lorsque l’on parle de « marqueurs », il est avant tout question de piliers idéologiques, de dogmes. Et l’on ne touche pas aux dogmes sans ébranler tout l’édifice. Autant dire que l’identité, l’immigration et le postulat de l’insécurité permanente ne peuvent être des sujets de débat. Sur ce plan, la droite nationaliste n’a pas changé. Le fait est que l’antisémitisme s’est toujours admirablement moulé sur ce triptyque et que l’on voit mal par quelle opération d’exorcisme il pourrait en avoir été délogé, quoique laissent à penser les effets d’annonce.
Pour la droite nationaliste, il n’est d’identité que française, l’immigration est la mère de tous les maux et l’insécurité règne partout.
« Le juif », errant, apatride, cosmopolite, international, porteur de tous les stigmates de l’altérité et de l’étrangéité. Le juif d’ici mais surtout d’ailleurs, dont Charles Maurras, chantre du nationalisme intégral, disait il y a un siècle qu’il fallait craindre qu’il serve les intérêts d’un pays ennemis de la France en cas de guerre, par solidarité raciale. Le juif désigné comme inspirateur des grands systèmes de pensées à prétention émancipatrice, à commencer par le socialisme, grimé en judéo-bolchevisme. Le juif dans l’ombre qu’il fallait marquer d’une étoile jaune pour qu’il soit reconnu, dont il fallait combattre l’influence occulte, qui infestait la franc-maçonnerie, contrôlait la presse, le pouvoir économique, le monde culturel. Le juif qui ne savait créer d’art que « dégénéré », qui minait le principe national, corrodait le territoire, les racines, les clochers. Le juif qui pervertissait la jeunesse, défendait, par la voix de Léon Blum, l’émancipation sexuelle des jeunes filles, déstructurait la famille par l’invention de la pilule abortive et la légalisation de l’avortement. Le juif censé aujourd’hui poursuivre son œuvre maléfique de destruction des États par la finance qu’il est censé contrôler, le libéralisme promouvoir, le mondialisme étendre. « En marche vers le chaos mondial » comme le proclamait, il y a quelques années, un photomontage sur le site d’Alain Soral. Emmanuel Macron y apparaissait comme l’instrument de conquête de ceux qui, à l’arrière-plan et dans l’ombre, tiraient véritablement les ficelles, le banquier Jacob de Rothschild, l’homme d’affaire Patrick Drahi et l’économiste Jacques Attali.
Le juif, soulignons-le, qui détruit la famille d’une main tout en favorisant, de l’autre, les flux migratoires, afin de fournir une main d’œuvre bon marché au capitalisme international, dont il serait l’inventeur et le principal bénéficiaire. Les juifs derrière le Grand remplacement et George Soros, ce philanthrope et milliardaire américain d’ascendance hongroise, siège des fantasmes des droites extrêmes, européennes et étasuniennes. Le juif cible de tous les soupçons, présumé plus attaché à Israël qu’à « son » pays, ciblé par l’accusation de double appartenance ou de double allégeance, attaqué comme le fut Lionel Stoléru, secrétaire d’État au Plan dans le gouvernement Rocard, par Jean-Marie Le Pen, le 5 décembre 1989, qui lui demandait s’il avait la double nationalité, parce que juif.
Voici dressée, sous la forme de quelques schèmes classiques, une liste non exhaustive de fantasmes dont l’extrême droite d’hier et d’aujourd’hui a été, dans la plupart des cas, la matrice ou la principale propagatrice. Les stéréotypes liés aux juifs se fondent très naturellement dans cette vision fantasmagorique qui nourrit le soupçon quant à l’appartenance, à la loyauté, à la corruption – du sang, de l’esprit, des valeurs, de la France et de son histoire. Ils ont été constamment articulés, à l’époque moderne, avec les thèmes de l’identité, de l’immigration et de l’insécurité, invariants de la droite nationaliste. Si l’on s’appuie sur la définition de l’Ihra, revendiquée par le RN lui-même, selon laquelle « l’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard », il faut alors admettre que ces termes simples s’appliquent implacablement à la réalité de la droite nationaliste : cette « certaine perception des juifs » est en effet celle qui a toujours conduit les formations nationalistes à désigner les juifs comme des « Français de papier », à la manière de La Libre Parole d’Édouard Drumont, et comme une menace intérieure travaillant contre l’intérêt national. Les juifs se coulent admirablement dans cette vision assiégée, sinon complètement paranoïaque de la nation, parce qu’ils endossent avec une facilité déconcertante tous les maux, les visibles comme les invisibles.
L’idée que les obsessions nationalistes aient délaissé aujourd’hui les juifs pour se focaliser sur les immigrations subsaharienne et arabo-musulmane, procède d’une lecture rapide. Elle néglige cette dimension matricielle de l’antisémitisme qui permettrait d’inverser comme suit la proposition de Frantz Fanon sans en trahir le sens : « Quand vous entendez dire du mal des Arabes, des noirs, des musulmans, dressez l’oreille, on parle aussi des juifs. » Non parce qu’il faudrait tout confondre et défendre, par exemple, cette idée intentionnellement trompeuse selon laquelle les musulmans d’aujourd’hui seraient les « juifs d’hier », mais parce que généralement, quand vous attaquez les minorités, vous dénoncez aussi le déclin, l’effondrement, la désintégration… Vous invoquez ce temps mythique ou les frontières étaient closes, la France chez elle, les Français non remplacés, unis derrière un homme providentiel et portés par une énergie nationale. Un leader viril, pas un juif serait-on tenté de préciser, puisque l’image du juif efféminé, de l’inverti, personnage de théâtre autant que cible politique, comme le fut Léon Blum, est aussi du lot des représentations stéréotypiques. Une attaque elle-aussi fondée sur le rejet de l’altérité, et qui se manifeste si bien dans l’homophobie et l’antiféminisme, que véhiculent le courant masculiniste.
Ni histoire, ni mémoire
Seulement voilà, le Rassemblement national ne serait plus le Front national. À cet égard, certains politistes, par ailleurs excellents connaisseurs de l’histoire du parti, ont globalement acté l’idée du changement. Il semble que les dirigeants du RN se soient toujours gardés pour leur part, au-delà de quelques désaveux bien pesés relatifs aux « dérapage » de Jean-Marie Le Pen, d’affirmer la thèse d’une rupture avec le passé. Ils en ont davantage laissé l’initiative à d’autres, sur la base de simples déclarations. Sans doute pourrait-on ajouter que le RN de 2026 ne s’affiche plus tout à fait non plus comme le RN du début des années 2010, lorsque Marine Le Pen évoquait encore les « banquiers qui dirigent le monde » et associait Jacques Attali, bête noire de l’extrême droite complotiste, au « gouvernement mondial » et au « nomadisme »1Marine Le Pen, Pour que vive la France, Paris, Jacques Grancher, 2012. Cité par Grégoire Kauffmann, Le nouveau FN, Paris, Le Seuil, 2016.. Une rupture ou un meilleur contrôle de la parole ? Les valeurs du parti auraient subi, dit-on, une mue libérale puisque ses électeurs s’aligneraient, en ce qui concerne certains thèmes de société, sur la moyenne des Français, voire la dépasserait. Cela reste à prouver dans la durée, comme il demeure à démontrer que le Rassemblement national serait le « meilleur bouclier pour les juifs » en France, comme cela est martelé par l’État-major du RN depuis plusieurs années. Avec des chances minimes que cet affichage tourne à la prophétie autoréalisatrice. Car, en vérité, qu’est-il exigé ? D’abord de croire le RN sur parole lorsqu’il laisse entendre par cette déclaration que le parti s’est extirpé de sa gangue idéologique et que RN et antisémitisme sont devenus parfaitement inconciliables.
Le problème c’est que le RN n’a jamais organisé d’aggiornamento, qu’il n’a pas déclaré le Nostra Ætate qui rendrait hétérodoxe et intolérable au sein de ses rangs toute manifestation d’antisémitisme.
Le problème c’est que le RN n’a jamais organisé d’aggiornamento, qu’il n’a pas déclaré le Nostra Ætate qui rendrait hétérodoxe et intolérable au sein de ses rangs toute manifestation de cet ordre. À aucun moment, il faut y insister, il n’y a eu de travail de mémoire engagé, de commission historique instituée, portant sur les origines du parti, la personnalité de ses fondateurs et de ses premiers militants ; il n’existe pas de commission archives, qui permettrait au parti de se livrer à un début de connaissance objective et autocritique de sa propre histoire. La vérité, la transparence sur l’histoire, sont pourtant le soutènement de la démocratie. Elles sont ces exigences minimales dont un parti comme le FN-RN ne peut s’exonérer, notamment au regard du poids de cette question dans son histoire. On pourrait, à titre de comparaison, citer le travail exemplaire effectué par la rédaction du journal La Croix, à l’occasion de ses 140 ans d’existence, un journal qui fut en son temps l’un des fleurons de la presse antisémite. « C’est notre histoire : il nous fallait comprendre par quels détours, quelles influences, cet antisémitisme s’était autant développé », justifiait la rédaction fasse à une demande sociale… qui n’existait pas et qui rendait ce travail de vérité encore plus méritoire.
Un deuxième problème réside dans le fait que le RN n’a aucune compétence pour s’ériger en rempart contre l’antisémitisme. S’il s’agit de capter des voix, alors l’opération fonctionne, en partie. Il serait cependant absurde de déduire de la confiance, compréhensible, que certains Français juifs ont décidé d’accorder au RN l’idée selon laquelle le parti serait devenu structurellement réfractaire à l’antisémitisme. Ce serait évidemment prendre les choses à l’envers.
De quelle expertise la formation politique dispose-t-elle en la matière ? Aucune. Pour prétendre le contraire, il lui faudrait être en mesure de s’associer les services de spécialistes, d’organiser un groupe de travail interne (comme les Verts l’ont fait, avec un succès très limité), de mettre en place des formations pour les cadres, les militants. Il lui faudrait diffuser des mots d’ordre, des mises au point très explicites à l’usage de ses troupes, procéder à des exclusions, inscrire la lutte contre l’antisémitisme dans son programme, dans ses statuts. Des idées qui ont, aujourd’hui, la saveur d’une utopie. C’est aussi à ce type de décalage que l’on peut mesurer la crédibilité d’un parti.
Les enquêtes d’opinion qui existent sur les partis politiques et l’antisémitisme montrent que les électeurs du RN adhèrent, plus que la moyenne nationale, à un énoncé tel que « les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » (39% de l’électorat de Marine Le Pen, 33% des sympathisants du RN)2Enquête AJC-Ifop, Radiographie de l’antisémitisme en France – édition 2022.. Et 39% des sympathisants de considérer que « les juifs utilisent aujourd’hui dans leur propre intérêt leur statut de victime du génocide nazi ». Un récent sondage a montré que La France insoumise inquiétait davantage encore sur ce plan que le RN. LFI, devenu en quelque sorte le faire valoir du républicanisme du RN… alors que ces chiffres, fondés sur le ressenti de l’opinion, ne faisaient que confirmer l’impact d’une opération de mystification. Rendre hommage à la Résistance ou encore prétendre incarner l’universalisme ou la laïcité, mis à mal par la gauche radicale, sont autant d’astuces qui permettent aujourd’hui au parti de Jordan Bardella de faire l’impasse sur la vérité.
L’ancrage idéologique
Les idéologies anti-système ne protègent pas les juifs, même si certains d’entre eux, achevant de montrer qu’ils sont en cela semblables à n’importe quels autres citoyens, peuvent s’en faire les chantres. C’est le cas au Rassemblement national, où ils sont trompés par les nouveaux habits d’une formation politique qui ne pourrait avoir modifié de fond en comble son rapport à la question de l’antisémitisme sans avoir provoqué l’écroulement de l’édifice tout entier. Comment expliquer autrement que par cette constance idéologique le fait que le parti ait présenté autant de candidatures sulfureuses aux élections législatives anticipées de juillet 2024 ? Antijuifs, racistes, complotistes, fans du IIIe Reich : c’est une véritable dynamique d’identification qui était à l’œuvre chez des dizaines de prétendants et non chez « quatre ou cinq brebis galeuses » comme osa l’affirmer Bardella. Le ripolinage à venir reposera donc sur une sélection plus habile des candidats et un nettoyage plus efficace de leurs biographies, non sur leur attachement effectif aux valeurs républicaines.
Que deviendrait, demain, la thèse électoraliste du « meilleur bouclier », si le Rassemblement national devait se retrouver en position hégémonique ? Une fois au pouvoir, ferait-il de la lutte contre l’antisémitisme une règle de gouvernance, un principe d’État ? Révélera-t-il à ce sujet des capacités insoupçonnées alors qu’il fait aujourd’hui montre d’artifices, d’incurie et d’imposture dans de si nombreux domaines qu’il entend révolutionner ? Mais surtout, qui peut réellement croire que jouer la carte des juifs contre les musulmans apportera demain la paix civile et la sécurité aux premiers ? Le choix d’une minorité contre les autres ne peut avoir que des effets ravageurs dont celui de placer les juifs dans une position de vassalité à l’égard des non juifs auxquels ils devraient leur protection. L’expérience montre qu’en matière d’action antiraciste, les luttes contre l’antisémitisme et le racisme doivent être impérativement liées, tant la seconde procède de la première, et tant leur disjonction exacerbe les incompréhensions et les concurrences.
Qui peut réellement croire que jouer la carte des juifs contre les musulmans apportera demain la paix civile et la sécurité aux premiers ?
Reste à soulever trois constats d’importance. Le premier consiste à rappeler l’influence, la présence aux commandes ou dans l’entourage immédiat de ce parti d’individus dont le tropisme néofasciste est avéré. À leur égard, Jordan Bardella ne fait pas figure d’égaré comme en ont témoigné des enquêtes insistant avec justesse sur certaines de ses relations amicales et claniques, toujours actuelles3Lire notamment Pierre-Stéphane Fort, Le Grand Remplaçant. La face cachée de Jordan Bardella, Paris, Studiofact, 2024..
Il faut ensuite souligner l’inévitable d’appel d’air que provoque la proximité du pouvoir du RN. Là aussi, ce sont des logiques d’appartenance fondées sur un sentiment de filiation historique qui se révèlent, nonobstant les dénégations qu’elles suscitent. Ne doutons pas un seul instant que les adeptes de l’ultra droite gardent un œil gourmand sur un parti que le directeur de Rivarol peut, à loisir, qualifier de « centre mou », et de « parti philomaçon, ultra-sioniste, judéoservile, homosexualiste, LGBTiste, laïciste »J4érôme Bourbon, « La gauche en tête et claque monumentale pour le Rassemblement national ! », Rivarol, n°3622, 10 juillet 2024.. Qu’il puisse à ses yeux constituer aujourd’hui un « leurre » n’annule en rien sa capacité à polariser les voix de ceux qui n’aspirent qu’à renverser la table.
Il faut enfin considérer le RN à l’échelle de sa stratégie européenne. Son appartenance au groupe des Patriotes pour l’Europe l’inscrit dans une alliance conservatrice, prorusse, qui accueille des partis xénophobes et homophobes comme Fidesz, la Ligue du Nord ou encore Vox. Le populisme et le nationalisme, et leurs multiples connexions avec l’ « ultra droite », ne peuvent représenter pour les juifs la voie d’un avenir sécuritaire. Le soutien du RN au gouvernement de Benyamin Netanyahou ne peut qu’inspirer les mêmes doutes. À ce titre, la présence de Bardella à la conférence contre l’antisémitisme organisé par ledit gouvernement les 26 et 27 mars 2025, qui rassemblait les droites extrêmes européennes, atteste une nouvelle fois le dévoiement de la cause. Une cause dévoyée est une cause affaiblie.
Le rapport du Rassemblement national à l’antisémitisme s’apparente à une tromperie et à une instrumentalisation de ce combat historique dans un contexte de fort désarroi des juifs. En définitive, le RN agit sur ce terrain comme il agit sur d’autres, en procédant à la captation opportuniste d’une histoire et d’une mémoire qui ne sont pas les siennes. Il le fait à des fins politiques, tablant sur un gain électoral auprès des électeurs juifs mais surtout auprès d’une opinion dont il est attendu qu’elle lâche, enfin, sur ce point crucial. En jouant la carte communautaire, le RN agit aussi en miroir de LFI. Cette carte est celle du séparatisme et, sans grande surprise, d’une nouvelle forme de stigmatisation des juifs. Marine Le Pen l’a bien montré elle-même en demandant, en mars 2025, aux juifs de « dégauchiser le Crif ». C’était user de l’arme de la division en stigmatisant le Crif, passion que nourrissent les antijuifs de toutes obédiences. C’était marcher dans les pas d’une extrême droite historique qui n’a jamais eu de cesse de tracer une limite aussi abstraite que commode entre « bons » et « mauvais » juifs.
Jordan et le bouclier magique
Un signal symboliquement fort. C’est sans doute ce que Jordan Bardella attendait de sa présence à la conférence internationale sur la lutte contre l’antisémitisme organisée à Jérusalem les 26 et 27 mars 2025 par le ministre israélien des Affaires de la Diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme Amichai Chikli. La présence de représentants de divers partis d’extrême droite européens, affiliés au groupe parlementaire des Patriotes d’Europe, et du courant conservateur américain a conduit au désistement de nombreux responsables des grandes instances juives internationales, réduisant la portée de l’événement et l’effet de normalisation qu’en escomptait le président du Rassemblement national. Accompagné de Marion Maréchal, Bardella s’est rendu au premier jour de sa visite sur les lieux des attaques terroristes du Hamas du 7 octobre 2023 où il s’est entretenu avec des rescapés. Le lendemain, il a pris la parole quelques minutes à la conférence pour délivrer un message qui devait faire entendre, notamment à la droite conservatrice française, que le RN avait levé le dernier verrou qui le séparait du camp nationaliste. Autant dire qu’un tel voyage s’inscrivait pleinement dans la stratégie de dédiabolisation du RN et qu’il était une instrumentalisation évidente de la lutte contre l’antisémitisme, ce qui suscita bien des critiques en sa direction auxquelles les cadres du parti choisirent de répondre par le mépris : ces critiques émanaient forcément des représentants de la gauche, qui persistaient dans l’erreur et avaient donc leur part de responsabilité dans l’explosion des actes antisémites.
Aussi, Jordan Bardella rappela-t-il à la tribune comme le sujet était « cher » à son parti et qu’il ne devait « souffrir d’aucun ambiguïté ». Dans la logique de déclarations antérieures, le choix était donc fait d’un engagement sans complexe, affichant la mâle assurance d’un récit hors sol, censé constituer, en la circonstance, un acte fondateur. De fait, pendant les sept minutes conservées du discours et publiées sur son compte YouTube, Bardella donna des gages : reconnaissance de la définition de l’antisémitisme de l’IHRA, affirmation de la nécessité de rassembler toutes les forces dans ce combat, hommages aux victimes du « pogrom » du 7-Octobre dont cinquante citoyens français, dénonciation de ceux qui prônent la haine d’Israël et des juifs… Le responsable politique décrivit l’ « antisémitisme atmosphère » qui caractérise, d’après lui, la situation en France. Il chargea les « partis de gauche » complaisant à l’égard du Hamas, et la « gauche extrême » en particulier, expliqua l’impossibilité d’enseigner la Shoah dans certains territoires « tant la politique d’immigration conduite depuis trente ans bouscule les grands équilibres de notre nation ». Il appela au combat « frontal » contre « les militants de la haine antijuive », insista sur le lien existant entre « la montée de l’islamisme, la recrudescence de l’antisémitisme et le phénomène migratoire qui fracture toutes les sociétés occidentales ». Le Rassemblement national fut une fois de plus qualifié de « meilleur bouclier pour nos compatriotes de confession juive ». Bardella conclut enfin en promettant, à la manière d’un chef d’État, que la « France combattra[it] l’antisémitisme partout, tout le temps et sous toutes ses formes », qu’il provint d’ « islamistes fanatiques », de « l’extrême gauche camouflée en antisioniste » ou encore de « groupuscules d’extrême droite et de leurs complots délirants ». Cet ultime coup de pied de l’âne aux sceptiques, par l’évocation d’une extrême droite antisémite, apparaît comme une pirouette argumentaire de plus dans une stratégie d’auto-disculpation.
Le RN se présente ainsi comme un parti droit dans ses bottes, qui, sans l’once d’une introspection, entend supplanter les autres formations politiques dans la lutte contre l’antisémitisme. L’instrumentalisation de la cause est patente comme est limpide la volonté de la mettre au service de la lutte contre l’immigration.
Sept mois après son déplacement, Jordan Bardella fait paraître son deuxième livre chez Fayard5Jordan Bardella, Ce que veulent les Français, Paris, Fayard, 2025.. Un chapitre est consacré à ce voyage en Israël et tout particulièrement à sa rencontre avec une rescapée. C’est dans ces pages qui délivrent un récit tragique, que le président du Rassemblement national glisse quelques mots sur le sujet qui lui est « si cher ». Au tableau apocalyptique d’une France antijuive qu’il expédie en vingt lignes, répond une déclaration aussi lapidaire qu’évasive : « La lutte contre l’antisémitisme est un combat de tous les jours, dans la rue, à l’école, dans nos institutions et sur les réseaux sociaux. Nous avons le devoir de la mener. » Un combat de tous les instants et de partout, certes, mais qui se réduit surtout à quelques postures martiales et aux invocations auto-persuasives d’un bouclier magique qui n’engagent que ceux qui veulent y croire.














