Mikaël Faujour, journaliste
Voici de longues années que les porte-parole du Front national – devenu Rassemblement national en 2018 – répètent à hue et à dia que le parti est le « meilleur bouclier pour les Français juifs ». De l’affirmation par Marine Le Pen, dès son accession à la présidence du FN en 2011, selon laquelle les camps sont le « summum de la barbarie », à la visite de Nicolas Bay en Israël en 2017, marquée notamment par sa visite de Yad Vashem1À cette occasion, Nicolas Bay reprend d’ailleurs, mot pour mot, les propos de Marine Le Pen. L’article du Point du 26 janvier 2017 précise les éléments de langage employés : « « Le but du voyage était de nouer ou renforcer des contacts dans un pays ami, peut-être aussi lever des incompréhensions ou malentendus » et « rappeler que le FN est le meilleur bouclier des Français juifs face à l’antisémitisme véhiculé par la montée de l’antisémitisme », a ajouté l’eurodéputé. », de la remise en 2022 de la médaille de la Ville de Perpignan aux « chasseurs de nazis » Serge et Beate Klarsfeld à l’intervention, en 2025, de Jordan Bardella à la Conférence internationale contre l’antisémitisme de Jérusalem, en passant par la participation à la Marche contre l’antisémitisme de novembre 2023, le parti a multiplié les initiatives pour donner l’image d’une rupture avec l’antisémitisme et le négationnisme historiques du parti. À tel point que nombre de commentateurs répètent à l’envi que le RN a abandonné l’antisémitisme et « intégré l’arc républicain ».
Pourtant, les « couacs » sont si nombreux qu’ils invalident l’idée que les entorses à ces déclarations puissent être des cas marginaux. En 2017, une centaine de candidats du FN étaient déjà « épinglés » pour leurs propos racistes sur Facebook ; en 2024, au moment où le président du parti botte en touche en évoquant quelques « brebis galeuses », c’est à un chiffre équivalent qu’aboutissent les médias. Déclarations, condamnations judiciaires, liens avec des groupuscules néonazis ou des maisons d’édition négationnistes : l’antisémitisme n’a jamais quitté la sphère du RN. Et même si certains élus sont peut-être sincèrement hostiles à l’antisémitisme, on cherche en vain les mesures programmatiques ou les initiatives législatives mises en place par le parti pour le combattre sérieusement, dans ses rangs comme dans le reste de la société.
Dans l’appareil : l’introuvable rupture avec le passé
Le 6 octobre 2022, le RN organisait un colloque à l’Assemblée nationale pour célébrer son cinquantième anniversaire. Ce faisant, ses dirigeants affirmaient une continuité de l’histoire de leur parti avec celle du Front national, fondé et animé par d’ex-collaborateurs, collaborationnistes et négationnistes. Si Marine Le Pen a pris ses distances dès 2011 avec les « plaisanteries » de son père, elle a aussi affirmé, quelques années plus tard, en 2017, que « la France n’était pas responsable » de la rafle du Vél d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942. Puis elle a changé de position : participant en 2020 à une commémoration de l’événement, elle a invoqué le « devoir de mémoire face à l’expression la plus abjecte et abominable de l’antisémitisme ». Des flottements à la mesure des évolutions et ambiguïtés du parti.
Quelques années plus tard, en 2025, la députée RN Manon Bouquin déclare pourtant : « Enfin, nous devons appliquer une tolérance zéro face aux discours et aux actes antisémites, quel qu’en soit l’auteur, et refuser toute complaisance à l’égard de l’islamisme. » Le propos résume la ligne du RN, qui cherche à circonscrire l’antisémitisme, par amalgame, strictement aux immigrés et aux musulmans, sans jamais affronter celui qui sévit dans ses propres rangs. Ce qu’illustre le sempiternel retour de « profils problématiques » d’élection en élection. Et tout autant la permanence, au sein de l’électorat du RN, de l’adhésion aux préjugés antisémites. L’électorat du RN affiche la plus forte adhésion aux préjugés antisémites de toutes les familles politiques2En 2018, 36 % des sympathisants du RN validaient l’idée qu’« il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale. La « Radiographie de l’antisémitisme en France » 2022 de la Fondapol et de l’American Jewish Committee confirme cette tendance : l’affirmation selon laquelle « les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » est partagée par 39 % de l’électorat de Marine Le Pen et 33 % des proches du RN..
Une réalité qui révèle la permanence d’un terreau idéologique inchangé. Car pourquoi, après quinze ans de « dédiabolisation » affichée, l’antisémitisme demeure-t-il aussi prégnant ? Sans doute et entre autres parce que le parti n’a jamais entrepris de travail pédagogique auprès de sa base, jamais organisé de formations sur l’histoire de l’antisémitisme ni réellement sanctionné les cadres fautifs, se contentant souvent d’invoquer des « égarements de jeunesse ». Il a ainsi fallu attendre 2023 pour que Marine Le Pen, qui pourtant affirme n’avoir « jamais toléré » des idées antisémites, prenne quelque distance avec deux de ses plus fidèles amis — Frédéric Chatillon et Axel Loustau. Tous deux sont issus du GUD, « organisation étudiante nationaliste, révolutionnaire et antisémite, née à la fin des années 1960, maintes fois mise en sommeil et réactivée », dont ils n’ont jamais abandonné les valeurs et idées.
Candidats et élus : antisémitisme à la pelle
Si le parti, renommé en 2018 « Rassemblement national », a multiplié les efforts pour faire croire à une rupture avec son passé, en particulier après les massacres du 7 octobre 2023 en Israël, les élections législatives anticipées de 2024 ont pourtant, pour la énième fois, mis en évidence la permanence de profils racistes, antisémites, complotistes et sexistes au sein du RN. Les révélations se sont multipliées dans les médias. Gabriel Attal, Mediapart ou encore StreetPress ont parlé d’une centaine de candidats problématiques. De son côté, Jordan Bardella a minimisé et parlé de « quatre ou cinq brebis galeuses ». À la suite de ce fiasco, le parti a évoqué une commission interne chargée d’écarter les candidatures embarrassantes. Son efficacité laisse pourtant perplexe. Car au-delà des quelques retraits de candidature médiatisés (Ludivine Daoudi à Caen, Louis-Joseph Pecher en Meurthe-et-Moselle3Des enquêtes avaient permis de retrouver une photo où Ludivine Daoudi, candidate à Caen, posait avec une casquette à croix gammée de la Luftwaffe. Un témoignage recueilli par StreetPress signalait : « En soirée, elle cachait de moins en moins ses idées xénophobes et antisémites. Elle était devenue complètement obsédée par les juifs et par Israël. Elle se vantait de participer à des conférences de Alain Soral et Dieudonné ou aux cortèges de Jeanne d’Arc avec l’Action française. » Quant à Louis-Joseph Pecher, candidat de l’union entre Éric Ciotti et le RN en Meurthe-et-Moselle, coutumier des tweets racistes, antisémites ou homophobes, il est le fils d’un ancien directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen et frère le frère du fondateur de l’Alvarium, groupuscule catholique-identitaire et néofasciste dissous en 2021.), la quasi-totalité de ces candidats ont été maintenus. Pire : nombre d’entre eux sont élus.
Cette récurrence des « affaires » révèle un problème structurel. Les procédures d’investiture du RN, censées filtrer les candidatures, ne parviennent pas à imposer le vernis de respectabilité qui masquerait la réalité de réseaux militants qui n’ont jamais changé. Parmi les députés élus ou réélus en 2022 et 2024, plusieurs affichent des sympathies antisémites à leur pedigree.
Caroline Parmentier, députée RN du Pas-de-Calais élue en 2022 et réélue en 2024, fait l’objet en juin 2025 d’une enquête de Mediapart révélant ses écrits racistes, antisémites et homophobes publiés dans le journal d’extrême droite Présent. Elle y évoque le « lobby juif », défend Pétain célèbre des figures collaborationnistes, à commencer par Robert Brasillach, et nazies. Malgré ces révélations accablantes, elle conserve son mandat sans que le RN ne manifeste l’intention de l’exclure.
Les procédures d’investiture du RN, censées filtrer les candidatures, ne parviennent pas à imposer le vernis de respectabilité qui masquerait la réalité de réseaux militants qui n’ont jamais changé.
Agnès Pageard, députée de la 10ᵉ circonscription de Paris FN/RN de 2017 à 2024, invite en février 2021 sur son compte Twitter à « relire Henry Coston », collaborationniste notoire et négationniste. Elle fait régulièrement usage du mot codé à caractère antisémite « Qui ? » (une référence à la prétendue mainmise des juifs sur les médias) et écrit en janvier 2022 : « On nous bassine avec Momo qui ne veut pas livrer de kebab casher. Mais que nos « élites » sodomisent leurs propres enfants c’est beaucoup plus grave. Momo n’a pas de pouvoir, les Lang, Attali, Finkielkraut, Duhamel, Kouchner, Fabius, Guigou, Cohn Bendit, BHL… oui. » Elle n’en a pas moins été maintenue comme candidate aux dernières législatives.
Frédéric Boccaletti, député du Var depuis 2022 a fondé en 1997 la librairie Anthinéa, qui vendait des livres négationnistes, a invité Éric Delcroix et Alain Soral, antisémites tous deux condamnés par la justice, ou participé à la Manif pour tous avec le négationniste Nick Griffin.
Anne Sicard, députée apparentée RN, est responsable du fonds de dotation de l’institut Iliade, think tank identitaire « destiné à prolonger l’œuvre de [Dominique] Venner et à développer une idéologie racialiste à tendance néopaïenne », d’après le journaliste Nicolas Massol.
Jocelyn Dessigny, député de l’Aisne, a publié sur son Facebook une photo de lui vêtu d’un t-shirt du groupe de rock identitaire In Memoriam, connu des néonazis pour avoir repris un chant de marche de la Jeunesse hitlérienne : « La Colonne »…
En juin 2025, Les Jours révèle que plus d’un quart des députés RN sont inscrits à des groupes Facebook racistes et antisémites. Six députés et eurodéputés suivaient un groupe de 20 000 membres où proliféraient les insultes (« Youpin gluant », « Sale bougnoule »…). Aucun n’a signalé ces publications illégales.
Pierre Gentillet, candidat dans le Cher et proche de Jordan Bardella, ironisait dans un tweet en 2013 sur les prénoms à consonance hébraïque des enfants du ministre Vincent Peillon. Député de 2022 à 2024, Grégoire de Fournas, a déclaré que « les juifs nous imposent cette détestable présence » à propos de l’immigration.
Parmi les élus locaux, Romain Lopez, maire identitaire de Moissac, cite Charles Maurras, se moque du groupe d’études sur l’antisémitisme à l’Assemblée (« Comme s’il n’y avait pas eu assez d’études sur ce sujet »), de Serge Klarsfeld et des « apôtres du complexe victimaire » ou a insinué, dans ses échanges avec Alain Soral, que les victimes juives de l’Hyper Cacher avaient « la bonne confession » pour qu’on parle d’eux.
Les assistants parlementaires témoignent des mêmes liens : recrutement de personnes issues de groupuscules identitaires (Cocarde étudiante, Unité radicale – dissoute après la tentative d’assassinat de Jacques Chirac). À l’image de Guillaume Pradoura, assistant parlementaire de l’eurodéputé Nicolas Bay, de 2014 à 2019, expulsé du parti après qu’a refait surface, en 2019, une photographie où il se « déguisait » en caricature de juif à papillotes et aux doigts crochus. Nicolas Bay, secrétaire général du RN de 2014 à 2017 puis vice-président du parti jusqu’en mars 2018, affirmait quant à lui son hostilité à la loi Gayssot sanctionnant le négationnisme. Il occupera la fonction de porte-parole de Marine Le Pen jusqu’au 15 février 2022. Il sera alors débarqué, accusé de transmettre des informations à Éric Zemmour qu’il ralliera officiellement au lendemain de cette suspension.
Et les élus régionaux ne sont pas en reste, comme le montre l’enquête de Marius Sort pour Mediapart, d’après laquelle, « en Bretagne, 100 % des élus RN du conseil régional sont des « brebis galeuses ».
Au sommet : ambigüités et amitiés douteuses
Avec les élections législatives anticipées de 2024, le RN a atteint son record historique avec 122 élus à l’Assemblée nationale. La présence, parmi eux, d’une majorité de novices dans la vie politique a exigé de renforcer la discipline – vestimentaire, communicationnelle et électorale – dans ses rangs, dans le but d’incarner une « opposition constructive »4« Quant à nous, les députés du Rassemblement national, nous avons clairement entendu le message des Français : ils ne veulent pas de l’obstruction, mais d’un travail constructif ; ils ne veulent pas de posture, mais des résultats. Aussi soutiendrons-nous l’essentiel des mesures que vous proposez », déclarait Marine Le Pen en s’adressant au groupe de la majorité présidentielle en 2022. De fait, son parti a voté 38 % des textes de l’exécutif durant la première année ayant suivi les élections législatives de 2022.. Mais ces efforts de retenue imposés aux nouveaux venus contrastent avec la tolérance accordée à des figures de cadres ou de proches de la direction.
En 2023, Jean-Richard Sulzer, ex-membre du conseil national et conseiller économique du RN, était condamné pour diffamation. Il avait déclaré avoir vu « progressivement la commission d’investiture [du parti] évincer tous les gens qui étaient d’origine israélite » et avoir laissé « d’authentiques antisémites monter en grade ». Il visait notamment Gilles Pennelle, député européen (depuis 2024) et ex-directeur général du RN (2023-2024) passé – brièvement – par le groupuscule néopaïen racialiste Terre et Peuple. M. Sulzer avait également cité Axel Loustau et Philippe Vardon.
Ex-membre du FN/RN (2015-2022) passé à Reconquête, puis Identité-Libertés, parti de Marion Maréchal, Philippe Vardon, actuel conseiller régional en PACA et proche de Jordan Bardella, est issu du Bloc identitaire et l’un des fondateurs d’Unité radicale et de l’Union de défense des étudiants nationalistes. Adolescent, il forme Fraction, groupe de rock identitaire, dont l’histoire est, d’après Marine Turchi, « ponctuée d’allusions antisémites5La journaliste poursuit en détaillant : « (…) de sa création (il est né en 1994 de la fusion de deux groupes, Septembre noir, en référence au commando palestinien qui a tué des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972, et Freikorps, du nom des corps francs allemands de l’entre-deux-guerres) à son logo (inspiré de celui du Front noir, scission révolutionnaire et anticapitaliste du Parti national-socialiste des travailleurs allemands), en passant par son répertoire de chansons. » ». En 1998, il apparaît dans un documentaire diffusé par Arte, avec des individus faisant le salut nazi.
Trésorier de Jeanne, micro-parti de Marine Le Pen, de 2012 à 2022 – Alex Loustau, quant à lui, est inséparable de Frédéric Chatillon. Tous deux ex-dirigeants du GUD, un groupuscule qui défilait dans les années 1990 et 2000 avec des slogans antisémites (« Deauville-Sentier, territoires occupés »). Sous les diverses pages sous pseudo qu’anime Axel Loustau sur Facebook – une demi-douzaine d’après Marianne et Mediapart –, les allusions au nazisme ne sont pas rares. Marine Le Pen entretient avec eux des liens anciens et étroits, à la fois amicaux et professionnels.
Le RN compte aussi dans ses rangs Jean-Lin Lacapelle, lui aussi un très ancien ami de Marine Le Pen, membre du FN dès les années 1980 et passé également par le GUD. Comme Gilles Pennelle après lui, il avait été, en tant que secrétaire de la commission nationale d’investiture du FN, en charge de la sélection des candidats. Il avait « échoué » dans cette mission impossible tout comme son successeur : les propos racistes, homophobes et antisémites d’une centaine de candidats avaient été recensés par BuzzFeed.
S’il ne jouit guère d’un rôle clé dans le parti, Bruno Gollnisch, fidèle à Jean-Marie Le Pen, est toujours membre du RN. En 2004, il contestait la loi Gayssot au nom de la liberté académique et intellectuelle des historiens. Sous leur apparence de « bon sens » et de défense de la « liberté » – deux éléments d’une stratégie commune au sein des extrêmes droites actuelles –, ses propos impliquaient la possibilité d’un révisionnisme et d’un négationnisme légaux, laissant entendre que le chiffrage du nombre de morts dans les camps d’extermination, qui fait pourtant l’objet d’un consensus historiographique, devrait pouvoir être « librement » contesté. Condamné en première instance et en appel, il n’a été innocenté qu’à la faveur d’un arrêt de la Cour de cassation en 2009. En 2012, une partie de sa correspondance avec le négationniste Robert Faurisson fut rendue publique. Lorsque ce dernier décéda en 2018, Gollnisch déclara que ce faussaire avait été « persécuté judiciairement », ce qui lui valut un rappel à l’ordre de Marine Le Pen.
M. Gollnisch a défendu la mémoire du négationniste François Duprat, l’apartheid, participé à un dîner entre personnalités antisémites à Versailles… StreetPress informe aussi de sa proximité avec d’autres antisémites notoires : « Grand ami de Dieudonné, [B. Gollnisch] commentait dimanche soir en direct par téléphone les résultats du premier tour pour Égalité & Réconciliation. Sur le site du multirécidiviste de la haine des juifs Alain Soral, où ce dernier lui donnait du « camarade », Gollnisch était comme à la maison. » Ce remarquable pedigree ne l’empêche pas de demeurer membre du Conseil national du RN.
Lui aussi un vieux de la vieille, puisqu’il avait été député du FN du temps de Jean-Marie Le Pen (1986-1988), le député européen Jean-François Jalkh(2014-2024) a également exprimé un avis des plus complaisants sur le négationnisme : « Mais je dis, moi, quelque chose qui m’a énormément surpris, dans les travaux d’un négationniste ou d’un révisionniste sérieux (…), c’est le sérieux et la rigueur, je dirais, de l’argumentation », citant notamment Robert Faurisson. Il avait également exprimé ses doutes sur l’utilisation du Zykon B par les nazis. Quand ces propos ont refait surface en 2017, il a dû se retirer de la vice-présidence du RN, mais sa carrière au sein du parti s’est poursuivie depuis lors.
Les proches de Jordan Bardella ne sont pas en reste. D’abord, François Paradol, conseiller régional Ile-de-France et directeur de cabinet du président du RN, dont Mediapart a révélé en décembre qu’il a été membre du mouvement antisémite et négationniste d’Alain Soral. Il s’est contenté de minimiser : « C’était il y a longtemps », a-t-il déclaré, sans exprimer plus avant de repentir.
David Rachline ensuite, ex-vice-président du RN (2021-2025), ex-sénateur (2014-2017) et maire de Fréjus (depuis 2014), lui aussi proche de Jordan Bardella, qui a publié en octobre dernier une photo d’un dîner en compagnie de Frédéric Chatillon et Logan Djian – deux figures du Groupe Union Défense (GUD), dissous par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Dans son enquête sur la ville de Fréjus, la journaliste Camille Vigogne Le Coat évoque notamment des soirées arrosées où « l’antisémitisme et le racisme ne sont jamais loin », une adjointe au logement surnommée « la SS », des témoignages de « gestes antisémites »… Le livre révèle aussi son admiration pour Alain Soral, qu’il a rejoint au sein d’Égalité & Réconciliation. Pas plus que Pierre-Stéphane Fort pour ses révélations6Lire notamment l’enquête de Pierre-Stéphane Fort, Le grand remplaçant, Paris, Studiofact, 2024., Camille Vigogne n’a fait l’objet de poursuites pour ses révélations.
Alexandre Varaut, encore, eurodéputé RN et conseiller clé de Marine Le Pen durant son procès pour emplois fictifs, a participé le 8 novembre 2024 à une émission de la chaîne YouTube « Géopolitique Profonde ». Celle-ci diffuse des thèses conspirationnistes, négationnistes et a notamment invité Alain Soral, Vincent Reynouard (négationniste condamné pour contestation de crimes contre l’humanité) et Hervé Ryssen (antisémite auto-revendiqué, condamné à de multiples reprises pour provocation à la haine raciale).
Un début de durcissement des sanctions ?
« Nous, quand un candidat pose problème, on le débranche », déclare le député Sébastien Chenu sur BFM le 11 février 2026, interrogé sur les personnalités problématiques révélées par la presse à l’approche des élections municipales. Si le bilan de la commission interne du RN est, nous l’avons vu, loin d’une « tolérance zéro » contre l’antisémitisme, la direction semble cependant avoir donné, ces derniers temps, des signes d’un surcroît de fermeté.
Il aura fallu attendre mai 2023 et la participation d’Axel Loustau à une manifestation néofasciste pour que Marine Le Pen prenne ses distances avec lui et Frédéric Chatillon. Une rupture cosmétique : fin 2023, ils détenaient encore des parts dans e-Politic, société de communication du RN. En septembre 2024, Marine Le Pen décidait également d’empêcher Philippe Vardon de rester attaché parlementaire des trois députés proches de Marion Maréchal, élus avec le soutien du RN (Eddy Casterman, Anne Sicard et Thibaut Monnier).
Dans ce contexte de vigilance accrue de la direction à ce que les médias ont coutume de nommer des « dérapages », les élections municipales de 2026 font office de galop d’essai avant la présidentielle et les législatives de 2027. Et cependant, les révélations de médias d’investigation n’ont pas tardé, sitôt annoncés les candidats, à mettre en évidence la permanence les profils racistes, antisémites, complotistes (etc.) que le RN a toujours attirés. Le parti a donc dû se positionner au cas par cas.
Dans ce contexte de vigilance accrue de la direction à ce que les médias ont coutume de nommer des « dérapages », les élections municipales de 2026 font office de galop d’essai avant la présidentielle et les législatives de 2027.
Mediapart a ainsi publié un article sur Romain Le Goaster, candidat à la mairie de Saint-Malo : photographie avec Dieudonné, proximité avec feu Jean-François Michaud, financier des identitaires… Il a choisi de retirer sa candidature. Le 4 février, le RN annonçait le retrait de la candidature de Christian Richaud Simoni à Carpentras après la révélation de ses publications sexistes, racistes et LGBTphobes… Le média Les Jours a aussi pêché des publications de Victoria de Vigneral, conseillère régionale des Pays de la Loire, collaboratrice du RN au Parlement européen et candidate au Mans. En 2019, elle posait ainsi au côté de Slobodan Despot, dont elle saluait la « conférence enrichissante ». Cet écrivain suisse d’extrême droite a notamment publié Interdit de rire, un livre écrit par les avocats de Dieudonné qui y défendent la « quenelle », ouvrage préfacé par le polémiste. L’enquête des Jours pointe aussi son adhésion au Cercle Pol Vandromme, un think tank d’extrême droite bruxellois fréquenté par des individus passés par le GUD, Ordre nouveau ou l’Action française ou encore l’historien racialiste Bernard Lugan, négationniste du génocide des Tutsi et défenseur du colonialisme.
À Belfort, c’est Quentin Macullo, assistant parlementaire du député Guillaume Bigot, qui a été « désinvesti » par le parti après la découverte d’un tweet de 2022 par Mediapart, relatifs aux noms des 25 nouveau-nés mentionnés dans le bulletin municipal du mois de juin : « 72% prénoms consonances étrangères… Et je n’ai même pas comptabilisé Elie et Samuel, d’origine hébraïque. » Avant que le parti ne décide de le lâcher le lundi 9 février, le député Jean-Philippe Tanguy estimait sur France Info : « En soi, ce message n’est pas raciste ou antisémite. »
En revanche, en dépit de sa proximité avec des néofascistes – dont Frédéric Chatillon, qu’il considère comme un « ami » – et la découverte d’une photo de 2013 où il fait le geste de la « quenelle », aujourd’hui considéré comme une injure antisémite par la justice, Brice Bernard, candidat à Chambéry, a bien été maintenu.
Par-delà les proclamations : quid du vote et des programmes ?
Comment le RN, qui se prétend le « meilleur bouclier » des Français juifs, traduit-il cette proclamation dans l’action législative ? Le comportement parlementaire du groupe RN contredit frontalement sa rhétorique de « rempart contre l’antisémitisme ».
Le 6 mars 2024, l’Assemblée nationale examine la proposition de loi Lefèvre-Yadan visant à renforcer la réponse pénale contre les infractions à caractère raciste, antisémite ou discriminatoire. Le texte permet aux tribunaux correctionnels de délivrer des mandats d’arrêt contre les prévenus condamnés pour apologie ou contestation de crimes contre l’humanité, et correctionnalise les délits de presse racistes et antisémites pour accélérer les procédures. Le contexte est symbolique : le texte apparaît comme une réponse au cas Alain Soral, condamné à plusieurs reprises mais ayant fui en Suisse en 2019 pour échapper à la prison. Le RN fait alors le choix… de l’abstention, fidèle à sa tradition. Le parti a en effet systématiquement refusé de voter des lois renforçant les dispositifs antiracistes, préférant se positionner en défenseur d’une « liberté d’expression » absolue — hier et aujourd’hui pour les négationnistes ou pour Elon Musk, propagateur de haine en ligne et de fake news.
En mai-juillet 2025, le Rassemblement national vote en revanche massivement en faveur d’une proposition de loi sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur (scrutin n°2880, 2 juillet 2025 : 117 députés RN votent pour sur 123, soit 95 % du groupe). Le texte crée des référents antisémitisme dans chaque établissement et des sections disciplinaires régionales communes dans chaque région académique. Mais ce vote cache une instrumentalisation évidente puisqu’il permet au RN d’orienter la lutte contre l’antisémitisme exclusivement contre l’immigration musulmane et les mobilisations étudiantes pro-palestiniennes. Cette stratégie permet au parti de se poser en protecteur des juifs tout en ciblant ses ennemis : l’islam et la gauche.
En ce qui concernent les programmes du RN, force est de constater qu’ils ne mentionnent jamais, depuis 2011, la lutte contre l’antisémitisme ni la mémoire de la Shoah. Celui de 2012 proposait en revanche… l’interdiction de la kippa en public, demandant aux « compatriotes juifs […] de faire ce sacrifice pour pouvoir mettre en place une véritable lutte contre le fondamentalisme islamiste dont ils sont eux-mêmes en partie les victimes ». En 2022, l’interdiction de l’abattage rituel figurait parmi les 22 mesures prioritaires — une atteinte aux libertés religieuses musulmane et juive – et l’interdiction aux binationaux d’accéder à un certain nombre de postes « stratégiques », mesure incluant naturellement les Franco-Israéliens.
Face à un bilan législatif et programmatique rachitique, le RN mise sur la communication et les gestes symboliques. Le voyage à Jérusalem de Jordan Bardella en mars 2025 en constitue l’apogée. Le président du parti participe alors à une Conférence internationale sur l’antisémitisme organisée par le gouvernement israélien. Il s’y présente comme le « meilleur bouclier pour nos compatriotes de confession juive » et dénonce « l’antisémitisme d’atmosphère » qui règnerait en France, fruit d’une « lune de miel entre l’islamisme et la gauche extrême ». Quelques mois plus tôt, en novembre 2023, c’est le même homme qui affirmait pourtant « ne pas croire que Jean-Marie Le Pen était antisémite », alors que celui-ci avait été condamné sept fois pour ce délit au cours de sa carrière politique. Face à la polémique, Bardella devait se raviser quelques jours plus tard sur CNews : « Jean-Marie Le Pen s’est évidemment enfermé dans un antisémitisme, qui a amené en 2015 à une rupture politique entre Marine Le Pen [et lui]. »
En 2014, 49 % des électeurs de Marine Le Pen déclaraient préférer éviter d’avoir un président juif. Douze ans plus tard, l’adhésion à des stéréotypes antijuifs reste très forte dans les rangs du RN et le parti continuent d’attirer des candidats aux états de service sulfureux. Ni l’inconsistance de son programme ni son activité parlementaire ne viennent contrebalancer un état de fait que le parti s’efforce constamment de nier. En fait de « rempart », le parti national-populiste affiche aujourd’hui un discours de façade visant surtout à masquer le fait que le RN demeure le parti de prédilection de ceux qui ont des comptes à régler avec les juifs.
À lire également :
>> Emmanuel Debono : « Le Rassemblement national, rempart de papier contre l’antisémitisme »
>> Mikaël Faujour : « Patriotes pour l’Europe : l’antisémitisme en héritage (1/2) »
>> Mikaël Faujour : « Patriotes pour l’Europe : l’antisémitisme en héritage (2/2) »














