Babak Dorbeiki, analyste politique et essayiste iranien (Londres)
Ces dernières années, l’Iran a connu des vagues répétées de contestation à l’échelle nationale, chacune suivie d’une répression brutale, souvent meurtrière. Les manifestations se déclenchent et s’étendent rapidement, de façon visible et massive, à travers l’ensemble du pays ; l’État répond par la force, et le système politique revient à un équilibre tendu, précaire et difficilement soutenable. Pourtant, derrière ce cycle récurrent, une question plus fondamentale demeure en arrière-plan, et elle reçoit bien moins d’attention qu’elle ne le mérite : si l’équilibre des pouvoirs en Iran venait à changer, quelles règles régiraient alors la compétition politique ?
La plupart des débats sur l’avenir de l’Iran se concentrent sur une question désormais familière : qui pourrait, à terme, contrôler l’État. Les analystes spéculent sur une réforme, un effondrement du régime, une fragmentation des élites, ou encore les effets de la pression extérieure. Mais l’histoire suggère que l’identité de la prochaine coalition dirigeante pourrait moins compter que les règles selon lesquelles le pouvoir est exercé, disputé et transmis.
La recette des transitions politiques réussies
Les crises politiques sont souvent lues comme des épreuves décisives, censées sceller l’avenir d’un pays. Or la victoire, à elle seule, débouche rarement sur un ordre politique stable. Ce qui détermine réellement la trajectoire d’une nation n’est pas seulement l’identité de ceux qui s’emparent du pouvoir, mais l’architecture institutionnelle, c’est-à-dire les règles qui organisent l’accès au pouvoir, en encadrent l’exercice et en limitent les excès.
De nombreuses transitions politiques achoppent précisément parce que ces règles ne sont arrêtées qu’une fois la lutte pour le pouvoir engagée. Lorsque la compétition politique n’est pas encadrée par des limites partagées et reconnues, les enjeux se transforment très vite en enjeux de survie. Perdre le pouvoir peut alors signifier l’éviction durable, la répression, l’emprisonnement, voire pire. Dans ce contexte, la politique se mue en affrontement à somme nulle : il ne s’agit plus seulement de l’emporter, mais d’empêcher l’adversaire d’exister politiquement.
Les transitions réussies ont souvent emprunté une autre voie. Dans plusieurs précédents historiques, de la transition espagnole après la mort de Francisco Franco au compromis ayant mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud, des accords de base sur les règles de la compétition politique ont précédé le transfert effectif du pouvoir. Ces accords n’ont pas fait disparaître les conflits, mais ils ont fourni un cadre permettant à la rivalité politique de s’exprimer sans mettre en jeu la continuité de l’État.
Faute d’institutions capables de canaliser et de médiatiser les conflits, les tensions entre l’État et la société se reconfigurent périodiquement en affrontements ouverts.
L’Iran est aujourd’hui confronté à un dilemme structurel qui confère à ces questions une importance singulière. Depuis plusieurs décennies, nombre d’institutions chargées d’ordonner et de réguler la compétition politique se sont affaiblies, ou ont été progressivement mises sous contrainte. Un système partisan véritablement compétitif n’a pas émergé ; les médias indépendants opèrent sous de fortes restrictions ; et la justice ne dispose pas de l’autonomie nécessaire pour arbitrer les différends politiques avec la crédibilité requise. Il en résulte que des griefs qui, ailleurs, seraient canalisés et traités par les institutions s’accumulent de plus en plus hors du champ institutionnel.
Cycles de protestation et fragilité institutionnelle
Cette dynamique s’est manifestée au grand jour à travers des vagues successives de contestation au cours de la dernière décennie. Les mobilisations nationales de 2017–2018, parties de villes de taille moyenne avant de gagner l’ensemble du territoire, ont révélé une exaspération économique croissante et une érosion de la confiance envers les institutions politiques. En novembre 2019, des manifestations déclenchées par une hausse soudaine des prix des carburants ont basculé en l’une des crises internes les plus graves qu’ait traversées la République islamique depuis des années. Les forces de sécurité ont répondu par une répression d’une ampleur considérable : des centaines de manifestants auraient été tués en quelques jours, tandis que les autorités imposaient une quasi-coupure d’Internet à l’échelle nationale.
Une nouvelle séquence de mobilisation s’est ouverte en 2022 à la suite de la mort de Mahsa Amini, survenue alors qu’elle était détenue par la police des mœurs. Ce qui n’était, au départ, qu’une protestation contre l’obligation du voile s’est rapidement muée en une remise cause plus large de l’ordre politique. Le mouvement s’est étendu des universités aux grandes métropoles comme aux villes de province, mettant au jour l’ampleur des fractures générationnelles et sociales au sein de la société iranienne.
Le dernier épisode en date remonte à janvier 2026, lorsque de nouvelles manifestations ont éclaté dans plusieurs villes iraniennes. Les forces de sécurité ont alors mené l’un des tours de vis répressifs les plus sévères de ces dernières années. Selon des informations recueillies à l’intérieur du pays, un nombre très élevé de manifestants aurait été tué en l’espace de quelques jours, tandis que les autorités agissaient avec célérité pour éviter que la contestation ne se mue en mouvement national durable.
Pris ensemble, ces épisodes mettent en évidence une dynamique récurrente. Faute d’institutions capables de canaliser et de médiatiser les conflits, les tensions entre l’État et la société se reconfigurent périodiquement en affrontements ouverts. En l’absence de voies crédibles de compétition politique, partis réellement compétitifs, médias indépendants, élections dotées d’un enjeu réel, les frustrations sédimentent hors des cadres institutionnels, jusqu’à ressurgir dans l’espace public, sous la forme de mobilisations de rue.
La configuration géopolitique de l’Iran ajoute un niveau de risque supplémentaire. Le pays occupe une position nodale dans une région structurée par des rivalités aiguës entre puissances régionales et acteurs globaux. Le Moyen-Orient a maintes fois illustré la manière dont des crises politiques internes peuvent se trouver rapidement prises dans des logiques de compétition externe. Dans un tel contexte, un vide de pouvoir soudain, au sein d’un État de grande taille et d’importance stratégique comme l’Iran, pourrait rapidement attirer des interventions ou des ingérences extérieures, accroissant le risque que l’instabilité intérieure se diffuse et produise des effets d’entraînement à l’échelle régionale.
Institutionnaliser la compétition
Pour cette raison, le débat sur l’avenir de l’Iran gagnerait à s’ouvrir sur une question largement reléguée au second plan : non pas qui doit gouverner, mais selon quelles règles et dans quel cadre la compétition politique doit être organisée. Une manière de formuler ce défi consiste à envisager l’idée d’un dialogue national pré-transition : un processus structuré visant à définir, en amont, les principes de base appelés à encadrer la compétition politique dans un futur ordre institutionnel. Un tel dialogue ne viserait ni à négocier la répartition du pouvoir entre factions, ni à réformer le système actuel « de l’intérieur ». Son objet serait plus circonscrit, mais potentiellement plus décisif : arrêter un socle minimal de règles capables de soustraire la compétition politique à la logique de la coercition et de la force.
Lorsque les règles du jeu ne sont fixées qu’après l’irruption des rapports de force, l’issue est fréquemment l’instabilité, la reconstitution d’un autoritarisme, sous d’autres formes, ou l’enlisement dans un conflit durable.
Ces règles pourraient notamment consacrer l’acceptation du pluralisme politique, ouvrir la voie à des élections réellement compétitives, fixer des bornes institutionnelles à l’autorité de l’exécutif, et offrir des garanties crédibles de sécurité, politique comme personnelle, aux acteurs politiques, quels que soient les résultats du scrutin. L’enjeu ne serait pas de trancher la question de savoir qui gouverne l’Iran, mais de garantir que la désignation des gouvernants puisse s’opérer dans un cadre défini, pacifié et non violent.
L’histoire montre que les débats sur les « règles du jeu » politique surgissent souvent lorsque l’ordre établi subit une pression croissante sans avoir encore basculé. Dans de tels moments, des acteurs issus des institutions gouvernantes, des appareils administratifs, des réseaux professionnels et de la société civile peuvent prendre la mesure d’un risque central : l’absence de règles partagées est susceptible de déboucher sur des issues nettement plus déstabilisatrices que des contraintes négociées.
Anticiper le changement politique iranien
La configuration du système politique iranien rend l’émergence d’un tel dialogue difficile. Les fondements idéologiques de la République islamique, conjugués à une longue tradition de résistance aux réformes structurelles, laissent penser que toute ouverture substantielle dépendrait d’une inflexion des calculs au sein même de certaines composantes de l’appareil d’État. Les systèmes politiques se transforment rarement par la seule force de la bonne volonté : ils évoluent lorsque le coût de la préservation des arrangements existants commence à excéder le coût de l’adaptation.
La pression économique, la fragmentation des élites, l’alourdissement des coûts de gouvernance et l’incertitude régionale peuvent, progressivement, déplacer ces arbitrages. Lorsque de tels basculements se produisent, l’existence ou l’absence d’un cadre permettant de négocier de nouvelles règles du jeu politique est susceptible de peser lourdement sur la direction du changement.
C’est précisément à ce stade que les réseaux intellectuels et professionnels peuvent jouer un rôle, en amont de tout processus politique formel. Économistes, constitutionnalistes, spécialistes des politiques publiques, universitaires et organisations professionnelles peuvent contribuer à structurer un vocabulaire commun de l’ingénierie institutionnelle : architecture des systèmes électoraux, garanties et contraintes constitutionnelles, modalités de gouvernance transitoire, ainsi que les mécanismes susceptibles de rendre la compétition politique effective, crédible et sécurisée.
Ces débats, à eux seuls, ne déclenchent pas une transition politique. Mais ils peuvent en préparer les conditions, en constituant l’infrastructure intellectuelle indispensable à toute refondation institutionnelle. En déplaçant le centre de gravité de la discussion, de la question de qui doit s’emparer du pouvoir à celle de selon quelles règles le pouvoir doit être exercé, contrôlé et transmis, ils contribuent, progressivement, à redéfinir les termes mêmes du débat politique.
Les transitions politiques aboutissent rarement par hasard. Lorsque les règles du jeu ne sont fixées qu’après l’irruption des rapports de force, l’issue est fréquemment l’instabilité, la reconstitution d’un autoritarisme, sous d’autres formes, ou l’enlisement dans un conflit durable. À l’inverse, les ordres politiques pérennes ont bien davantage de chances d’émerger lorsque les règles de la compétition sont négociées en amont, avant l’épreuve décisive de la conquête du pouvoir.
La stabilité future de l’Iran dépendra donc peut-être moins de l’identité de la faction qui l’emportera que de la capacité à concevoir, avant la rupture, un cadre crédible de compétition politique.
Les rapports de force peuvent décider de qui gouverne. Mais ce sont les règles qui déterminent si la politique relève de la compétition ou du conflit.














