Blanca Dawidowicz, journaliste
3 200 personnes ont battu le pavé samedi 21 février 2026 à Lyon en hommage à Quentin Deranque, un jeune de 23 ans, étudiant en mathématique à Lyon II. Il a été roué de coups par plusieurs personnes, y compris lorsqu’il était déjà au sol, lors d’une rixe en marge d’une conférence de l’eurodéputé antisioniste Rima Hassan le samedi 14 février 2026 à Sciences Po Lyon. Selon le collectif identitaire d’extrême droite Némésis venu dénoncer la conférence de l’icone pro-palestinienne de LFI, sous le slogan « islamo-gauchistes hors de nos facs », Quentin assurait son service d’ordre, ce qu’a contesté l’avocat de la famille du jeune homme. Sept suspects sont à ce jours mis en examen pour meurtre ou complicité de meurtre, dont l’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, co-fondateur de la Jeune Garde, groupe antifasciste dissous le 12 juin 2025 en Conseil des Ministres. Jacques-Elie Favrot, connu des services de police et fiché S a reconnu qu’il se trouvait sur place au moment du lynchage, il a été placé en détention provisoire. Le gouvernement a saisi la justice à propos d’une possible reconstitution, mais à l’heure ou ses lignes sont écrites, LFI continue de soutenir Raphaël Arnault.
Une trajectoire idéologique liée à des groupes violents
Ses proches ont décrit le jeune homme comme militant catholique fervent et pacifiste. Mais Quentin Deranque était lié à plusieurs groupes d’ultra-droite, notamment Audace Lyon, qui dans un communiqué l’a salué comme un camarade en dénonçant « la droite parlementaire et sioniste ». Selon le journal Le Monde, un porte-parole du groupe a affirmé que Quentin n’était « ni violent, ni agressif », mais il a aussi témoigné de sa participation aux entrainements sportifs, boxe et footing d’Audace Lyon, qui entend défendre « les intérêts des français d’ascendance européenne », et revendique une « autodéfense blanche » face aux antifascistes. Ce groupe a vu le jour après la dissolution de Bastion social, groupe nationaliste-révolutionnaire dissous en 2019. Quentin vivait dans le Vieux Lyon, un quartier ou les groupes d’ultra-droite sont très implantés. Dans Le Dauphiné Libéré, son colocataire précise qu’ils s’entrainaient aussi ensemble à la boxe et à la musculation.
Si Quentin Deranque a bien un casier judiciaire vierge, il est également le co-fondateur des « Allobroges Bourgoins », un groupuscule nationaliste révolutionnaire qui a émergé au moment de la manifestation C9M de 2025, comme en atteste leur compte instagram avec la publication d’une photo où 4 militants au visages floutés posent devant une banderole « Pour Sébastien, présent C9M ». Quentin Deranque défile l’an dernier avec ses camarades, le visage dissimulé derrière une paire de lunette et un cache-cou selon Le Figaro. Une manifestation annuelle en hommage à Sebastien Deyzieu mort le 7 mai 1994 à l’âge de 22 ans, en tombant d’un immeuble, alors qu’il tente d’échapper à la police lors d’une manifestation interdite. Le comité du 9 mai a été fondé par le GUD (Groupe Union Défense, dont l’un des slogans est « À Paris, comme à Gaza Intifada »), le FNJ (le Front National Jeunesse) et les Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires. Lors de la dernière manifestation du C9M en mai 2025, à laquelle Quentin a donc participé, un journaliste de l’AFP témoigne avoir vu les manifestants entonné le slogan du GUD (officiellement dissous) « Europe, Jeunesse Révolution », avec de nombreux manifestants arborant des tee-shirts évoquant l’iconographie nazie, ou des drapeaux de Croix celtiques.
Un hommage ou une marche idéologique ?
Selon l’historien spécialiste des radicalités politique Sylvain Boulouque, Quentin Deranque est manifestement loin du « pacifiste » que présente ses amis, et la marche d’hommage était bien une marche idéologique. Son organisatrice, Aliette Espieux, est porte-parole de la Marche pour la Vie, et qualifie l’avortement de « génocide », « le plus grand de notre histoire ». Elle s’en prend aussi à Simone Veil, juive et survivante de la Shoah, en écrivant sur son compte X que « cette femme a causé le plus grand massacre de l’histoire de France, 10 millions de morts ». Aux municipales de 2020, Aliette Espieux a été candidate sur la liste du Rassemblement national du cinquième secteur lyonnais, mais Jordan Bardella, le président du RN a demandé à ses élus de ne pas participer à l’hommage à Quentin, il s’est justifié « Le Rassemblement national ne participe pas à des manifestations avec lesquelles nous n’avons pas de liens directs avec les organisateurs ».
Qu’il s’agisse des groupes antifas ou d’extrême droite, les deux utilisent la notion d’ « autodéfense »
Pourtant, Vincent Claudin l’assistant parlementaire de la député RN Lisette Pollet a bien marché en hommage à Quentin. Il s’est présenté comme l’un de ses meilleurs amis. Très présent à ce titre dans les médias depuis la mort de son camarade, il a été membre du groupuscule néofasciste Lyon populaire jusqu’en 2024. L’élue du Rassemblement national l’a reconnu elle-même, elle a annoncé le mardi 25 février qu’elle se séparait de son collaborateur. Une annonce faite sur X suite aux révélations de Mediapart, y compris sur les références de Vincent Claudin diffusés à travers ses tweets : Hitler ou Joseph Goebbels, le nazi belge Leon Degrelle, le négationniste Hervé Ryssen. L’ex-assistant parlementaire du RN recommande aussi de lire « La doctrine du fascisme », coécrit par Mussolini, qu’il qualifie de « dictateur cool ». Vincent Claudin a également été membre de Lyon Populaire, un groupe nationaliste révolutionnaire dont l’ancien chef, Eliot Bertin n’est autre que le mari d’Ariette Espieux, l’organisatrice de la marche pour Quentin. Lyon Populaire a été dissous en juin 2025 pour exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie, notamment grâce à un cercle « François Duprat », en hommage à ce théoricien du fascisme et du révisionnisme. Selon le Journal Officiel, il y présente, encourage à lire et propose à la vente des ouvrages d’auteurs constituant des figures majeures de la collaboration parmi lesquels Charles Maurras, Léon Degrelle, Jacques Doriot ou Robert Brasillach.
La présence d’autres figures de l’ultra-droite, telle qu’Yvan Benedetti en tête de cortège s’inscrit dans cet environnement politique radical. Fondateur de l’Œuvre française, Il s’est lui-même décrit comme « antisioniste, antisémite, et anti-juif ». Selon le décret de dissolution publié dans le JO du 25 juillet 2013, il est stipulé que ce groupe pétainiste « véhicule l’idée selon laquelle le judaïsme politique aurait pour but de détruire l’identité de la France et que le peuple français serait en danger ». Si tous les manifestants n’étaient pas d’ultra-droite, l’ultra-droite s’est bien affichée comme pilier de cette marche. La famille du jeune Quentin avait pourtant appelé à ce que la mort de leur fils ne donne lieu à aucune instrumentalisation politique. Elle n’a ni participé ni organisé cette marche : c’est la teneur du message transmis à RTL par son avocat, Me Fabien Rajon ; une mise au point intervenu après l’ouverture par le parquet de Lyon d’une enquête pour propos racistes et un salut nazi.
Hommage à l’Assemblée nationale
Dans son discours mardi 17 février, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet a rappelé que « personne ne devrait mourir à 23 ans, personne ne devrait mourir pour ses idées ». Ce qui a déjà été le cas en 2013 avec la mort de Clément Méric, jeune militant antifasciste tué par des skinheads, événement qui avait aussi, à l’époque, donné lieu à un hommage dans l’Hémicycle. Ce qui peine Jean-Yves Camus dans le débat actuel, c’est que chacun va au plus simple. Si le politologue spécialiste de l’extrême droite peine à voir « une différence entre le modus operandi des uns et des autres – frapper un homme à terre, les violences de rues – les racines historiques ne sont pas les mêmes », il rappelle qu’au départ « Raphaël Arnault était au Nouveau parti anticapitaliste (NPA), et que les bases politiques du trotskysme et celles du fascisme ne sont pas les mêmes ».
Qu’il s’agisse des groupes antifas ou d’extrême droite, les deux utilisent la notion d’ « autodéfense ». Selon Sylvain Boulouque « dans les années 20, 30 et jusqu’aux années 50, les communistes n’hésitaient pas à utiliser la violence de rue de la même manière [que la Jeune Garde] ». Pour l’historien spécialiste des radicalités, il est juste de les qualifier de « méthodes totalitaires, mais ce type de violences n’est pas plus fasciste que bolchévique ».
Selon les chiffres compulsés dans Violences politiques en France, sous la direction d’Isabelle Sommier (Presses Sciences Po), 57 morts ont été comptabilisés dans notre pays de 1986 à 2021. 52 sont attribuées à l’ultradroite, 5 à l’ultragauche.
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