Erica Lippert, docteure et chercheuse en sociolinguistique, Université Libre de Bruxelles

« Please don’t do a post about you being cyberbullied.
You made a choice being a propaganda piece for a genocidal regime1« S’il te plaît, ne publie pas de message sur le fait que tu es victime de cyberharcèlement. Tu as choisi d’être un outil de propagande pour un régime génocidaire. ». »
(message reçu en septembre 2024, après l’annonce d’un concert à Tel Aviv)
Il n’est plus la peine d’expliquer l’obsession médiatique2Jérôme Bourdon, Le récit impossible. Le conflit israélo-palestinien et les médias, Bruxelles, Ina/De Boeck, coll. 2009. pour Israël qui s’est aggravée depuis le 7-Octobre, prenant parfois les atours d’une « haine vertueuse », comme l’a décrite la sociologue Eva Illouz3Eva Illouz, Le 8-Octobre : généaologie d’une haine vertueuse, Tracts (n°60), Paris, Gallimard, 2024.. En revanche, il est utile de décrire un champ d’action particulier, probablement peu connu des lecteurs et lectrices, celui de la scène club et de la musique électronique européenne.
Ce secteur regroupe un grand nombre d’acteurs et de hauts-lieux, particulièrement massés dans des capitales hégémoniques d’Europe, et capitalise 2 millions d’emplois et 80 milliards de valeur ajoutée. L’écosystème des clubs est concentré dans des villes telles Berlin, Londres, Paris et Bruxelles. Dans un contexte postmoderne qui privilégie la subjectivité et l’image de soi plutôt que la seule pratique artistique, toute opportunité de se crédibiliser est investie, notamment comme agent « engagé » politiquement, souvent via les réseaux sociaux4Erica Lippert, Histoires de Cues, plongée dans les pratiques et discours du DJing, Editions La Muette, 2026. À paraître..
À grand bruit, une partie significative du monde musical international s’est indignée contre la guerre menée par Israël à Gaza : plus de 4 000 musiciens signataires de Musicians for Palestine, plusieurs centaines d’artistes engagés dans le boycott culturel via No Music For Genocide ou Ravers for Palestine, ainsi que des boycotts de festivals et de salles emblématiques comme Sónar ou Berghain. Ce niveau de mobilisation reste exceptionnel si on le compare à la discrétion du monde musical face à d’autres guerres contemporaines.
C’est au croisement de ces réflexions et expériences que je me situe. Docteure en sciences du langage de l’Université libre de Bruxelles, affiliée à cette institution, je suis également DJ professionnelle depuis presque 20 ans. J’ai achevé récemment un essai mêlant sociologie et cultural studies sur les pratiques des DJ5Erica Lippert, Histoires de Cues, plongée dans les pratiques et discours du DJing, Editions La Muette, 2026. À paraître.. En septembre 2024, au cœur d’une année riche en prestations hors de Belgique, j’ai accepté une date à Tel Aviv, où vit une partie de ma famille maternelle, dans un pays auquel je suis culturellement et affectivement attachée, sans en posséder la nationalité ni approuver la politique actuelle du gouvernement. Après de longues hésitations, j’ai choisi d’assumer cette identité complexe en annonçant la soirée publiquement. Cette contextualisation peut être discutée, mais je rapporte ici les faits.


S’en est suivie une séquence de cyberharcèlement, de campagnes de boycott et d’actes de discrimination me visant. Par la suite, j’ai lancé en septembre 2025 un podcast intitulé Koolshi & Koolam, consacré aux mémoires et imaginaires juifs et arabo‑musulmans francophones, dans une perspective de mise en récit partagée.
Les messages, mails et décisions institutionnelles dont j’ai été la destinataire constituent ici un corpus permettant de décortiquer les accusations, les jugements et l’ostracisme dont je fais l’objet. Les trois actions que l’on me reproche sont les suivantes : se produire à Tel Aviv, laisser sa musique être diffusée en Israël et ne pas verbaliser les souffrances palestiniennes. Je veux montrer en quoi ces pratiques constituent des tentatives d’effacement symbolique me visant personnellement, et, à travers moi, tout sujet juif qui ne se conforme pas aux attentes géopolitiques désormais dominantes dans ce secteur.
Éléments déclencheurs d’échanges écrits
Suite à l’annonce numérique de cette soirée à Tel Aviv en septembre 2024, pourtant contextualisée et rendue subjective par l’expression de mes doutes, de mes peurs et de mes racines, je reçois une vague de cyberharcèlement, émanant notamment d’individus impliqués comme moi dans les activités d’une webradio bruxelloise. Ces attaques, injures et jugements d’ordre moral prennent une telle ampleur que j’en avise la direction, qui choisit de m’exclure de ses activités malgré les quatre années pendant lesquelles j’y suis intervenue mensuellement. Nos échanges, ainsi que les messages de cyberharcèlement constituent la première partie du corpus.
Le bruit de ma « faute » se répand à Bruxelles et je perds dans la foulée une soirée prévue le mois suivant à La Haye. Le mail envoyé par l’organisateur — seconde partie du corpus — donne à voir la viralité mais aussi l’étroitesse des liens entre les scènes belges et hollandaises. Une longue période s’ensuit durant laquelle je ne me produis plus en Belgique pour différentes raisons, dont le soft cancel, c’est‑à‑dire l’éloignement silencieux d’une scène témoin des attaques dont je fais l’objet. Fin avril, je reçois néanmoins une invitation pour mixer pour un collectif alternatif bruxellois ; leur demande d’explications sur mon voyage à Tel Aviv huit mois plus tôt et les échanges écrits qui en résultent aboutissent à mon retrait de la programmation et forment la troisième partie du corpus.
En septembre 2025, un label britannico‑tchèque chez lequel j’avais publié un EP en 2022 annonce vouloir participer à l’action No Music For Genocide, initiative de boycott culturel contre Israël ; les mails échangés au sujet de ma décision de ne pas y prendre part charpentent la quatrième partie du corpus. En novembre 2025, un organisateur bolonais qui m’avait bookée en décembre découvre que mon podcast est cité par la version francophone du Times of Israel, ce qui entraîne mon retrait de la programmation ; leurs mails et mes réponses composent la cinquième partie. J’ai par ailleurs ajouté les commentaires et réponses de deux DJ femmes invitées à participer au podcast. Le corpus, mêlant français et anglais, est fortement conditionné par mes réponses ; il faut également noter que, dès la troisième action de rejet, j’ai commencé à penser ces textes comme corpus et à varier mes postures, allant jusqu’à fournir une réponse « conforme » à la rhétorique anti‑Israël lors de mes échanges avec le promoteur italien. Les textes retenus prenaient leur forme en anglais et français, mais pour faciliter la lecture, j’ai traduit l’ensemble en français.
Péripéties, ou les mécanismes discursifs du boycott d’artistes juifs en Europe
Examinons maintenant la justification du boycott, de l’attaque ou de la distanciation que ces textes véhiculent. Plusieurs modalités discursives ressortent dans les messages. L’ambition qui guide mon propos est de mettre en lumière les traces où l’hyperréel l’emporte sur la réalité, au sens que lui donne le philosophe Jean BaudrillardJ6ean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris, Galimard, 1981. : un univers de signes et de simulacres devenus plus crédibles que l’expérience directe. Dans ce paradigme, il existe une prise en compte du judéocide — l’effacement physique des juifs comme fait historique et comme crime, désormais largement intégré dans les consciences européennes — et de l’antisémitisme mais cette reconnaissance est tenue à distance, déplacée. Les accusateurs esquivent le terrain du réel et de la violence matérielle ou émotionnelle vécue par les juifs pour lui substituer un tribunal symbolique, constitué d’imaginaires et de jugements visant non pas le corps mais l’existence sociale, autrement dit la mort symbolique des juifs non conformes.
Les accusateurs esquivent le terrain du réel et de la violence matérielle ou émotionnelle vécue par les juifs pour lui substituer un tribunal symbolique, constitué d’imaginaires et de jugements visant non pas le corps mais l’existence sociale, autrement dit la mort symbolique des juifs non conformes.
Commençons par la disqualification morale de la personne. Du plus violent au plus insidieux, on trouve les insultes ( « t’es trop une conne », « F*ck Isreal [sic] et toi avec ») ; la classification juridique ( « pleinement complice du génocide », « vous n’êtes pas une victime ici ») et l’expression d’une inscription individuelle dans une trame contextuelle ( « l’histoire ne se souviendra pas de vous avec bienveillance », « honteux de partager la même émission de radio que vous») qui déplacent la critique politique vers une dégradation de la personne (ad hominem).
Par ailleurs, un autre schéma apparaît : ces personnes disent « ne pas nier [ma] souffrance et celle des [miens] », « valoriser la justice sociale », affirment « ne vouloir pas juger » (la formule revient plusieurs fois) ; ce faisant, elles construisent un ethos humaniste. Pourtant le reste de leurs énoncés discutent ou statuent sur la valeur morale d’un individu qu’elles savent investi dans le dialogue, la solidarité, la liberté. Cette simultanéité d’un discours d’empathie et d’une sanction relève d’une hypocrisie morale, où l’affichage de principes humanistes sert de décor. La disqualification de la personne s’actualise par un glissement de l’ethos humaniste vers une moralisation. Par exemple, le promoteur italien écrit :
« Nous comprenons et respectons tout à fait l’importance de créer des dialogues entre différentes communautés, mais nous sommes également convaincus que sans une condamnation claire des crimes qui sont actuellement commis en Palestine, cela pourrait être perçu comme une normalisation de la situation, ce à quoi nous devons nous opposer. »
Dans cet énoncé, deux actes de parole se superposent : d’une part, on valorise le dialogue et la multiculturalité ; de l’autre, on discrédite la forme concrète que peuvent prendre des démarches jugées convenables. Sachant que mon podcast traite des identités juives et arabo‑musulmanes francophones, on condamne le fait qu’il n’y ait aucune verbalisation des souffrances palestiniennes. L’hyperréel s’impose dans la liaison désormais automatique entre les juifs et la Palestine : tout silence à ce sujet est perçu comme un acte immoral.
Par ailleurs, mon action réelle est mise en scène comme la cause directe d’une situation humanitaire dramatique. Le label affirme par exemple :
« Si la musique est vraiment un espace permettant de reconnaître la complexité, comment le fait de la maintenir accessible en Israël – où les sondages locaux montrent un soutien massif à ce que les principaux universitaires qualifient de génocide – peut-il aider quiconque à affronter cette complexité, plutôt que de la normaliser ? »
Laisser ma musique circuler sur les plateformes (Spotify, Bandcamp, etc.) en Israël revient à « normaliser un génocide » ; ils m’assignent donc la responsabilité de me positionner via le boycott, ou d’être effacée, puisqu’ils ont par la suite retiré toute ma musique publiée des plateformes. Cette accusation illustre une adhésion totale au paradigme de l’hyperréel : la circulation de contenus et de signes serait dotée d’un effet direct, quasi causal, sur la réalité matérielle du conflit. Le retrait de musique émise par des artistes occidentaux est présenté comme une condition pour que des individus israéliens puissent enfin « s’emparer de la complexité » — comme si leur histoire et leur quotidien ne la leur rappelaient pas déjà à chaque instant.

Signalons aussi la construction discursive de la causalité qui passe par une logique de tribunal symbolique sans présomption d’innocence. Ainsi, questions, demandes d’explication, ou même ouï-dire anticipent déjà le boycott tout en prétendant agir de façon mesurée, rationnelle, juste et empathique. Cela signifie aussi qu’être une personne ouvertement juive et reliée, même seulement affectivement, à Israël, est déjà un critère de sentence. Dans cette mise en demeure, la formule d’introduction est toujours identique, elle souligne la faute sans la développer. Les relations préalables sont reléguées au second plan pour laisser place à une rédaction formelle, comme dans ce message du collectif bruxellois :
« Ma collaboratrice m’a dit cet après-midi qu’elle avait appris qu’un événement auquel tu avais été invitée avait eu lieu à Tel Aviv l’année dernière. Je ne condamne pas spécifiquement les artistes qui décident de jouer pour un groupe de résistance là-bas. Je pense que c’est une question très complexe, et je pense qu’il serait important que nous nous rencontrions. J’aimerais beaucoup connaître ton point de vue et tes opinions. »
Dans cet énoncé on retrouve en introduction la plainte signalée par un tiers ; le jugement anticipé du mandataire, qui affirme ne pas juger les « groupes de résistance » (lesquels ?), sous-entendant que ce n’est pas mon cas, ce qui justifie la demande de « procès » au travers d’une rencontre. La symbolique de mon acte supplante systématiquement la valeur artistique réelle, qui constituait initialement le cœur de l’échange. Toute explication concernant mes liens à Israël — qui selon moi devrait justement justifier ma performance là-bas n’est pas retenue pour ma défense.
L’échange de mails avec le label britannico-tchèque est canonique au sujet de l’instauration d’un tribunal. Le jugement passe par une série de questions qui fonctionnent comme autant de chefs d’inculpation. Après avoir affirmé qu’ « il n’est pas [sa] place de juger » et qu’il souhaite « entendre » les artistes, le responsable enchaîne quatre questions successives :
« 1. Si la musique est vraiment un espace permettant de « reconnaître la complexité », comment le fait de la maintenir accessible en Israël – où les sondages locaux montrent un soutien massif à ce que les principaux universitaires qualifient de génocide – peut-il aider quiconque à affronter cette complexité, plutôt que de la normaliser ?
2. Tu dis que le Hamas et le gouvernement israélien devraient être arrêtés et jugés. Si tu reconnais qu’il y a des violences et des injustices massives, pourquoi les institutions culturelles devraient-elles être traitées comme neutres plutôt que d’être impliquées dans le processus de responsabilisation ?
3. Tu mentionnes que les Israéliens sont épuisés et en deuil, ce qui est peut-être vrai, mais le deuil n’implique-t-il pas aussi une responsabilité ? Pourquoi la souffrance d’une minorité devrait-elle exempter les plateformes culturelles de la même pression exercée ailleurs pour mettre fin à la complicité dans les violences de masse ?
Question bonus : Pourquoi Israël devrait-il bénéficier d’un traitement différent de celui réservé à la Russie, où toute la musique a été retirée après le début de la guerre ? »
Cette batterie de questions n’ouvre pas un espace de réflexion ; elle installe un cadre accusatoire : chacune suppose déjà la culpabilité de ma part et la nécessité d’un geste punitif (le boycott), transformant le désaccord sur l’outil politique en soupçon d’immoralité. Autrement dit, le label ne « demande pas mon avis », il m’enjoint de me conformer à un script rigide. Le responsable minimise d’autant plus mon identité juive et ce que les Israéliens vivent qu’il nous enjoint à être punis pour génocide, complicité, pour notre deuil même.
Autre modalité notable : la communautarisation de l’opinion. Dans la « mise à mort » symbolique des juifs, les interlocuteurs parlent « au nom de » communautés ou causes ; ils sont porteurs d’un mandat, d’un nous vertueux. L’identité du groupe représenté est protéiforme, mais le nous sert la confection d’une cause sanctifiée, la justice sociale pour la Palestine. Dans ce cadre, les mandataires invoquent « les groupes opprimés », les « Arabes » et les « Palestiniens », ils mobilisent « le club, le festival et leur communauté artistique », « l’esprit de l’audience » ; ou encore leurs amis qui les commissionnent pour bannir quiconque n’est pas normalisé. Ces désignations généralisantes représentent des groupes en réalité très hétérogènes (opprimés et défenseurs), mais dans ce discours hyperréel, il s’agit d’une communauté entière qui adhère aux mêmes valeurs. Parce que cette communauté est jugée comme oppressée ou défenseuse des oppressées, elle devient par essence vertueuse7Et de plus, cenous est sacralisé, comme l’a démontré François Azouvi dans Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré, Paris, Gallimard, 2024..
Ce tribunal oppose donc des victimes absentes, lointaines et sacralisées, des catégories sociales éparses (les participants à un événement, les employés d’une organisation) défendues par des avocats portant des valeurs indéterminables et homogénéisées… à toute personne ne partageant pas a priori leur point de vue, tout juif ou toute personne reliée à Israël. La légitimation du représentant est formulée pour (se) prouver une adéquation totale à ces valeurs, tout en mettant en évidence la bonté, comme dans les paroles de cette DJ : « j’ai eu des retours d’amies que nous avons en commun qui m’ont mise un peu mise mal à l’aise. Sans vouloir juger ni entrer dans les détails, ces échos m’ont refroidie et je me rends compte que ce n’est pas complètement aligné avec ma personne ». Dans ce cadre, la responsabilité individuelle du représentant est diluée, sous pression de la communauté de valeurs d’abord, des « opprimés » ensuite.
Des effets hyperréels s’imposent pour masquer la violence du réel. Dans cette perspective, les échanges (sauf le cyberharcèlement) sont ponctués de formules de politesse : salutations chaleureuses, compliments, souhaits de « bonne continuation » ou de « best wishes ». Cette modalité n’a de bienveillant que la forme langagière, étant donné qu’elle s’accompagne d’une exclusion, d’un refus de collaborer, d’une distanciation, et surtout d’une fin de non-recevoir de ma sensibilité, mon point de vue et ma connaissance des dynamiques israéliennes/juives et artistiques. Car chaque rappel à ma subjectivité, ma connaissance du terrain ou mes racines n’est pas pris en compte. Le label s’exprime par exemple ainsi :
« Je terminerai en disant que je ne doute pas que tu souhaites le meilleur pour les gens en général, et je pense que nous partageons au moins ce sentiment. Malgré nos divergences d’opinion, j’ai trouvé ce débat instructif et précieux, et il a été intéressant de comprendre ton point de vue. Pouvons-nous convenir de mettre fin à notre collaboration dans le respect mutuel ? (…). crois-le ou non, je comprends ta situation, et je comprends qu’il doit être extrêmement difficile sur le plan émotionnel d’accepter ce qui se passe. »
Ici, l’image empathique encadre en douceur une décision de sanction maximale. Cette mise en forme atténue en apparence la violence du bannissement. Dernier exemple, la radio introduit le bannissement et la logique qui le sous-tend en écrivant : « Après une discussion approfondie en interne, voici ce dont nous voulons te faire part. Pour commencer, saches que nous sommes désolés de devoir en arriver là ». La décision dit respecter la démocratie et la diversité d’opinion, mais aboutit cependant à une sanction reconnue comme malheureuse… en apparence.
La sanction se joue dans l’espace des flux et de la réputation, mais ses effets sont très matériels : perte de cachets, fermeture de scènes, rétrécissement du réseau professionnel, impossibilité de transmettre sa musique dans certains circuits.
Les différentes condamnations affirment presque toujours ne pas viser ma judéité ni mon lien familial à Israël : une DJ écrit par exemple « je ne souhaite pas qu’on travaille ensemble. Nous avons une vision différente de la situation là‑bas et je ne peux pas faire abstraction de cela », sans nommer explicitement mon identité juive, ni ne s’être jamais rendue en Israël. Dans l’échange avec le collectif italien, ce n’est pas le contenu du podcast qui est incriminé, mais le fait qu’il soit mentionné par le Times of Israel, présenté comme un signe idéologique incompatible avec leurs valeurs et suffisant pour annuler le booking. Ainsi, dans un espace où le judéocide a durablement marqué le réel et l’hyperéel, le rejet se déplace vers l’alignement idéologique : ce qui est évalué, ce n’est pas l’identité juive en tant que telle, mais la conformité à une pureté politique supposée, quand bien même les preuves de mon implication dans le dialogue et la générosité ne manquent.
Dans ce cadre, toute nuance ou référence à mon expérience située est recadrée comme déviation argumentative. Quand je mets en avant les doubles standards et d’autres violences verbales que ces interrogatoires suscitent, le responsable du label qualifie mes propos de « whataboutism type of argument /argumentation de type « et vous alors ? » », disqualifiant d’emblée la complexification que je propose. Ma position devient celle de l’ « acteur impliqué » au sens de Michael Rothberg : mes prises de parole sont lues avant tout comme indice d’une implication fautive dans la violence, plutôt que comme parole de DJ, de chercheuse ou de témoin d’une réalité multiple de terrain.

L’effacement symbolique des juifs
La mort physique des juifs n’est plus socialement ni juridiquement possible dans l’Europe contemporaine, marquée par la mémoire du judéocide et par un cadre qui punit l’antisémitisme comme violence matérielle ou verbale explicite. Mais cette impossibilité empirique rend tout de même possible — dans un monde de simulacres et simulations — la « mort » symbolique, où l’effacement passe moins par le corps que par les signes, les réputations et les appartenances.
Les événements décrits ici permettent précisément cette mort symbolique : bannissement de radio, annulation de dates, retrait de musique des plateformes, rupture de collaborations et désinvitations s’appuyant sur un ethos humaniste. Ce dernier ouvre d’ailleurs la question de l’écart entre l’humanisme affiché discursivement et celui qui s’applique aux personnes touchées directement par un conflit et des traumatismes séculaires. Il y a compétition victimaire en ce que les sensibilités juives ne peuvent bénéficier d’une compassion égale à celle des « Arabes », des « Palestiniens » ou des « opprimés ».
En outre, si ces énoncés ne visent jamais frontalement la judéité, ils se concentrent sur des marqueurs d’ « implication » : un set à Tel Aviv, une non‑adhésion au boycott culturel, une absence de « condamnation claire », une mention dans un média jugé pro‑israélien. L’artiste juif ou affilié à Israël est coincé, car quoi qu’il dise ou fasse, sa position est lue à travers le prisme d’une complicité supposée avec un régime de violence. C’est la créativité, l’image dans l’hyperréel, les liens tissés avec les autres agents qui sont étouffés.
Dans ce paradigme, quelques signes suffisent à rendre un sujet « indéfendable » : une story Instagram, un article qui cite un podcast, la mention d’un voyage, un silence interprété. La sanction se joue dans l’espace des flux et de la réputation, mais ses effets sont très matériels : perte de cachets, fermeture de scènes, rétrécissement du réseau professionnel, impossibilité de transmettre sa musique dans certains circuits. Ces résultats sont d’ailleurs minimisés : un des directeurs de la radio m’a ensuite stipulé qu’il ne s’agissait pas de discrimination et que je n’avais qu’à « passer à autre chose ». Il découle aussi de tout cela une distanciation du reste de la scène dans lequel l’artiste s’inscrit, ce qu’on désigne par soft cancel, parce que les autres agents témoins ou mis au courant craignent pour leur propre peau. Ces dynamiques ont été analysées par Eva Illouz, Jacques Givet, Jean Améry, David Hirsh, qui ont pointé le « nouvel antisémitisme » de la gauche, celui qui exclut les juifs au nom de la haine d’Israël, ce dernier devenant métonymique d’une communauté supposée homogène.
Le paradoxe tient à ceci : au nom d’un impératif de justice pour la Palestine — impératif que rien dans mon parcours ne contredit — on produit un régime de suspicion spécifique qui s’applique aux juifs ou aux artistes perçus comme trop proches d’Israël, et l’on reconfigure ainsi, dans l’hyperréel, une forme d’exclusion qui ne peut plus prendre la forme qu’elle a eu au XXᵉ siècle. Les « mauvais juifs » deviennent des corps acceptables seulement s’ils se taisent, s’alignent, hurlent plus fort leur haine d’Israël ou disparaissent. La « mort » symbolique consiste alors moins à faire taire toute voix juive qu’à ne tolérer que celles qui confirment le récit majoritaire, et à traiter les autres comme des anomalies morales à corriger ou à effacer.
Cette enquête est, évidemment, située et partielle : elle s’appuie sur un corpus où je suis à la fois sujet, objet et analyste, ce qui expose à tous les biais de l’insider décrits par le sociologue Howard S. Becker8Howard S. Becker, Outsiders : Études de sociologie de la déviance, Paris, Éditions Métailié. « Leçons De Choses », 1985.. Mais elle met au jour, au‑delà de mon cas, quelques tensions structurantes de la culture club européenne : un antiracisme qui peine à intégrer pleinement la question juive, un usage intensif de l’hyperréel comme scène de jugement moral, et une difficulté croissante à penser l’implication émotionnelle et culturelle sans les rabattre sur de la culpabilité pure et simple. Nous avons pu explorer les formes langagières que cette mise à mort revêt : disqualification morale ; causalité directe de nos communications sur une politique lointaine ; système d’interrogatoire sans présomption d’innocence ; politesse et empathie apparente ; communautarisation de l’opinion (ethos collectif). Celle-ci passe aussi par la mise à mort ou l’épuisement du sens des mots, des actions.
The ostracisation of Jewish artists: An insider ethnography
“Please don’t do a post about you being cyberbullied.
You made a choice being a propaganda piece for a genocidal regime.”
(message received in September 2024, after the announcement of a concert in Tel Aviv)
There is no longer any need to explain the media obsession9Jérôme Bourdon, Le récit impossible. Le conflit israélo-palestinien et les médias, Bruxelles, Ina/De Boeck, coll. 2009. with Israel, which has intensified since October 7th and sometimes takes the guise of a “righteous hatred”, as sociologist Eva Illouz10Eva Illouz, Le 8-Octobre : généaologie d’une haine vertueuse, Tracts (n°60), Paris, Gallimard, 2024. has described it. However, it is useful to describe a specific field, probably little known to most readers: the European club and electronic music scene.
This sector brings together a large number of actors and key venues, particularly concentrated in hegemonic European capitals. The club ecosystem is clustered in cities such as Berlin, London, Paris and Brussels. In a postmodern context that privileges subjectivity and self‑image over artistic practice alone, every opportunity to gain credibility is invested in, notably as a politically “engaged” agent, often via social media11Erica Lippert, Histoires de Cues, plongée dans les pratiques et discours du DJing, Editions La Muette, 2026. Forthcoming..
A significant part of the international music world has loudly expressed outrage over Israel’s war in Gaza: more than 4,000 musicians signed Musicians for Palestine, several hundred artists are involved in cultural boycott initiatives such as No Music For Genocide or Ravers for Palestine, and emblematic festivals and venues such as Sónar or Berghain have been boycotted. This level of mobilisation remains exceptional if compared with the musical world’s discretion in the face of other contemporary wars.
It is at the intersection of these reflections and experiences that I situate myself. I hold a PhD in language sciences from the Université libre de Bruxelles and am affiliated with this institution, and I have also been a professional DJ for almost 20 years. I recently completed an essay combining sociology and cultural studies on DJ practices. In September 2024, in a year rich in performances outside Belgium, I accepted a booking in Tel Aviv, where part of my family lives, in a country to which I am culturally and emotionally attached, without holding its nationality or approving the current government’s policies. After much hesitation, I chose to assume this complex identity by announcing the gig publicly. This contextualisation is open to debate, but I am reporting the facts here.


A sequence of cyber‑harassment, boycott campaigns and discriminatory acts against me followed. Subsequently, in September 2025, I launched a podcast entitled Koolshi & Koolam, devoted to Jewish and Arab‑Muslim francophone memories and imaginaries, with the aim of fostering shared narratives.
The messages, emails and institutional decisions of which I was the recipient constitute a corpus that allows me to unpack the accusations, judgements and forms of ostracism targeting me. The three actions I am reproached for are as follows: performing in Tel Aviv, allowing my music to be broadcast in Israel, and failing to verbalise Palestinian suffering. I want to show how these practices constitute attempts for a symbolic erasure targeting me personally and, through me, any Jewish subject who does not conform to the now dominant geopolitical expectations in this sector.
Triggers for written exchanges
Following the online announcement of this gig in Tel Aviv in September 2024, an announcement that was in fact contextualised and made subjective through the expression of my doubts, fears and roots, I received a wave of cyber‑harassment, in particular from individuals who, like me, were involved in a Brussels web radio. These attacks, insults and moral judgements reached such proportions that I notified the management, which chose to exclude me from its activities despite the four years during which I had been contributing monthly. Our exchanges, along with the cyber‑harassment messages, form the first part of the corpus.
My “fault” spread in Brussels and I immediately lost a gig that had been scheduled for the following month in The Hague. The email sent by the organiser — the second part of the corpus — reveals both the virality and the tightness of the links between the Belgian and Dutch scenes. What followed was a long period during which I did not perform in Belgium for various reasons, including soft cancel, that is, the silent distancing by a scene that had witnessed the attacks targeting me. At the end of April, I nevertheless received an invitation to play for a Brussels alternative collective; their request for explanations about my trip to Tel Aviv eight months earlier and the written exchanges that ensued led to my removal from the line‑up and constitute the third part of the corpus.
In September 2025, a British‑Czech label on which I had released an EP in 2022 announced that it wanted to take part in the No Music For Genocide campaign, a cultural boycott initiative against Israel; the emails exchanged about my decision not to take part make up the fourth part of the corpus. In November 2025, an organiser in Bologna who had booked me for December discovered that my podcast had been mentioned by the French‑language edition of the Times of Israel, which led to my removal from the programme; his emails and my replies constitute the fifth part. I have also added the comments and answers of two female DJs invited to participate in the podcast. The corpus, in both French and English, is strongly shaped by my responses; it should also be noted that, from the third act of rejection onwards, I began to consider these texts as a corpus and to vary my stances, even going so far as to provide a “conforming” response to anti‑Israel rhetoric in my exchanges with the Italian promoter. The texts initially took shape in English and French, but for ease of reading I have translated them all into English.
Episodes, or the discursive mechanisms of boycotting Jewish artists in Europe
Let us now look at how the messages justify boycott, attack or distancing. Several speech patterns emerge. My aim is to bring to light the traces where the hyperreal outweighs reality, in the sense used by philosopher Jean Baudrillard12Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris, Galimard, 1981.: a universe of signs and simulacra that has become more credible than direct experience.
Within this paradigm, the Shoah – the physical annihilation of the Jews as a historical fact and a crime now deeply embedded in European consciousness – and antisemitism are acknowledged but kept at arm’s length, displaced. The accusers sidestep the terrain of the real and the material or emotional violence experienced by Jews, and substitute a symbolic tribunal made up of imaginaries and judgements targeting not the body but social existence – in other words, the symbolic death of non‑conforming Jews.
Let us begin with the moral disqualification of the person. From the most violent to the more insidious, we find insults (“you’re such a moron”, “F*ck Isreal [sic] and you with it”); quasi‑legal classifications (“fully complicit in genocide”, “you are not a victim here”); and statements that inscribe an individual into a broader context (“history will not remember you kindly”, “ashamed to share the same radio show as you”). In each case, political criticism is shifted towards degrading the person.
Another pattern emerges: these people claim “not to deny [my] suffering and that of [my] people”, to “value social justice”, to “not want to judge” (a phrase that recurs several times); in doing so, they construct a humanist ethos. Yet the rest of their statements discuss or pronounce on the moral worth of an individual they know to be committed to dialogue, solidarity and freedom. This simultaneous use of empathetic discourse and sanction amounts to moral hypocrisy, where the display of humanist principles serves as a backdrop. The disqualification of the person plays out through a shift from a humanist ethos to moralisation. The Italian promoter, for example, writes:
“We fully understand and respect the importance of creating dialogues between different communities, but we are also convinced that without a clear condemnation of the crimes currently being committed in Palestine, this could be perceived as a normalisation of the situation, which we must oppose.”
In this statement, two speech acts overlap: on the one hand, dialogue and multiculturalism are valorised; on the other, the concrete forms that supposedly legitimate initiatives can take are discredited. Given that my podcast addresses Jewish and Arab‑Muslim francophone identities, the fact that it does not explicitly verbalise Palestinian suffering is condemned. The hyperreal imposes itself through the now automatic link between Jews and Palestine: any silence on this subject is interpreted as an immoral act.
Moreover, my real‑world action is staged as the direct cause of a dramatic humanitarian situation. The label, for example, writes:
“If music is really a space to acknowledge complexity, how does keeping it available in Israel – where local polls show massive support for what leading scholars are calling a genocide – help anyone confront this complexity, rather than normalising it?”
Keeping my music available on platforms (Spotify, Bandcamp, etc.) in Israel is equated with “normalising a genocide”; I am therefore assigned the responsibility to take a stance through boycott, or else be erased, since they subsequently removed all of my released music from the platforms. This accusation illustrates full adherence to the hyperreal paradigm: the circulation of content and signs is endowed with a direct, quasi‑causal effect on the material reality of the conflict. The withdrawal of music produced by Western artists is presented as a condition for Israeli individuals to finally be able “to engage with complexity” — as if their history and everyday life did not already remind them of that at every moment.

Let us also note the construction of causality through the logic of a symbolic court with no presumption of innocence. Questions, requests for explanations or even rumours already anticipate the boycott while claiming to act in a measured, rational, fair and empathetic manner. This also means that being openly Jewish and connected, even only emotionally, to Israel is already a criterion for sentencing. In this summons, the opening formula is always the same: it signals the fault without elaborating on it. Pre‑existing relationships are relegated to the background in favour of a more formal register, as in this message from the Brussels collective:
“My collaborator told me this afternoon that she had heard that an event you had been invited to played in Tel Aviv last year. I do not specifically condemn artists who decide to play for a resistance group there. I think it’s a very complex issue, and I think it would be important for us to meet. I would really like to hear your point of view and opinions.”
In this statement, we find, at the outset, a complaint reported by a third party; the pre‑judgement by the sender, who claims not to judge “resistance groups” (which ones?), implicitly suggesting that this does not apply to me, thereby justifying the request for a “trial” in the form of a meeting. The symbolic nature of my act systematically outweighs the actual artistic value that was initially at the core of our interaction. Any explanation concerning my ties to Israel — which, in my view, should precisely justify my performance there — is not taken into account in my defence.
The email exchange with the British‑Czech label is paradigmatic in terms of how a tribunal is instituted. Judgement proceeds through a series of questions that function as separate charges. After stating that “it is not [his] place to judge” and that he wants to “hear” artists, the label manager strings together four successive questions:
“1. If music is really a space to ‘acknowledge complexity’, how does keeping it available in Israel – where local polls show massive support for what leading scholars are calling a genocide – help anyone confront this complexity, rather than normalising it?
2. You say that Hamas and the Israeli government should be arrested and tried. If you recognise that there is massive violence and injustice, why should cultural institutions be treated as neutral rather than being involved in the process of accountability?
3. You mention that Israelis are exhausted and grieving, which may be true, but does grief not also imply responsibility? Why should the suffering of a minority exempt cultural platforms from the same pressure exerted elsewhere to end complicity in mass violence?
Bonus question: Why should Israel be treated differently than Russia, where all music was removed after the war began?”
This battery of questions does not open a space for reflection; it establishes an accusatory framework: each presupposes my guilt and the need for punitive action (boycott), turning disagreement over a political tool into suspicion of immorality. In other words, the label is not “asking for my opinion”, it is enjoining me to conform to a rigid script. The manager further minimises my Jewish identity and what Israelis are living through by demanding that we be punished for genocide, complicity and even for our grief.
Another notable modality is the communalisation of opinion. In the symbolic “death” of Jews, the interlocutors speak “in the name of” communities or causes; they present themselves as mandated bearers of a virtuous we. The identity of the group represented is protean, but this serves to construct a sanctified cause: social justice for Palestine. In this framework, the mandataries invoke “oppressed groups”, “Arabs” and “Palestinians”; they mobilise “the club, the festival and their artistic community”, “the spirit of the audience”, or friends who commission them to ban anyone who is not sufficiently normalised. These sweeping designations stand in for groups that are in reality extremely heterogeneous (oppressed people and their defenders), but in this hyperreal discourse, an entire community is said to share the same values. Because this community is seen as oppressed or as defending the oppressed, it becomes intrinsically virtuous.
This tribunal thus opposes absent, distant and sacralised victims, scattered social categories (event attendees, staff in an organisation) defended by advocates bearing vague, homogenised values… to anyone who does not share their viewpoint a priori, to any Jew or any person connected to Israel. The representative’s legitimacy is expressed as proof — to themselves as much as to others — of total alignment with these values, while highlighting their own goodness, as in the words of this DJ: “I’ve had feedback from mutual friends that made me feel a bit uncomfortable. Without wanting to judge or go into details, these echoes cooled me down and I realise it’s not fully aligned with who I am.” In this framework, the individual responsibility of the representative is diluted, first under the pressure of the community of values, and then under that of “the oppressed”.
Hyperreal effects impose themselves to mask the violence of the real. In this perspective, the exchanges (with the exception of cyber‑harassment) are punctuated with polite phrases: warm greetings, compliments, wishes of “all the best” or “best wishes”. This modality is benevolent only in form, given that it accompanies exclusion, refusal to collaborate, distancing and, above all, a refusal to hear my sensitivity, my point of view and my knowledge of Israeli/Jewish and artistic dynamics. Every reminder of my subjectivity, my on‑the‑ground knowledge or my roots is disregarded. The label, for instance, writes:
“I’ll conclude by saying that I don’t doubt that you wish the best for people in general, and I think we at least share that feeling. Despite our differences of opinion, I’ve found this debate instructive and valuable, and it’s been interesting to understand your point of view. Can we agree to end our collaboration on the basis of mutual respect? (…) Believe it or not, I understand your situation, and I understand that it must be extremely emotionally difficult to accept what is happening.”
Here, the empathetic image gently frames a decision of maximal sanction. This presentation superficially softens the violence of the ban. One last example: the radio station introduces my ban and the logic underpinning it by writing: “After an in‑depth internal discussion, here is what we want to share with you. To begin with, know that we are sorry to have to come to this.” The decision claims to respect democracy and diversity of opinion, yet still results in a sanction that is acknowledged as regrettable… on the surface.
The sanction takes place within the space of flows and reputation, but its effects are very concrete: loss of fees, closure of stages, shrinking of the professional network, inability to share one’s music within certain circuits.
The different condemnations almost always state that they do not target my Jewishness or my family ties to Israel: one DJ writes, for example, “I don’t want us to work together. We have a different view of the situation there and I can’t just disregard that”, without explicitly naming my Jewish identity and without ever having set foot in Israel. In the exchange with the Italian collective, it is not the content of the podcast that is incriminated, but the fact that it is mentioned by the Times of Israel, presented as an ideological sign incompatible with their values and sufficient to cancel the booking. Thus, in a space where the Shoah has profoundly marked both reality and the hyperreal, rejection is displaced onto ideological alignment: what is assessed is not Jewish identity as such, but conformity to a supposed political purity, even when there is ample evidence of my involvement in dialogue and generosity.
In this framework, any nuance or reference to my situated experience is reframed as a deviant argumentative move. When I highlight double standards and other verbal violence triggered by these interrogations, the label manager describes my remarks as “whataboutism type of argument / argumentation de type ‘et vous alors?’”, disqualifying from the outset the attempt at complexification that I am proposing. My position becomes that of the “implicated subject” in Michael Rothberg’s sense: my words are read above all as evidence of culpable involvement in violence, rather than as the voice of a DJ, researcher or witness to a multifaceted on‑the‑ground reality.

The symbolic erasure of Jews
The physical death of Jews is no longer socially or legally possible in contemporary Europe, shaped by the memory of the Shoah and by a framework that punishes antisemitism as explicit material or verbal violence. But this empirical impossibility nonetheless allows, in a world of simulacra and simulations, for “death” in a symbolic sense, where erasure targets less the body than signs, reputations and affiliations.
The events described here enable precisely this symbolic death: bans from radio, cancellations of gigs, removal of music from platforms, breaking off collaborations and dis‑invitations, all justified by a humanist ethos. This ethos raises the question of the gap between humanism as discursively displayed and the humanism actually extended to those directly affected by conflict and age‑old traumas. There is a competition of victimhood insofar as Jewish sensitivities cannot benefit from compassion equal to that extended to “Arabs”, “Palestinians” or “the oppressed”.
Moreover, even if these statements never explicitly target Jewishness, they focus on markers of “implication”: a set in Tel Aviv, non‑adherence to the cultural boycott, the absence of a “clear condemnation”, a mention in a media outlet deemed pro‑Israel. The Jewish artist, or any artist perceived as close to Israel, is trapped, because whatever they say or do, their position is read through the prism of supposed complicity with a regime of violence. Creativity, hyperreal image and ties woven with other actors are suffocated.
Within this paradigm, a few signs are enough to render a subject “indefensible”: an Instagram story, an article citing a podcast, mention of a trip, an interpreted silence. The sanction takes place within the space of flows and reputation, but its effects are highly tangible: loss of fees, loss of stages, shrinking professional networks, inability to circulate one’s music in certain circuits. These consequences are also minimised: one of the radio’s directors later told me that this was not discrimination and that I should just “move on”. All of this also leads to the broader scene distancing itself from the artist, what is called soft cancel, because other actors who witness or hear about these events fear for their own positions. These dynamics have been analysed by Eva Illouz, Jacques Givet, Jean Améry and David Hirsh, who have identified a “new antisemitism” on the left, one that excludes Jews in the name of hatred of Israel, the latter becoming metonymic for a supposedly homogeneous community.
The paradox is this: in the name of an imperative of justice for Palestine — an imperative that nothing in my trajectory contradicts — a specific regime of suspicion is produced that applies to Jews or to artists perceived as too close to Israel, thereby reconfiguring, in the hyperreal, a form of exclusion that can no longer take the shape it assumed in the twentieth century. “Bad Jews” become bodies that are acceptable only if they remain silent, align themselves, scream their hatred of Israel ever louder or disappear. Symbolic “death” therefore consists less in silencing all Jewish voices than in only tolerating those that confirm the dominant narrative and treating the others as moral anomalies to be corrected or erased.
This inquiry is, of course, situated and partial: it is based on a corpus in which I am at once subject, object and analyst, and thus exposed to all the insider biases described by sociologist Howard S. Becker. Yet it reveals, beyond my own case, several structuring tensions within European club culture: an antiracism that struggles to fully integrate the Jewish question; intensive use of the hyperreal as a stage for moral judgement; and a growing difficulty in thinking emotional and cultural implication without reducing it to pure and simple guilt. We have been able to explore the linguistic forms taken by this symbolic “putting to death”: moral disqualification; the construction of direct causality between our communications and a distant policy; a system of interrogation without presumption of innocence; politeness and apparent empathy; and the communalisation of opinion (collective ethos). This process also operates through the killing or exhaustion of the meaning of words and actions themselves.
















