Stéphanie Courouble-Share, historienne chercheuse, Comper Center (Haïfa) / ISGAP (New York) / LCSCA (Londres)
Un historien canadien, spécialiste de la Shoah, a reçu il y a quelques jours un message de la police de sa ville : des menaces sérieuses visent sa personne et sa famille. Il lui est conseillé de limiter ses apparitions publiques et même sa présence en ligne. Ce type d’avertissement, dans une démocratie contemporaine, ne peut être considéré comme anodin.
Cet historien n’est pas seulement un chercheur. Il a également été appelé à témoigner en tant qu’expert devant les tribunaux canadiens dans des affaires liées à des discours haineux à caractère antisémite. Dès lors, ce qui lui arrive ne relève pas uniquement d’une menace individuelle. Cela pourrait aussi s’apparenter à une tentative d’intimidation visant à dissuader les historiens de la Shoah de s’engager dans l’espace judiciaire.
Amalgames
Le recours aux historiens dans les prétoires n’est pas nouveau. Depuis plusieurs décennies, des historiens de la Shoah ont été appelés à intervenir comme experts dans des procès liés au négationnisme. Leur rôle est alors de contextualiser, d’expliquer, de démontrer la falsification des faits historiques. Lors du procès intenté par David Irving contre Deborah Lipstadt, des historiens comme Robert Jan van Pelt ont ainsi joué un rôle décisif dans la démonstration du caractère mensonger et manipulatoire des thèses négationnistes.
Le travail de l’historien ne se limite donc pas à l’univers académique : il peut aussi contribuer directement à la manifestation de la vérité dans le cadre judiciaire. C’est précisément cette articulation entre savoir historique et justice qui est aujourd’hui mise sous pression.
Mais cette pression ne s’explique pas uniquement par cette dimension judiciaire. Elle s’inscrit également dans un contexte plus large, marqué par une intensification des tensions géopolitiques et des discours antisémites et antisionistes, notamment depuis les massacres du 7-Octobre, la guerre à Gaza et l’escalade impliquant Israël, les États-Unis et l’Iran. Dans ce cadre, la figure de l’historien de la Shoah se trouve exposée à double titre : comme expert susceptible d’intervenir dans des procédures judiciaires liées à des discours de haine, et comme porteur d’un savoir immédiatement assigné à une identité.
Ainsi, cet historien n’est pas visé uniquement pour ce qu’il dit, ni même pour ses éventuelles prises de position. Il l’est pour ce qu’il représente. Le simple fait de travailler sur la Shoah suffit à l’inscrire, aux yeux de ses agresseurs, dans une catégorie : celle du « Juif ». Et, dans le contexte actuel de guerre impliquant Israël, cette assignation se double immédiatement d’une autre : celle d’un lien supposé, réel ou fantasmé, avec l’État d’Israël.
« Le mécanisme à l’œuvre est celui de l’amalgame : historien de la Shoah, juif, Israël – trois registres distincts, mais fusionnés dans une même représentation hostile. »
Qu’il se définisse ou non comme sioniste importe peu. Le mécanisme à l’œuvre est celui de l’amalgame : historien de la Shoah, juif, Israël — trois registres distincts, mais fusionnés dans une même représentation hostile.
Ce phénomène n’est pas nouveau dans son principe, mais il prend aujourd’hui une forme renouvelée. Les conflits du Moyen-Orient ne restent pas circonscrits à leur espace géographique : ils produisent des effets directs dans les sociétés occidentales, notamment par l’importation des tensions et des haines convergentes.
Des historiens exposés
Les historiens de la Shoah occupent une place singulière. Ils travaillent sur un événement central de l’histoire du XXe siècle, mais aussi sur une mémoire constamment réinvestie dans les débats contemporains. Leur travail, fondé sur des méthodes rigoureuses et des archives, se trouve ainsi projeté dans des conflits qui le dépassent. L’histoire offre, à cet égard, des précédents. Marc Bloch, historien majeur et cofondateur des Annales, fut exclu de l’université en raison des lois antisémites du régime de Vichy avant d’être exécuté par la Gestapo. Emmanuel Ringelblum documenta la destruction des Juifs de Varsovie avant d’être assassiné. Dans ces cas, les historiens furent visés à la fois pour ce qu’ils étaient et pour ce qu’ils incarnaient.
Aujourd’hui, les formes de la menace ont changé. Elles ne passent plus par des lois raciales d’État, mais par des processus d’identification, d’exposition et d’intimidation, souvent amplifiés par les réseaux numériques. Le savoir lui-même devient alors un marqueur identitaire et travailler sur la Shoah, c’est être perçu comme appartenant à un camp, indépendamment de toute position réelle.
Le négationnisme n’est pas absent de ce paysage. Il continue d’alimenter des discours visant à délégitimer l’histoire et ceux qui l’écrivent. L’exemple de Deborah Lipstadt, poursuivie en justice par le négationniste David Irving dans une stratégie d’intimidation devenue emblématique, rappelle combien les historiens de la Shoah peuvent être directement pris pour cibles en raison de leur travail de réfutation.
Ce glissement est préoccupant. Il signifie que la production du savoir historique peut être interprétée comme une prise de position politique, et que ceux qui s’y consacrent peuvent devenir des cibles, non pour leurs arguments, mais pour leur existence supposée.
Protéger et riposter
Face à cette situation, la réponse ne peut être uniquement sécuritaire, même si celle-ci est nécessaire. Elle doit aussi être juridique, intellectuelle et collective. Juridique, car il importe de garantir que les experts puissent témoigner sans intimidation. Intellectuelle, car il s’agit de défendre les exigences de la méthode historique. Collective, enfin, car la protection des chercheurs engage l’ensemble de la société.
Dans cette perspective, l’entrée prochaine de Marc Bloch au Panthéon, le 16 juin 2026, prend une couleur particulière. Elle rappelle que l’histoire peut être un engagement, et que cet engagement peut exposer. Mais elle rappelle aussi que céder à l’intimidation reviendrait à abandonner ce qui fonde la possibilité même d’une connaissance historique. Aujourd’hui comme hier, établir les faits et écrire l’histoire peuvent déranger. C’est précisément pour cela qu’il est essentiel de protéger celles et ceux qui la font.
À ce titre, l’enquête en cours devra établir les responsabilités liées aux menaces visant cet historien. Mais une chose est d’ores et déjà certaine : de telles menaces ne sauraient rester sans réponse.














