Nazila Golestan, journaliste, productrice et porte-parole d’Iran HamAva
À force de réduire l’Iran à une séquence militaire, à des négociations, au détroit d’Ormuz ou aux équilibres régionaux, on risque de passer à côté de l’essentiel : cette guerre ne produit pas seulement des effets diplomatiques ou stratégiques, elle transforme en profondeur la société iranienne et peut renforcer les forces les plus militarisées du régime. Derrière les discours sur l’affaiblissement du pouvoir, une autre réalité se dessine déjà : celle d’un pays où les plus vulnérables paient le prix immédiat de la guerre, tandis que se renforce le risque d’une militarisation durable du système politique iranien.
Car l’Iran vit aussi une guerre sanitaire et humaine. C’est celle que mènent, pour continuer à se soigner, des malades atteints de cancer, d’hémophilie, de thalassémie, de diabète, d’insuffisance rénale ou d’épidermolyse bulleuse. L’absence de pansements spécialisés, de traitements adaptés ou de suivi médical provoque douleurs, infections graves et complications parfois mortelles. À cette détresse s’ajoutent les traumatismes psychologiques causés par les bombardements, qui rendent plus difficile encore l’accès aux soins.
Pendant que l’on discute missiles, dissuasion et lignes rouges, des femmes et des hommes vivent une autre guerre : celle de la rupture des soins. Des médicaments essentiels manquent. D’autres voient leur prix flamber. Les assurances tardent à rembourser. Les patients parcourent des kilomètres pour obtenir une transfusion, une dialyse ou un pansement spécialisé. Pour les plus vulnérables, chaque jour de retard est une menace directe.
Quand la guerre parle plus fort que le peuple
La guerre de quarante jours menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a durement touché le secteur pharmaceutique. Selon, Hadi Ahmadi Porte-parole de l’Association des pharmaciens iraniens, vingt-cinq unités de production et de distribution de médicaments ont été frappées, directement ou indirectement. Treize laboratoires de référence de l’Institut Pasteur de Téhéran, institution historique de recherche et de production vaccinale, ainsi qu’une partie de son bâtiment central, ont aussi été endommagés.

Mais cette crise n’est pas née avec les bombardements. La guerre a aggravé un système déjà fragilisé par des années de mauvaise gestion, d’opacité, de corruption et d’abandon. Mehdi Pirsalehi, vice-ministre de la Santé et directeur de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation et des médicaments, reconnaît lui-même le manque de médecins et d’infirmiers dans les hôpitaux. Cette contradiction entre le discours officiel et la réalité dit tout.
Dans cet entre-deux, ce sont toujours les mêmes qui paient : les enfants malades, les personnes âgées, les patients chroniques, les habitants des provinces marginalisées, mais aussi les prisonniers politiques, sans protection ni garantie sur leur santé et leur survie. À cela s’ajoute l’effondrement social : destruction d’emplois, aggravation du chômage, fragilisation des femmes, disparition de nombreuses activités sous l’effet de la guerre et des coupures d’Internet. Les bombardements n’endommagent pas seulement des bâtiments ou des stocks de médicaments. Ils aggravent aussi les angoisses, les dépressions et les traumatismes.
Derrière la guerre, un peuple
Soyons sans détour : prolonger cette guerre ne sauvera pas l’Iran. Cela ne fera que renforcer les forces les plus extrémistes et accélérer la militarisation d’un système déjà brutal. On ne transforme pas une structure politique aussi complexe par l’élimination d’individus ou par la destruction. En revanche, on peut encore choisir de se tenir du côté du peuple iranien : du côté de la société civile, des prisonniers politiques oubliés, de ce peuple qui, avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté », a montré sa capacité à résister sans armes et à faire reculer le noyau dur du pouvoir.
Le grand risque, aujourd’hui, est d’écraser cette force intérieure. Car cette guerre n’affaiblit pas seulement le régime : elle affaiblit d’abord le peuple iranien, l’un des plus instruits, des plus modernes et des plus progressistes de la région. Si elle se prolonge, elle peut ouvrir la voie à la loi martiale, à une radicalisation accrue du pouvoir et à une crise autrement plus grave, pour l’Iran d’abord, mais aussi pour l’Europe, et notamment pour la France. Empêcher cette dévastation, c’est aussi se faire la voix du peuple iranien et de ses prisonniers politiques oubliés.














