Karan Mersch, professeur de philosophie
Alain Policar part d’un constat qui n’est pas récent : l’extrême droite tente de s’approprier la laïcité1Gilles Clavreul, « La laïcité, dernière marche de la « dédiabolisation » du RN ? », DDV n°694. et l’instrumentalise en s’en servant strictement contre les débordements dans l’islam. Le politologue dénonce à juste titre la tentative d’en faire une valeur civilisationnelle2Cette approche réduit les principes universalistes à un terreau culturel particulier, comme s’ils ne pouvaient venir d’ailleurs que de la civilisation occidentale et chrétienne, et qu’ils ne pouvaient être compris que dans ce cadre culturel.. La laïcité étant fille de l’universalisme, elle ne tient pas sa valeur de son origine, mais de l’exigence de raison présente en tout homme. Au plan individuel, l’esprit laïque peut surgir partout. Au plan politique, certains peuples ont pu historiquement y aspirer collectivement, d’autres non. Il n’est cependant la propriété d’aucun. Son origine est d’ailleurs faite de discontinuités et de ruptures, nous y reviendrons.
Cependant, au lieu de se limiter à dénoncer cette laïcité frelatée revendiquée par l’extrême droite, le propos d’Alain Policar prolonge, en vertu d’une sorte de continuum, sa critique à l’égard de toute interprétation jugée coercitive de la notion, comme si cette critique émanait de la même famille politique et de ses obsessions antimusulmanes. Ainsi, tous ceux qui rejettent la confusion entre la laïcité et une tolérance d’inspiration anglo-saxonne, ceux qui en font un principe d’égalité plus puissant qu’une simple invocation de la diversité, tous ceux qui sont attachés à la loi de 2004 et, en définitive, le Conseil des sages de la laïcité lui-même, jugé par l’auteur d’inspiration « stricte », se retrouvent pris dans un même faisceau de critiques et amalgamés avec l’extrême droite. Nous voici confrontés à un faux dilemme : partager le point de vue d’Alain Policar ou rejoindre le camp de ceux qui, avec l’extrême droite, œuvreraient pour une laïcité coercitive ! La cible du politologue, il faut le souligner, n’est donc pas l’extrême droite.
La foi ne doit pas faire la loi
Alain Policar développe une vision de la laïcité parée de vertus. Elle est, d’après lui, libérale, apaisée et tolérante. De ses sources jusqu’à nos jours, l’histoire de la laïcité serait en quelque sorte un long fleuve tranquille. À son origine, le souci de la laïcité serait de garantir la paix civile plus que rendre possible l’émancipation des consciences. Exit, le combat de Victor Hugo contre la loi Falloux ! Oubliées, les tensions suscitées par les lois Ferry ! Ignorée, la farouche hostilité à la loi de 1905, laquelle, en instaurant une police du culte, valut aux députés une excommunication Vehementer nos3Nom de la lettre encyclique du pape Pie X, publiée le 11 février 1906, condamnant énergiquement la loi française de séparation des Églises et de l’État. par le Vatican… Il faudrait donc comprendre qu’arracher la fille ainée de l’église à son autorité aurait été fait dans un but d’apaisement. Si c’était ce sang-là qui coulait dans les veines de la laïcité, les enseignants porteraient encore la soutane !
Remarquons que réduire ainsi la laïcité, c’est laisser croire qu’elle fut une simple continuité dans notre histoire, c’est-à-dire s’aligner précisément sur les positions de ceux qui réduisent la notion à une approche civilisationnelle. Derrière les apparences, l’argumentation d’Alain Policar ne vise pas ces derniers, mais les laïques qui rappellent les discontinuités dans l’histoire de la laïcité et la nécessité de faire preuve de détermination pour neutraliser ses adversaires.
Il est plus facile de prêcher une vision apaisée lorsque l’on refuse de voir les tensions. Cette approche qui s’en prend aux laïques nécessite toutefois une amputation de la laïcité.
Cette réécriture à l’eau de rose continue au présent. Alain Policar écarte d’un revers de main les chiffres qui indiquent une explosion des atteintes à la laïcité en milieu scolaire, au motif d’un désaccord avec la méthodologie employée. Il est vrai qu’il est plus facile de prêcher une vision apaisée lorsque l’on refuse de voir les tensions. Cette approche qui s’en prend aux laïques nécessite toutefois une amputation de la laïcité. Sous la plume de Policar, il s’agit d’être ferme en ce qui concerne la neutralité spirituelle de l’État, mais libéral sur le reste.
En 1905, le rapporteur de la loi indiquait que si l’État devait protéger la liberté de culte, ce n’est qu’après que la liberté de conscience – laquelle, dans le texte est évoquée au préalable4Loi de 1905, article 1 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » – ait été assurée. L’État doit être neutre spirituellement, il n’est pas le seul à pouvoir menacer la liberté de conscience. Il est aussi de sa responsabilité de préserver la liberté de conscience de la volonté des options spirituelles de régenter la dimension temporelle. Ce n’est pas pour rien que la loi de 1905 laisse une grande part à la police des cultes. En ce sens, la loi de 1905 s’inscrit bien dans la continuité de l’histoire de la laïcité. Lorsque Victor Hugo en 1850, dans son fameux discours contre la loi Falloux, fustigeait le parti clérical, ce n’est pas l’État qui était prié de rester à sa place. Les lois Ferry de 1881 et 1882, visaient à libérer l’enseignement public de l’influence religieuse. La formule par laquelle est souvent synthétisée une part importante du travail de Briand reprend assez justement cette attention qui est double : « La loi doit protéger la foi aussi longtemps que la foi ne veut pas faire la loi ». Refuser que la laïcité soit amputée d’un de ses pôles, ce n’est pas développer une vision coercitive de la laïcité, contrairement à ce qu’Alain Policar s’évertue à faire croire : c’est rétablir l’intelligence de son équilibre propre. Réduire la laïcité à l’un de ces pôles, à l’exclusion de l’autre, c’est lui rendre un hommage empoisonné.
Contre les débordements, d’où qu’ils viennent
C’est donc en totale cohérence avec cette approche dévitalisée que Policar fait un sombre constat : « La laïcité devient (…) une valeur identitaire hypertrophiée, invoquée dans des domaines toujours plus nombreux – la sécurité, la liberté de la presse, l’égalité femmes-hommes, etc. – comme un bouclier contre l’obscurantisme religieux. Elle se transforme en valeur coercitive, visant quasi exclusivement les musulmans. » Dans cette phrase, beaucoup d’éléments se trouvent agglomérés. Il est d’abord choquant de voir affirmé que la vision d’une laïcité protégeant contre les obscurantismes serait une expression identitaire et qu’elle aurait pour cible exclusive les musulmans. Une telle affirmation laisse entendre qu’il n’y aurait pas, chez les musulmans, d’individus engagés contre les interprétations obscurantistes de leur foi. En outre, par voie de conséquence, le discours identitaire d’extrême droite, qui se présente comme soucieux de barrer la route aux obscurantismes, se trouve ainsi validé.
Cette idée résonne en outre avec celle, naïve, que l’État doit conserver une neutralité absolue. Si des débordements sont davantage constatables chez une option spirituelle que chez une autre, ce n’est pourtant pas l’interprétation de la laïcité qui doit être révisée aux fins de la rendre plus libérale. La préoccupation du politique n’a jamais été, dans ce domaine, de tenir la barre égale. Je me souviens ainsi d’une élève qui, lors d’un cours, croyait pourvoir constater que la laïcité n’était pas neutre puisqu’on entendait davantage parler, dans le cadre scolaire, de voiles ou d’abayas que de kipas… S’il y a, dans un contexte particulier, plus à recadrer dans une direction que dans une autre, ce n’est pas, pour ainsi dire, le problème de la laïcité dont la finalité est de contenir tout débordement d’où qu’il provienne. Devrait-on attendre une inflation de kipas et devrait-on les comptabiliser pour refuser le port d’autres signes religieux ? Un tel déséquilibre, soulignons-le, n’est pas le fait de la laïcité. En revanche, la laïcité est concernée lorsque, dans l’espace public, les personnes qui portent des kipas vivent plus que d’autres sous la menace d’agressions. Il y a là une sérieuse atteinte à la liberté de conscience et de culte.
Lorsque des principes sont remis en cause au cœur de notre République au nom d’une religion, cela concerne bien la séparation du spirituel et du temporel, et donc la laïcité.
Dans la citation précédente, Alain Policar exclut la laïcité de bien des champs. Lorsqu’il est question de sécurité, de liberté de la presse ou encore d’égalité femmes-hommes, il ne devrait, d’après lui, plus être question de laïcité… Soutenir l’inverse reviendrait à faire de la laïcité « une valeur identitaire hypertrophiée » ! Lorsque des principes sont remis en cause au cœur de notre République au nom d’une religion, cela concerne bien la séparation du spirituel et du temporel, et donc la laïcité. Ainsi lorsqu’une atteinte à l’égalité femmes-hommes est revendiquée au nom de la foi, cela concerne à la fois les droits des femmes et la laïcité. À l’identique, lorsque l’on tue des journalistes au nom d’un blasphème qui n’a aucune existence légale, ce sont bien des fanatiques qui tentent de faire la loi. Cela concerne la liberté de la presse et la laïcité. Il est curieux de tracer des domaines de pertinence qui s’excluraient mutuellement, alors qu’ils se chevauchent. Il en résulte une laïcité réduite à la portion congrue. Son périmètre se rétrécit à une peau de chagrin au point que ce qui se passe dans les établissements scolaires devient, aux yeux d’Alain Policar, le domaine « de l’intime de l’éducation des familles ». N’est-ce pas le même type d’arguments qui étaient opposés aux ABCD de l’égalité et qui ont émaillé toute l’histoire de l’éducation sexuelle à l’école ? L’école n’a certes pas pour mission de surveiller ce que les familles disent à leurs enfants, mais il y a bien un cadre dans lequel se transmettent les principes et valeurs de la République et dans lequel sont affirmées, par exemple, l’égalité femmes-hommes ou encore la condamnation de l’homophobie.
Au service de l’intégrisme
Les propos d’Alain Policar vont à l’encontre de la plus élémentaire des distinctions entre des espaces de différente nature. La philosophe Catherine Kintzler rappelle en effet l’importance de « dissocier l’espace de constitution du droit et des libertés (domaine de la puissance et de l’autorité publique rendant les droits possibles – il inclut notamment l’école publique) d’avec celui de leur exercice (espace civil ouvert au public et espace privé de l’intimité) ». Pour elle, « sans cette distinction, la laïcité comme principe politique perd son sens »5Catherine Kintzler, Penser la laïcité, Paris, Éditions Minerve, pp. 43.. L’école n’est ni le lieu de l’intimité parentale ni celui la prééminence des sensibilités personnelles. Les républicains ont considéré avec justesse que la liberté de conscience des futurs citoyens nécessitait, pour se forger, l’aménagement d’un cadre distinct de celui où opère l’influence de la famille, un cadre à l’abri de l’affichage ostensible des convictions religieuses. Qui oserait aujourd’hui s’en plaindre hormis les intégristes et ceux qui leur apportent leur concours, sciemment ou inconsciemment ? Lorsque l’on voit l’énergie dépensée par certains intellectuels pour pervertir l’esprit de la laïcité, il y a en tout cas de vraies raisons d’être inquiets. Avec de tels anciens sages, la laïcité n’a plus besoin d’ennemis.














