Peut-on rester fidèle à la mémoire du génocide arménien sans demeurer prisonnier du statut de victime ? C’est la question dérangeante que pose Grégoire Jakhian, petit-fils de rescapés, en invitant la diaspora à rompre avec ses enfermements identitaires et à envisager un dialogue avec ses ennemis. « Le génocide des Arméniens de 1915. Pour une sortie de minorité » est un livre courageux qui bouscule les certitudes sans renier l’histoire.
Joël Kotek, professeur des Universités & président de l’Institut Jonathas
Il est des livres que l’on salue parce qu’ils confortent nos convictions. Celui de Grégoire Jakhian, je le salue pour la raison inverse : il les bouscule. Depuis des décennies, je défends la cause arménienne et l’exigence, à mes yeux non négociable, que la Turquie reconnaisse enfin le génocide de 1915. Or voici qu’un Belge d’origine arménienne, petit-fils de rescapés, invite les siens à dépasser le traumatisme, à renoncer au statut de victime et à tenter une ouverture timide vers les ennemis irréductibles de l’Arménie. Je le cite : « l’irrémédiable nécessité de vivre sans que justice ait été faite et sans que la Turquie actuelle reconnaisse les faits doit être actée. » Ma première réaction fut le refus. Comment accepter qu’on tende ne fut-ce qu’un doigt à un État qui nie le crime fondateur de la modernité génocidaire ? Puis la lecture a fait son œuvre. Ce livre est courageux, difficile et, je le crois désormais, nécessaire.
Un héritier qui refuse l’héritage victimaire
Avocat au barreau de Bruxelles, juriste nourri de philosophie, Grégoire Jakhian est le fils d’Édouard Jakhian, ancien bâtonnier et grande figure de la communauté arménienne de Belgique. Sa famille paternelle, originaire d’Erzurum, a été broyée par le génocide. Lui appartient à la troisième génération, celle qui n’a pas vécu le crime mais en porte l’ombre. Sa thèse centrale tient en une formule juridique : la diaspora serait placée en état de « minorité », comme un mineur sous tutelle. Le tuteur, c’est le génocide. Il décide pour elle, consciemment ou non, de ses fidélités, de ses engagements et parfois même de ses votes. En sortir, ce n’est ni oublier ni pardonner. C’est cesser de confier au bourreau la garde de sa propre identité.
De là découlent plusieurs propositions dérangeantes : Le petit-fils d’une victime n’est pas une victime. Se penser tel reviendrait à prolonger indéfiniment le pouvoir du bourreau, au-delà du temps et des frontières. Il faut sortir, nous dit-il, de l’hôpital des âmes blessées. La mémoire ne se transmet pas, l’histoire si. La mémoire meurt avec celui qui la porte ; ce que l’on transmet, ce sont des faits. Le juriste rappelle avec le doyen Carbonnier qu’à un moment, « il faut couper ». Le communautarisme est un piège. Voter selon la seule position d’un candidat sur la reconnaissance du génocide, c’est faire primer l’intérêt particulier sur celui de la cité. La diaspora n’a pas à gouverner l’Arménie. Un Belge d’origine arménienne peut parler de l’Arménie ; il n’a pas à prétendre y exercer un droit politique. Jakhian s’inscrit d’ailleurs dans une filiation. Son père fut l’un des premiers, dans la diaspora, à refuser d’essentialiser « le Turc » et à s’intéresser aux Justes ottomans qui sauvèrent des Arméniens. Le fils pousse plus loin ce geste iconoclaste. Il le reconnaît en se conférant un droit à la pensée dissonante et même à l’erreur.
Une écriture envoûtante
L’écriture même du livre est tout à la fois déroutante et sublime. Le texte avance porté par des centaines de citations historiques et littéraires, qui ne servent jamais d’ornement. Elles dialoguent, se répondent, se contredisent, et composent peu à peu une pensée en mouvement. Le lecteur est d’abord dérouté, puis captivé. Jakhian est un OVNI, ou plutôt un AVNI : un Arménien Volontaire Non Inscrit. Il n’appartient à aucune chapelle, ne parle au nom d’aucune institution, ne se veut pas militant. Il a tout lu et, surtout, tout compris. Juriste, philosophe, lecteur insatiable, il signe une écriture proprement envoûtante, qui oblige à penser, quelque fois même contre soi-même.
Le pragmatisme d’un désespoir lucide
Pourquoi un tel livre, et pourquoi maintenant ? Evidemment, notre auteur n’a pas écrit ce livre par souci littéraire. Il l’écrit porté par une urgence, bref par désespoir lucide. La géopolitique l’exige. L’Arménie est cernée d’ennemis qui n’aspirent qu’à sa perte. L’Azerbaïdjan est surarmé et a déjà repris par la terreur le Haut-Karabakh, désormais vidé de ses Arméniens. La Turquie, son alliée, n’attend qu’un prétexte pour en finir avec un État qui l’oblige au repentir. À cela s’ajoutent la lâcheté occidentale, le lâchage russe, l’inconstance américaine. Petite nation enclavée, l’Arménie ne peut compter que sur elle-même.
La mémoire ne se transmet pas, l’histoire si. La mémoire meurt avec celui qui la porte ; ce que l’on transmet, ce sont des faits.
De retour d’Arménie, où j’ai enseigné dans le cadre d’une formation sur les génocides organisée par le Mémorial de la Shoah, j’ai compris une chose. Les positions de Jakhian, en apparence iconoclastes, rejoignent ni plus ni moins celles du Premier ministre Nikol Pachinian. Celui-ci cherche à sortir son pays de l’enfermement où l’ont conduit ses exigences de justice, pourtant légitimes. Il oppose à « l’Arménie historique » des revendications l’ « Arménie réelle », celle qu’il faut faire vivre dans ses frontières. Le livre de Jakhian en est, pour la diaspora, la traduction intellectuelle.
La misère des petits États
Il n’a jamais été bon d’être un petit État entouré d’ogres. On songe à l’ouvrage lumineux qu’István Bibó consacra en 1946 à la Misère des petits États d’Europe de l’Est. Le penseur hongrois y décrivait ces nations prises en étau entre l’Allemagne et la Russie, menacées dans leur existence même. Il montrait comment la peur de disparaître les avait poussées vers des nationalismes agressifs, des revendications territoriales excessives et une véritable « hystérie » collective. On connaît la suite. L’Arménie d’aujourd’hui rappelle cette situation tragique. Le mérite de son ouvrage est de vouloir épargner aux siens ce piège : celui d’une identité tout entière définie par la menace et par le crime subi. Pour Edouard Jakhian, l’idée est de préserver en priorité l’éthique sur l’ethnique.
Une adhésion
Je reste convaincu que le négationnisme turc ne peut être ni banalisé et que la reconnaissance demeure une exigence de vérité, pas seulement de mémoire. Je sais aussi, pour l’avoir observé dans le monde juif, combien le débat sur la place de la Shoah dans l’identité collective est explosif. Ceux qui invitent à « sortir d’Auschwitz » ont souvent été accusés de trahison. Jakhian s’expose au même procès. À tort. Je ne connais personne qui soit plus d’emprunt d’amour (lucide) pour la terre de ses ancêtres. Mais son livre n’est pas une capitulation. Il ne nie rien, ne minimise rien, ne pardonne rien à la place des morts. Il demande seulement que les vivants ne soient plus les prisonniers de leurs bourreaux. Il n’en reste pas moins optimiste au long terme : viendra en effet le temps où les Turcs n’auront plus peur d’utiliser le mot de génocide. C’est un ouvrage essentiel, courageux, indispensable. Il est l’œuvre d’un enfant de la troisième génération des rares rescapés d’un peuple entre tous martyr. Qu’il vienne de là lui donne toute sa force.















