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Accueil Débat

Où va la démocratie ?

Le DDV Par Le DDV
20 octobre 2026
dans Débat
Temps de lecture : 16 min
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(Seagul / PIxabay)

(Seagul / PIxabay)

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Chateaubriand cherchait l’agent caché qui donne aux révolutions leur dynamique profonde. Deux siècles plus tard, Internet et les réseaux sociaux ont fait émerger un acteur inédit : l’individu, libre de s’exprimer à l’échelle planétaire, souvent sous couvert d’anonymat. Mais cette conquête fragilise la responsabilité individuelle, l’intermédiation et les fondements mêmes de la démocratie. Comment enrayer cette érosion ?

François Rachline, écrivain

Dans son analyse de la Révolution de 1789, Chateaubriand souligne que la France évoluait en profondeur vers une monarchie représentative, deux siècles avant la Bastille. Il énumère un certain nombre d’éléments qui convergeaient vers ce point symbolique, mais, écrit-il, « on ne voyait pas l’ensemble des faits : chaque événement paraissait un événement isolé. » Il développe ensuite cette idée en la généralisant1Mémoires d’Outre-Tombe, Livre V, chapitre 1 – les italiques sont de François Rachline. :

« À toutes les époques historiques, il existe un esprit-principe. En ne regardant qu’un point, on n’aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les autres points ; on ne remonte pas jusqu’à l’agent caché qui donne la vie et le mouvement général, comme l’eau ou le feu dans les machines ; c’est pourquoi, au début des révolutions, tant de personnes croient qu’il suffirait de briser telle roue pour empêcher le torrent de couler ou la vapeur de faire explosion ».

À la lumière de cette observation, est-il possible de mettre en évidence un agent caché qui, de nos jours, communiquerait sa dynamique à un esprit-principe ? Le foisonnement des faits, le bombardement d’ordre météoritique auquel nous soumettent quotidiennement les médias en tous genres, dans la plupart des pays et à l’échelle du monde, ne facilite pas la réponse à cette question. Aussi faut-il commencer par spécifier la nature de la révolution en cours depuis le début XXIe siècle. Cela suppose de préciser dans quelle mesure nous vivons une « révolution » d’ordre historique.

L’individu comme révolution

Après les cités-États (Mycènes, par exemple), les grands empires (Égypte, Perse, Grèce, Rome…), les États-nations se sont imposés depuis plusieurs siècles comme les principaux acteurs d’une planète en voie de mondialisation. Les conflits et les guerres, la nécessité aussi d’aborder collectivement certaines questions majeures (coexistence, santé, monnaie, travail, énergie, climat…) ont ouvert la voie, essentiellement au XXe siècle, à des organismes internationaux, dont l’appellation même indique le rôle. C’est ainsi que sont nés la Société des nations puis l’ONU, le Bureau international du travail, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce, l’Organisation mondiale de la santé, l’OCDE et ainsi de suite. Ces organismes répondent tous à une idée simple dans son expression, complexe dans son fonctionnement : le rôle d’intermédiation.

Les hommes ont besoin de cela pour contenir la violence qui les traverse, même si cela ne suffit pas toujours, comme le prouve l’histoire. Mais le travail pour y parvenir est plus que lent. Il a fallu de nombreux siècles pour parvenir à la nécessité d’intermédiaires, car cette notion ne va pas de soi. Que ce soit dans l’ordre politique (représentativité), dans l’ordre social (existence de syndicats), dans l’ordre économique (organisation de marchés régulés), dans l’ordre moral (comités d’éthique), dans l’ordre juridique (tribunaux), et ainsi de suite.

Cette logique ne s’est imposée dans l’ordre mondial qu’au XXe siècle, au cours duquel la totalité des organismes internationaux se sont ajoutés aux États-nations pour traiter leurs relations. Suivirent bientôt des organisations non gouvernementales (les ONG), soit qu’elles fussent perçues comme indispensables pour répondre à des questions que les institutions existantes ne parvenaient pas à résoudre où dont elles se détournaient (la Croix Rouge ou Médecins sans frontières, par exemple), soit qu’elles se missent en situation de contester idéologiquement l’ordre existant (comme Al Qaida ou DAESH).

Depuis la nuit des temps et jusque tout récemment, un personnage est resté absent ou n’a émergé que lors d’une révolte, le plus souvent réprimée dans le sang : l’individu. Tout au long de cette histoire, il n’a disposé que de deux droits, celui de se taire et celui de se faire tuer. La naissance de la démocratie en Grèce, très incomplète, et ses développements ultérieurs ont permis au peuple de se faire entendre peu à peu, que ce soit par l’intermédiaire de représentants (États généraux, chambres parlementaires en France) ou, quelques fois plus directement (communes, cantons, Landers, comtés, suivant les pays, et référendums).

De quelque côté que se tourne le regard, l’aspiration des peuples à la liberté d’expression (presse), à l’égalité (élections au suffrage universel), n’a cessé de se renforcer, de se diffuser aussi à la surface du globe, en dépit des divers types de freinages ou d’étouffements inventés dans les régimes inspirés par l’autoritarisme ou la tyrannie. De ce point de vue, la simultanéité au XXe siècle d’un développement démocratique (États-Unis, Europe, Inde) et de dictatures (URSS puis Russie, Chine, Amérique du Sud) révèle combien l’histoire n’a pas encore choisi dans quel sens elle penchera.

Quoique l’impact [d’Internet et des réseaux sociaux] sur la vie de tous les jours et sur la pensée soit considérable, sa dimension révolutionnaire ne semble pas avoir encore été appréhendée dans toutes ses conséquences.

Dans ce contexte, Internet et les réseaux sociaux constituent le fait majeur qui a changé radicalement la donne et qui permet de parler d’une révolution. Quoique l’impact de ce phénomène sur la vie de tous les jours et sur la pensée soit considérable, sa dimension révolutionnaire ne semble pas avoir encore été appréhendée dans toutes ses conséquences. Certes, il existe des analyses sur certains de ses effets, mais pas encore une conscience aiguë des menaces grandissantes qui pèsent sur la démocratie.

5 milliards d’anonymes

Si Internet voit le jour dès les années 1980, il n’est accessible au grand public qu’à partir de 1993. Encore faudra-t-il quelques années pour qu’il gagne la majorité de la population mondiale. Quant aux réseaux sociaux, le premier d’entre eux, Facebook, apparaît à l’aube du siècle actuel, en 2004.

Depuis un peu plus de vingt ans, l’individu, vous et moi, peut s’exprimer tous azimuts et sans contrainte, pour la première fois dans l’histoire. Avancer cela aujourd’hui est d’une telle évidence que cela paraît banal. Ce pourrait être d’ailleurs une excellente nouvelle que le peuple, enfin, ait pris la parole : la possibilité offerte à tout un chacun de s’exprimer ne peut que satisfaire, a priori, l’exigence démocratique. Après tout, que la démocratie incorpore enfin le peuple en son sein devrait provoquer un enthousiasme général. Et pourtant, il faut déchanter. Il s’agit certes d’une révolution, mais la manière dont elle s’accomplit est, pour l’instant, le danger le plus redoutable auquel ce système politique ait à faire face. Il n’a pas été rare dans l’histoire qu’une révolution se dévore elle-même.

Il est difficile de fournir des données rigoureuses concernant le nombre d’utilisateurs des réseaux sociaux. La plupart des experts estiment néanmoins qu’entre 5,5 et 6 milliards (à la fin juin 2026) de personnes s’y adonnent, sous une forme ou sous une autre, avec un taux de croissance dépassant 5% par an. En nombre d’utilisateurs, Facebook (3,07 milliards) devance Instagram (3 milliards), WhatsApp (3 milliards), Tik Tok (2 milliards) et YouTube (2,50 milliards). Dit autrement, le premier des réseaux touche une population qui égale à peu de chose près celle de l’Inde et de la Chine réunies (source : We Are Social/Meltwater).

Ces statistiques astronomiques sont impressionnantes. Les experts les commentent avec gourmandise. Les taux de croissance augmentent régulièrement (à la mi-2026, 75% de la population mondiale est connectée), les médias ne cessent de faire référence à cette emprise, tout le monde semble admettre cette situation une fois pour toutes, et paraît s’en satisfaire. Pourtant, un détail, écarté souvent d’un revers de la main, inflige un démenti brutal à toute envolée lyrique touchant à la liberté enfin conquise par le peuple, et devrait alerter quiconque défend l’idée démocratique : si certains réseaux comme Facebook ou LinkedIn encouragent (sans grand succès) l’identité de la personne qui interagit, d’autres, comme Discord, X (méta), Reddit ou TikTok, pour n’en citer que quelques-uns, se targuent de privilégier l’anonymat ou le pseudonymat.

La quasi-totalité des réseauteurs sont des gens masqués.

À partir des données figurant sur les plus grandes plateformes de réseaux sociaux, les estimations les plus basses donnent 75% de personnes utilisant un pseudonyme ou totalement anonymes ; les plus hautes avoisinent 90%. De sorte que la quasi-totalité des réseauteurs sont des gens masqués. Ce n’est pas là une remarque anodine. Le masque ou la cagoule ne sont pas des attributs vestimentaires relevant de l’esthétique, ils expriment la volonté de cacher la face, ce par quoi un individu peut être reconnu. C’est une manière de se soustraire à l’un des principes fondamentaux sur lesquels repose toute démocratie, la responsabilité individuelle. Dans ce système, la logique du loup de la fable (« si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou quelqu’un des tiens ») y est récusée : en démocratie, tout individu est responsable de ses paroles et de ses actes, sauf si une incapacité mentale l’en empêche. Ce qui revient à dire que l’anonymat est la négation de la responsabilité individuelle.

Le rognage quotidien du principe démocratique

De quelque manière que soit définie la démocratie, elle repose toujours sur la souveraineté du peuple, directe ou indirecte à travers des représentants élus. Cela suppose le suffrage universel, l’égalité stricte devant la loi et la liberté d’expression sous toutes ses formes. Comment garantir la liberté si on ne peut pas s’opposer à celui qui, anonymement, vous en prive ? Comment préserver l’égalité devant la loi si le contrevenant anonyme échappe à toute sanction ? Est-ce assurer la souveraineté du peuple que de laisser dire n’importe quoi, sur n’importe qui, n’importe comment, n’importe quand, anonymement ?

Supprimez la responsabilité individuelle et la liberté comme l’égalité perdent leur sens. La théorie des jeux a montré depuis longtemps que le tricheur l’emporte toujours sur ceux qui respectent la règle, à moins qu’on lui interdise de jouer. Être anonyme, c’est tricher. C’est dire aux autres : je fais ce que veux, sans que vous puissiez m’identifier. Certes, il est possible d’enquêter pour mettre à jour l’IP (Internet Protocol, ou numéro d’identification attribué à chaque appareil connecté à Internet) d’un internaute mais les moyens de brouiller les pistes ne manquent pas (le VPN, réseau privé virtuel, masquant l’IP, par exemple). Et de toute façon, les messages sur les réseaux sociaux sont instantanés, pouvant toucher la terre entière, tandis que les recherches d’identification prennent de longues semaines, si tant est que l’on dispose des moyens matériels adaptés.

En dépit de ces constats, qui s’élève contre l’absence de responsabilité individuelle sur les réseaux sociaux ? Ceux qui, à juste titre, tentent de s’opposer à la haine en ligne et à la diffusion de messages racistes, antisémites et discriminatoires. Ils sont loin d’être majoritaires. Le monde dans lequel nous sommes entrés offre ainsi à toute personne (sauf dans les pays autoritaires, et encore) la possibilité de proférer des menaces, d’injurier, de salir, de condamner à mort électroniquement, cela en toute impunité. Qui prétendra qu’il s’agit là d’une avancée démocratique ?

L’anonymat et le pseudonymat peuvent conserver du sens dans des pays non démocratiques, justement afin de préserver ceux qui usent de la liberté d’expression pour s’opposer à l’autoritarisme. Elle est alors une légitime défense. En démocratie, cet usage peut aboutir à l’effet inverse. Il témoigne d’un excès de liberté qui détruit la liberté. Être libre, soulignait Montesquieu, c’est vouloir la loi, et non prétendre s’y soustraire. L’anonymat vous soustrait à vos obligations. De citoyen, elle vous transforme en électron libre, voire en sniper virtuel. Et c’est ainsi que tous les jours, la base d’un des plus importants piliers de la démocratie est rognée méthodiquement.

Être libre, soulignait Montesquieu, c’est vouloir la loi, et non prétendre s’y soustraire. L’anonymat vous soustrait à vos obligations. De citoyen, elle vous transforme en électron libre, voire en sniper virtuel.

Dans le fonctionnement de la démocratie au quotidien, deux effets de l’anonymat sont redoutables pour la vie collective : la remis en cause de l’intermédiation et la jouissance de l’insoumission.

Remise en cause de l’intermédiation

Durant des siècles, la construction de la démocratie s’est appuyée sur une idée simple : établir des relations policées entre les êtres humains. Le cas de la justice est exemplaire. Pour la différencier de la vengeance, il fallut mettre en place des procédures s’opposant à la violence, établir des règles assurant l’équité, respecter les droits de la défense, imposer la nécessité de preuves pour prononcer une condamnation. En un mot, ériger une séparation entre les protagonistes (ce que les États ont réinventé avec des organismes inter/nationaux). Ce processus, lent, imparfait, a créé une intermédiation entre les parties. Il fallut encore du temps pour que la justice elle-même contienne sa propre violence (la peine de mort, par exemple, qui existe encore dans de nombreux pays), mais elle se rapprochait de son but supérieur : interdire à chacun de se faire justice soi-même.

Aujourd’hui, ce processus est remis en cause par ce que l’on appelle un « lynchage médiatique ». Le déversement d’accusations sur Internet, sans preuves, court-circuite toute enquête approfondie et réclame la tête d’un présumé coupable. Il sera toujours possible de reprendre l’affaire à zéro, d’instruire, mais le mal est fait d’un point de vue psychologique et réputationnel. Nous n’en sommes pas encore au point où les réseaux sociaux s’imposent à la justice, comme leur pression crée déjà l’atmosphère médiatique, mais nous avançons dans ce sens, si rien n’est entrepris pour s’y opposer.

Quant au vulgum pecus, devenu homo internetus par la parole qu’il a conquise, il croit de moins en moins à celle des autres, et surtout des institutions. Dans un pays comme la France, la confiance accordée par la population à ses représentants, mise en évidence par certaines études, ne cesse de s’effondrer. Depuis des années, le « Baromètre de la confiance politique » du Cevipof de Sciences Po fournit des chiffres qui confirment l’ampleur du phénomène. Dans sa livraison de février 2026, la confiance dans le président de la République atteint tout juste 18% des répondants et 20% pour l’Assemblée nationale. Les maires, seuls, recueillent un taux de presque 60%, en raison de leur proximité. Par surcroît, un sondage récent (Odoxa-Backbone Consulting pour Le Figaro, réalisé début septembre 2026) révèle que 80 % des Français sont favorables au recours au référendum pour contourner une censure du Conseil constitutionnel.

Il est possible de décrypter ces données en se tournant vers les insuffisances de la classe politique dans son ensemble, mais il paraît plus juste d’y voir un effet indirect du refus d’être gouverné.

Jouissance de l’insoumission

Investi du pouvoir de tout dire, sur n’importe quel sujet, quand ça lui chante, homo internetus pourrait se réclamer de l’empereur Auguste, à qui Corneille fait dire : « Je suis maître de moi comme de l’univers », ajoutant quand même, « Je veux l’être »2Cinna, acte V, scène 3., ce qui peut vouloir dire que sa volonté ne fléchira pas ou, au contraire, qu’un doute lui traverse l’esprit.

L’insoumission est un refus de respecter les règles. Les dictionnaires de synonymes lui donnent pour équivalent : indiscipline, insubordination, indocilité, rébellion, résistance, révolte, fronde, agitation. Tous ces termes expriment le rejet des contraintes. Chez un peuple où le Gaulois perce encore souvent sous le Français, la sédition et la mutinerie d’antan sont aussi périlleuses que le déversement sur les réseaux sociaux de ce qui ressemble à une haine de l’État de droit. Or, rien n’est plus facile de l’exprimer depuis l’anonymat. Que risque-t-on ?

Certains s’étonnent que des Français fassent les doux yeux à LFI de Jean-Luc Mélenchon ou à la volonté du RN de gouverner par référendum. Prétendre se libérer de toute contrainte n’est qu’une flatterie de l’ego, tromperie entretenue savamment, mais qui attise le désir d’indépendance.

Certains s’étonnent que des Français fassent les doux yeux à LFI de Jean-Luc Mélenchon ou à la volonté du RN de gouverner par référendum. Prétendre se libérer de toute contrainte n’est qu’une flatterie de l’ego, tromperie entretenue savamment, mais qui attise le désir d’indépendance. La logique du « je ne me soumets à personne d’autre qu’à moi » témoigne de la négation proprement dite de la démocratie représentative : Je ne veux plus entendre parler des députés, des sénateurs, des ministres, du président de la République, lesquels, tous autant qu’ils sont, ignorent mes préoccupations. Ils sont trop éloignés de moi pour comprendre à quoi j’aspire. Je veux être maître, sinon de l’univers, en tout cas de moi-même.

Cette logique engendre le monde du « moi d’abord » sinon du « moi tout court ». Outre le narcissisme qu’elle est susceptible de développer, comme en témoigne un Donald Trump aux États-Unis, elle contrecarre l’effort qu’exige la démocratie d’un jeu à somme positive, où chacun doit renoncer à quelque chose pour obtenir un avantage collectif. Elle nourrit toutes les tyrannies – y compris celle qui découle d’une majorité insouciante des minorités – et contribue à briser le sentiment d’appartenance à un ensemble de citoyens. Elle exerce une pression croissante sur l’idée-même de nation en stimulant un individualisme forcené.

Tous les jours apportent des témoignages de cette évolution. Non par des déclarations tonitruantes ou des actions anarchistes de grande ampleur, mais par des petits signes apparemment sans importance. Ceux-ci se manifestent dans le refus d’obtempérer en cas d’infraction, ou de décliner son identité. L’anonymat est un puissant facteur de soustraction à l’autorité et à la loi.

Que faire ?

Rétablir le principe absolu de la responsabilité individuelle et organiser la délibération permanente du peuple. La première proposition suppose la suppression de l’anonymat sur les réseaux sociaux, ou à tout le moins, sa réduction drastique pour tout ce qui ne protège pas l’individu contre des menées autoritaires. Lui sont opposés ceux pour qui la liberté d’expression consiste à faire ce que l’on veut, quand on veut, comme on veut. Aux États-Unis, par exemple, elle est protégée par le Premier amendement de la Constitution fédérale et par celles de nombreux États de l’union. Ratifiée par le congrès en 1791, elle connaît des exceptions (l’incitation à l’émeute, le harcèlement, les communications secrètes, les secrets commerciaux, les secrets d’État, la diffamation ou l’obscénité), mais elle permet l’insulte, l’incitation à la haine raciale et l’antisémitisme, notamment. Or, l’anonymat autorise précisément ces différents « dérapages », souvent sciemment exploités pour détruire électroniquement autrui.

Quant à la délibération permanente, elle suppose d’étoffer la démocratie représentative par une démocratie participative. Cela ne signifierait pas la fin du parlementarisme, mais sa connexion permanente avec les citoyens. La décentralisation effective, en permettant un véritable pouvoir local, irait dans ces sens. Mettre Internet au service du local pour établir une relation nouvelle entre celui-ci et le pouvoir central est aujourd’hui possible techniquement. Les mots « démocratie » et « peuple » ne sont compatibles que si l’on s’efforce en permanence de donner au peuple les moyens d’être intelligent.

La situation que nous vivons actuellement est comparable à celle du Titanic. L’iceberg, c’est l’anonymat. Et que faisons-nous pour arrêter le naufrage ? De la musique sur le pont.

Ces deux propositions n’ont rien d’original. La seconde est déjà dans la profondeur des esprits, alors que les représentations nationales ne s’y consacrent pas résolument. Quant à la première, c’est peut-être la plus difficile à mettre en œuvre. On peut lui objecter que, précisément, l’anonymat est la condition sous laquelle tout un chacun peut s’exprimer librement. Dit autrement, sans anonymat, personne ne se risquerait à laisser libre cours à sa pensée. Avancer cela, c’est admettre que la liberté d’expression ne doit avoir aucune limite. Cela revient à dire qu’Hitler était parfaitement fondé à détester les juifs, à le faire savoir et à passer à l’acte. C’est aussi considérer que l’épiderme, largement majoritaire sur les réseaux sociaux où se déversent frustrations et haines recuites, doit l’emporter sur l’encéphale, sans doute moins attirante, mais source de l’essentiel des progrès humains. Tout est question de volonté.

Certes, la toile numérique, Internet, les réseaux dits sociaux sont déterritorialisée. Écarter l’anonymat, au nom de la démocratie, et le promouvoir, au nom de la lutte contre la tyrannie peut paraître contradictoire. Il faudrait disposer de moyens techniques nouveaux pour répondre à cette difficulté. Ne pas soulever la question, et ne pas travailler à y remédier revient à regarder sans rien faire un chef-d’œuvre en péril : la démocratie.

La situation que nous vivons actuellement est comparable à celle du Titanic. L’iceberg, c’est l’anonymat. Et que faisons-nous pour arrêter le naufrage ? De la musique sur le pont.

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