À l’occasion de la panthéonisation de Marc Bloch, une formule de l’historien Patrick Boucheron sur France Culture a relancé un débat qui dépasse la seule polémique médiatique. Derrière le refus d’évoquer l’antisémitisme contemporain se pose une question plus large : celle des glissements de langage entre « juif », « sioniste » et « antisioniste », et de leurs effets politiques. La confrontation de ces usages aux leçons de Marc Bloch interroge les métamorphoses contemporaines de l’antisémitisme.
François Rastier, directeur de recherche en linguistique, spécialiste des discours identitaires contemporains, du nazisme au décolonialisme
Lors d’une émission de France Culture consacrée à Marc Bloch, peu avant son entrée au Panthéon, le journaliste Guillaume Erner évoquait l’antisémitisme contemporain devant son invité Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, quand celui-ci lui répondit : « On vous laisse parler tout seul ». Cette reformulation surprenante de l’expression Cause toujours ! a d’autant plus choqué que l’entrée de Marc Bloch au Panthéon rendait tout à la fois hommage à un savant et à un grand résistant victime de l’antisémitisme nazi.
Forte de plus d’une centaine de signataires, une tribune parut dans Marianne sous le titre « Retour de l’antisémitisme : « Ce dont un professeur au Collège de France ne veut pas parler, il faut le dire ». » Elle commençait par cette citation de Marc Bloch, tirée de Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, publié à titre posthume en 1949 : « L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé si l’on ne sait rien du présent ». Cette citation reste somme toute conciliante, voire charitable, car Patrick Boucheron n’ignore pas le présent1Voir L’Humanité : « J’ai l’habitude de dire que je suis un historien qui s’intéresse à des problèmes qui se posent depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours ». L’historien médiéviste et professeur au Collège de France Patrick Boucheron était l’invité de Benjamin Patinaud, dela chaîne YouTube « Bolchegeek », et de la journaliste Mejdaline Mhiri, le 30 avril, dans le cadre de Ça ira !, l’émission de L’Humanité en direct sur Twitch. L’intégrale de l’entretien est disponible en vidéo sur humanite.fr. mais prend une position politique que le journal L’Humanité défendit élogieusement : « L’historien, professeur au Collège de France, est la cible d’une offensive de la part de nombreux médias de droite – Le Point, Atlantico, l’Express… – et d’une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux, largement alimentée par des comptes pro-israéliens. Sa faute : avoir refusé de répondre à une question de Guillaume Erner, sur France Culture, à l’occasion d’une émission consacrée à la panthéonisation de Marc Bloch. Le journaliste cherchait absolument à faire établir à Patrick Boucheron, et à sa consœur Alya Aglan, un lien entre l’antisémitisme de la Seconde Guerre mondiale et sa « résurgence », « sous couvert » de la lutte pour la Palestine, et l’emploi de termes comme « sionistes » ou « génocidaires ». Refusant cette instrumentalisation grossière, Patrick Boucheron a répliqué : « On vous laisse parler tout seul. » »
La « question sioniste »
Dans le même entretien sur France Culture, une autre déclaration mérite à mes yeux tout autant l’attention : «Et donc ? Il faudrait dire que Marc Bloch est sioniste ? Ce serait une faute historique. […] Un historien cherche la vérité. Sur la question sioniste, on connaît sa bibliothèque, et rien ne documente le moindre intérêt pour cette question. Il est Français. »
Qu’est-ce donc que « la question sioniste » ? Depuis l’essai de Marx Sur la question juive (1844) jusqu’à celui de Sartre Réflexions sur la question juive (1946), l’expression question juive reste prégnante, comme en témoigne par exemple l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco, Retour sur la question juive (2009, Albin Michel). Aussi l’expression question sioniste semble-t-elle un calque formulaire de question juive.
Sans être un spécialiste du double langage, on sait qu’un mot peut en cacher un autre. Déjà Heidegger, dont l’œuvre est chargée d’un antisémitisme crypté, confiait à un ami qu’il utilisait à l’occasion des mots de couverture (Deckname). Le « remplacement » de juif par sioniste est largement attesté, tout comme celui du judaïsme par sionisme : en 2011 Dieudonné déclarait par exemple sur la chaîne iranienne Sahar que « le sionisme [avait] tué le Christ ».Comme le juif était éternel(Ewige Jude est le titre d’un film de 1940 supervisé par Goebbels en personne),le sionisme le devient aussi et porte donc tous les péchés d’Israël, y compris le crime archaïque du déicide.
« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé si l’on ne sait rien du présent. » Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien (1949)
Puisque le double langage n’est pas réservé à l’extrême droite, les mots de couverture sont aussi utilisés à l’extrême gauche comme autant de clins d’œil sectaires, appréciés des initiés, afin d’éviter les poursuites et parfois la réprobation. En l’occurrence, dans les courants soucieux de se concilier les votes des musulmans, sioniste semble devenu un mot de couverture pour juif. Ainsi, tel professeur de l’Université Lyon II, Julien Théry, a-t-il récemment, en novembre 2025, publié une liste de « sionistes génocidaires à boycotter ». Or cette liste de prétendus sionistes, pour la plupart des artistes ou gens des médias, ne comprend que des juifs ou réputés tels2Il suffit pour y figurer d’avoir un père juif (comme Charlotte Gainsbourg). Un nom à consonance étrangère peut faire l’affaire, comme le patronyme de Pascal Bruckner. Quant à Philippe Torreton, il est simplement marié à une française de famille juive, et il a en outre osé critiquer le Hamas. Entre sionistes patrilinéaires et sionistes par alliance, on entre dans une casuistique qui rappelle fort celle qui entourait les listes de juifs de sinistre mémoire..
Il resterait aussi à établir pourquoi ces personnes, mises en danger par une dénonciation publique qu’aucune sanction ne peut effacer, seraient également des « génocidaires », à moins que génocidaire ne soit devenu un parasynonyme de sioniste. Bref, un double glissement sémantique se voit ainsi attesté : sioniste vaut pour [juif] d’une part, et génocidaire de l’autre.
Le juif, « un Israélien qui s’ignore »
Une « inversion des valeurs » se profile : alors que l’antisémitisme avait été, si l’on peut dire, discrédité par les nazis et associé à l’extrême droite, l’antisionisme devient une lutte exemplaire, au nom des opprimés, et menée pour le bien de l’humanité3Voir l’auteur « Qui est ’’l’ennemi de l’humanité’’ » ?, Le Droit de vivre.. Dès lors, sommé de condamner la politique israélienne, voire l’existence d’Israël, tout [juif]-sioniste devient un israélien qui s’ignore, mais à ses risques et périls, car « on ne peut être israélien innocemment », comme l’avait affirmée Houria Bouteldja, co-fondatrice du Parti des Indigènes de la République4À propos d’une Miss Provence dont le nom avait une consonance séfarade..
Autre inversion notable, le « cosmopolite » de jadis, celui dont Heidegger dénonçait l’absence d’enracinement (la Bodenlosigkeit), s’est métamorphosé en israélien « de souche », même s’il n’a jamais mis les pieds dans ce pays. De fait, depuis au moins deux décennies, tout juif semble devenu un israélien putatif : déjà, en 2004, dans la revue de gauche radicale Mouvements, Alain Dieckhoff affirmait dans ses « Réflexions sur la question sioniste » : « Israël est, réellement, l’État des Juifs qui y ont immigré (citoyens effectifs) et, virtuellement, celui des Juifs de diaspora qui, bien que possédant déjà la citoyenneté des pays où ils résident, et bien que leur sentiment subjectif d’appartenance au peuple juif soit éminemment variable, sont autant de citoyens potentiels de l’État5Alain Dieckhoff, « Réflexions sur la question sioniste », Mouvements, n°33/34 mai-juin-juillet-août 2004, p. 47.. »
Une « inversion des valeurs » se profile : alors que l’antisémitisme avait été, si l’on peut dire, discrédité par les nazis et associé à l’extrême droite, l’antisionisme devient une lutte exemplaire, au nom des opprimés, et menée pour le bien de l’humanité.
Pourquoi donc alors serait-il déplacé de parler d’antisémitisme à propos de Marc Bloch ? La conclusion de Boucheron mérite un rappel : « rien ne documente le moindre intérêt pour cette question [sioniste]. Il est Français. » Or l’opposition entre [juifs]-« sionistes » et français appelle une question. Elle fut naguère posée à Éric Zemmour par Frédéric Taddeï, sur le plateau de Russia Today où il officiait alors6Comme on sait, la politique de Russia Today, chaîne suspendue à bon droit, consistait à transformer les différences en oppositions exclusives puis en contradictions : c’est de bonne guerre hybride. : « Plus on est juif, moins on est français ? » Ce n’était qu’une question rhétorique, mais la loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs n’affirmait pas autre chose.
Cependant, l’opposition entre juifs et Français, même transposée à présent en opposition entre sionistes et Français, tombe encore sous la critique que formulait jadis Marc Bloch dans son Apologie pour l’Histoire : « Les passions du passé mêlant leurs reflets aux partis pris du présent, l’humaine réalité n’est plus qu’un tableau en blanc et en noir. »
L’antisionisme, cette ardente obligation…
On évoque souvent « le vieil antisémitisme », pour suggérer que l’antisémitisme est dépassé. Si Boucheron ne se prononce pas sur l’antisémitisme d’aujourd’hui, celui que dans les années 1970 Jean Améry appelait déjà le nouvel antisémitisme7Voir Le nouvel antisémitisme, préface d’Eva Illouz, Paris, Les Belles-Lettres, 2025., tel que la création de l’État d’Israël a permis de le reconfigurer, c’est que l’antisémitisme semble avoir disparu, au moins dans des dénis plus ou moins feutrés, comme « Je vous laisse parler tout seul ».
En outre, des intellectuels situés à gauche comme Mark Mazower, intériorisent et légitiment ce dépassement de l’antisémitisme, qui serait certes périmé, mais cependant instrumentalisé par les sionistes. Dans son livre récemment traduit Antisémitisme. Métamorphoses et controverses (La Découverte, 2025) Mazower soutient que la notion d’antisémitisme aurait été élargie pour stigmatiser certaines critiques d’Israël et du sionisme8Voir l’excellente recension de Balázs Berkovits, « L’antisémitisme, une fiction politique. À propos de Mark Mazower » Revue K, en ligne : https://k-larevue.com/penser-lantisemitisme/?. Toutefois, rompu aux paradoxes verbalistes de la déconstruction, ce professeur à l’Université Columbia s’appuie essentiellement sur l’histoire du mot antisémitisme, et non sur l’histoire des faits9Le titre de l’original anglais est : On Antisemitism. A word in History (Penguin, 2025). La couverture précise : « Le terme entre dans une zone de turbulence après la Shoah et la création d’un État juif en Palestine. Alors que dans les sociétés occidentales la haine antijuive régresse ou se dissimule, les regards se tournent vers les sociétés musulmanes, décrites par certains comme le foyer d’un » nouvel antisémitisme « ». Il s’agit bien de disculper les « sociétés musulmanes » en transfigurant l’antisémitisme des islamistes en antisionisme.. Mazower prolonge alors la question (rhétorique) que Scott Ury posait en 2018 : « Pourquoi l’interprétation sioniste traditionnelle de l’histoire, de la société et du destin juifs est-elle revenue, au cours des deux dernières générations, pour devenir le cadre académique et public dominant de la recherche, de l’étude et de l’explication de l’antisémitisme10Scott Ury, “Strange Bedfellows? Anti-Semitism, Zionism, and the Fate of ‘the Jews”, American Historical Review, octobre 2018, p. 1166. ? »
Puisque les juifs ont laissé place aux sionistes, l’antisémitisme, le « vieil antisémitisme » semble avoir disparu, pour laisser place à l’antisionisme, cette ardente obligation. On pourrait s’en réjouir, si, sous couvert d’antisionisme, les actes antisémites ne se multipliaient pas en France comme à l’étranger. Ils s’étendent partout, même dans les milieux culturels.
Je ne prendrai qu’un exemple récent. Historien officieux, Patrick Boucheron était le responsable scientifique de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Paris en 2024. À ce titre, il connaît bien Barbara Butch, la DJ vedette du huitième tableau. Or voici que cette artiste vient d’être victime d’une manifestation de cancel culture : répondant à l’appel d’un conseiller municipal LFI, et après une campagne d’affiches la montrant souillée de sang (évidemment palestinien), cent cinquante militants insoumis brandissant des drapeaux palestiniens, interrompirent son spectacle à Grenoble le 18 juillet 2026, aux cris de « sale sioniste », calque transparent de sale juive. Appuyée par des jets de bouteille et des destructions de matériel, n’est-ce-pas là une réponse militante à la « question sioniste »11Barbara Butch et son avocate, Audrey Msellati : « L’antisionisme invoqué n’a été, à Grenoble, que le vêtement de l’antisémitisme », Le Monde, 22 juillet 2026, en ligne : https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/20/barbara-butch-et-son-avocate-l-antisionisme-invoque-n-a-ete-a-grenoble-que-le-vetement-de-l-antisemitisme_6727479_3232.html. La courte vidéo de Barbara Butch mérite aussi l’attention :https://www.instagram.com/p/DXjhiJPDV9e/?utm_source=ig_embed&utm_campaign=embed_video_watch_again. Enfin, touchant une figure iconique du mouvement LGBT, cette affaire divise la gauche intersectionnelle, et une tribune critique a été publiée le 21 juillet dans Libération, signée par diverses personnalités culturelles, comme Sandrine Rousseau, Pascal Blanchard… et Patrick Boucheron – qui aura sans doute compris que le vent pouvait tourner. ?
On s’interroge encore sur les crimes de Barbara Butch. Être française de père séfarade et de mère ashkénaze ? Avoir co-signé une tribune en défense d’un projet de loi aujourd’hui retiré visant à lutter « contre les formes renouvelées d’antisémitisme » ? Les militants antisémites qui l’ont agressée montrent qu’un tel projet n’est pas injustifié.
Comme on l’a vu naguère aux USA, la cancel culture débouche sur des interdictions professionnelles. Elles ont une longue histoire – et Marc Bloch en fut victime –, mais on l’avait crue révolue.














