Au nom de la justice, de la liberté ou du progrès, les démocraties tolèrent parfois ce qui les fragilise de l’intérieur. Depuis le 7 octobre 2023, l’antisémitisme s’est souvent dissimulé derrière les habits de la vertu, tandis que le silence ou la complaisance d’une partie du monde politique et culturel ont contribué à banaliser l’inacceptable. Quand la vertu devient un alibi, la liberté est déjà en péril.
Zhang Zhang, violoniste et entrepreneur sociale, fondatrice de ZhangOMusiq
La plus grande des libertés est vulnérable parce qu’elle repose sur une conviction essentielle : celle que ses idéaux de paix et de justice sont universellement partagés. C’est peut-être là son plus grand angle mort.
Sous couvert de liberté d’expression, la discrimination, la haine et la violence prospère, et ce avec une licence inédite depuis le 7 octobre 2023. L’antisémitisme épouse sans cesse de nouveaux visages. Il se dissimule souvent sous le voile, bien mince, de la défense des opprimés. Au nom de l’antisionisme, de la justice et du progrès, il rencontre aujourd’hui un terreau fertile. De la Première dame de New York aux élus de la république, ceux qui se sont proclamés artisans d’une société meilleure, plus juste et plus humaine nous ont montré que leur compassion, tout comme leur engagement en faveur du « bien », n’étaient ni universels, ni inconditionnels, mais sélectifs. Certaines féministes, qui ont déclaré haut et fort « croire toutes les femmes » ont montré que ce principe ne s’appliquait finalement pas à toutes. Les ardents défenseurs de la planète et de toutes formes de vie en sont venus à scander le slogan « From the river to the sea » avec plus de ferveur encore qu’ils n’en avaient déployé pour sauver les arbres et les ours polaires.
On se méfiait des juifs parce qu’ils étaient un peuple sans État. On les a par la suite rejetés pour en avoir créé un. Ils en sont aujourd’hui collectivement comptables. Le noble principe du « pas d’amalgame » semble n’être réservé qu’à quelques privilégiés. Là où l’on s’interdit, à juste titre, de tenir un peuple pour responsable des décisions de ses dirigeants ou de la politique de son pays, les juifs, où qu’ils vivent et quelles que soient leurs convictions, continuent d’être sommés d’avoir à répondre collectivement, d’être stigmatisés et diffamés en bloc.
La culture attaquée
Le 6 novembre 2025, dix ans après les massacres jihadistes du 13-Novembre, lors d’un concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël à la Philharmonie de Paris, des militants, qui n’étaient pas parvenus à faire annuler le concert en accusant ses organisateurs de complicité de « génocide », ont entrepris de perturber la représentation, scandant des slogans et allumant des fumigènes au milieu d’une salle comble de plusieurs milliers de spectateurs.
À la suite de cet incident, les responsables de La France insoumise ont publiquement apporté leur soutien aux perturbateurs interpellés et ont justifié leurs agissements, conférant ainsi une légitimité politique à des individus qui ne ciblaient pas seulement des musiciens juifs, mais s’attaquaient également aux droits et aux libertés des citoyens français venus assister au concert. Alors que les artistes et le public venaient d’être pris pour cible et que la salle de concert la plus prestigieuse de la capitale française se trouvait transformée en lieu d’intimidation et de chaos, le monde du spectacle aurait dû s’élever d’une seule voix pour les défendre et condamner, sans ambiguïté, cette attaque, au lieu de rester muet.
À force d’obtempérer devant ceux qui hurlent le plus fort, on renonce à sa liberté bien plus vite qu’on ne le croit.
David Abiker, journaliste sur Radio Classique, a recueilli les avis de plusieurs artistes sur cet épisode, dont le mien. Il semblerait que certains des artistes les plus en vue n’aient pas été capables de condamner clairement une action aussi odieuse que potentiellement dangereuse. Au lieu de former un front uni pour défendre nos collègues et notre métier, certains d’entre eux ont choisi de rejoindre le camp des agitateurs au nom d’une prétendue vertu, tandis que d’autres ont préféré détourner le regard, pourvu que leurs propres représentations ne soient pas concernées. À force d’obtempérer devant ceux qui hurlent le plus fort, on renonce à sa liberté bien plus vite qu’on ne le croit. Le silence n’a en l’occurrence jamais constitué une force de dissuasion face aux attaques contre la culture.
Mise au ban
Barbara Butch est devenue une icône internationale lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, en 2024. Personne ne peut oublier la célèbre scène inspirée de La Cène, qui constituait l’un des tableaux les plus marquants de cette cérémonie. À cette occasion, la célèbre DJ a inspiré un très grand nombre de commentaires sur les réseaux sociaux et médias à travers le monde. Certains étaient particulièrement discriminatoires, visant son apparence physique, son orientation sexuelle et les positions politiques qu’elle affichait. Figure emblématique du camp progressiste, elle fut défendue avec ferveur par LFI et ses alliés, pour lesquels quiconque parvenait à faire grincer des dents le camp adverse devenait une icône digne d’être célébrée et soutenue, en tant que camarade et membre apprécié du clan progressiste.
Pourtant, à l’instant où elle s’est écartée de cette ligne, elle est devenue une traîtresse et une cible légitime pour son camp. Sa judéité, qui n’avait jusque-là jamais été un problème pour LFI, est désormais exhibée comme une lettre écarlate, un péché originel, la preuve de sa culpabilité.
Ceux-là mêmes qui la défendaient contre les « fachos », accusés d’être « grossophobes » et « homophobes », l’ont alors qualifiée de « juive sioniste », de partisane du « génocide », de « colonialiste » et d’ « islamophobe ». Ainsi se sont trouvées légitimées toutes les attaques antisémites, misogynes et homophobes, qui proviennent des recoins les plus sombres de ces meutes.
À partir de ce moment, la violence physique apparaissait comme la suite logique des événements. Les zélotes cherchent toujours à surpasser leurs adversaires. Aux « fachos » qui insultaient sur les réseaux sociaux et sur les ondes Barba Butch, après le fameux happening des Jeux Olympiques, se sont ajoutés les révolutionnaires du « camp du bien », qui portent pour leur part le combat dans la rue et sur la scène musicale. Cris, slogans, insultes et bouteilles en verre, le 18 juillet 2026 à Grenoble, jusqu’à ce que le spectacle soit interrompu, que l’artiste jugée coupable soit réduite au silence et que son public prenne la fuite.
Victoire aux révolutionnaires ! Et que cela serve de leçon à tous ceux qui osent s’écarter du juste chemin et du « sens de l’histoire » !
Apprentis sorciers
Alors que nous devrions tous nous mettre aux côtés de Barbara Butch, par solidarité face à la violence qui la cible pour avoir simplement exercé sa liberté de pensée et d’expression, je ne peux m’empêcher de penser aux révolutionnaires de mon enfance, en Chine. Certains des plus fervents adeptes de la Révolution furent aussi ceux qui connurent les destins les plus cruels. Telle est la destinée des révolutions qui s’en prennent aux droits de l’individu : une spirale violente qui s’accélère à mesure qu’elle avance, dévorant indistinctement, un à un, tous ceux qui se trouvent sur son passage.
Les apprentis sorciers ne manquent pas. Armés de certitudes plus que de savoir, ils libèrent des forces qu’ils imaginent pouvoir maîtriser.
Le jeu dangereux auquel se livrent tant de combattants autoproclamés de la justice et de la paix, aujourd’hui, dans les démocraties occidentales, n’est pas sans rappeler « L’Apprenti sorcier » de Goethe, rendu immortel par le poème symphonique de Paul Dukas, puis par Fantasia de Walt Disney. La version iconique, qui met en scène le personnage de Mickey, ne doit pas faire oublier à quel point le récit original de Goethe est sombre. L’apprenti, grisé par des pouvoirs qu’il ne maîtrise qu’à moitié, déchaîne des forces qui lui échappent aussitôt. Plus il tente de reprendre le contrôle, plus le chaos s’aggrave. Une fois le sort lancé, il ne peut plus être rompu. Si le maître n’était pas revenu à temps, tout aurait été détruit, y compris le jeune garçon.
Il est difficile de ne pas voir dans ce conte un écho de notre époque. Les apprentis sorciers ne manquent pas. Armés de certitudes plus que de savoir, ils libèrent des forces qu’ils imaginent pouvoir maîtriser. Mais une fois le sort jeté, plus personne n’en contrôle les effets. Et l’on cherche en vain un grand sage qui pourrait conjurer ce dangereux sortilège.














