Quarante-cinq ans après sa première parution, l’enquête Juifs et israélites de la sociologue Dominique Schnapper retrouve une actualité saisissante. À l’occasion de sa réédition enrichie d’une préface inédite, l’auteure revient sur un travail pionnier qui renouvelait la compréhension des judaïcités françaises. Le « retour du tragique », après le 7 octobre 2023, l’amène toutefois à dépasser le regard sociologique pour interroger, dans la longue durée, le destin des Juifs et la résurgence de l’antisémitisme.
Propos recueillis par Isabelle de Mecquenem, philosophe
Votre enquête sur les Français juifs a été publiée en 1980. Intitulée Juifs et israélites, elle repose sur une centaine d’entretiens menés dans les années 1975/1979. Pourquoi avoir introduit ce mot d’ « israélite » dont le sens risquait de ne pas être compris ?
Les mots ne sont pas de simples désignations, ils ont un sens politique. Se dire et être perçu comme « juif » ou comme « israélite » symbolisait la condition juive entre patriotisme français et fidélité au judaïsme. Les juifs républicains de la fin du XIXe siècle et jusqu’en 1940, tout en assumant leur héritage juif, s’appelaient eux-mêmes des « israélites » pour manifester l’ardeur d’un patriotisme alors partagé par toute la population et de leur attachement aux valeurs de la Révolution française. Profondément patriotes et reconnaissants à la France d’avoir été le premier pays à leur accorder la pleine citoyenneté, ils se désignaient eux-mêmes comme des « israélites » aussi pour se distinguer de l’image négative véhiculée par l’histoire des siècles précédents. Ils entendaient souligner leur universalisme républicain et leur patriotisme, comme tous leurs compatriotes, en réinterprétant leur judéité sur le mode religieux ou spirituel, à l’image des autres Églises reconnues, ou encore sur le mode intellectuel et philanthropique.
Aujourd’hui, dans le monde juif, le terme d’israélite est critiqué parce que, selon les jeunes générations, il désignerait les illusions que les juifs ont nourries dans leur adhésion à la France. À la suite des persécutions de la politique vichyste et de la Shoah, le terme a pris rétrospectivement le signe d’une tragique méprise. Ils revendiquent désormais le terme de « juifs » qui fut celui du mépris et de la déshumanisation.
Avant votre enquête, il y a eu une série de recherches sur la judéité et les milieux sociaux juifs en France conduites par Albert Memmi et son équipe au début des années soixante-dix (voir l’encadré ci-dessous). Vous sentiez-vous en continuité avec ces travaux ou vouliez-vous faire une enquête très différente ?
L’enquête d’Albert Memmi était très utile, je l’ai d’ailleurs citée, et je m’inscrivais dans le prolongement de son projet de connaissance rationnelle sur un sujet toujours « sensible ». Mais mon interrogation était centrée sur l’identité et constituait une étape dans ma réflexion fondamentale sur la citoyenneté. Ma pratique de la sociologie était différente, mais évidemment complémentaire de l’entreprise de Memmi. Sur les consciences identitaires en général, mais tout particulièrement s’agissant de l’identité juive, l’enquête de type historique/ethnologique ou « qualitative » me paraissait judicieuse. Elle n’était pas différente en profondeur de l’effort de Memmi en ce qu’elle portait sur le sujet le regard objectif du sociologue, mais j’étais sensible aux limites inévitables des enquêtes quantitatives. J’avais d’ailleurs utilisé les méthodes dites « qualitatives » auparavant pour d’autres populations, en particulier les Italiens de Bologne et les émigrés italiens en France. La différence avec les enquêtes de Memmi ne portait pas sur le projet mais sur les méthodes.
Dans La Citoyenneté à l’épreuve (2018), essai sur « la démocratie et les juifs » – écrit avec une minuscule – vous rappelez que le mot « israélite » est une auto-désignation des Français juifs du XIXe siècle pour signifier qu’ils étaient d’abord des Français, républicains et patriotes et cela jusqu’en 1940. S’agit-il alors d’une identité politique ?
C’était un choix politique et civique à l’époque de l’invention passionnée de la République et du patriotisme. Il s’inscrivait dans l’histoire de la naissance de la nation républicaine et de l’intériorisation de ses valeurs.
Dans le même ouvrage (p. 153), vous pointez un paradoxe très intéressant : « dans le pays de la laïcité, forme française de la séparation du politique et du religieux, ils [les juifs] ne pouvaient constituer qu’une religion » et vous citez alors l’expression de « confession mosaïque » en usage dans les années 1900. Cette analyse vaut-elle pour les israélites et leur rapport au religieux ?
Les juifs ne pouvaient constituer une « communauté » politique particulière, cela aurait été contraire à l’idée de la citoyenneté individuelle qui est au cœur de la conception française de la citoyenneté. En revanche, la séparation du politique et du religieux leur permettait de réinterpréter en termes religieux leur fidélité au judaïsme. Aux États-Unis, à la même époque, où les « communautés » issues de l’immigration sont socialement et politiquement reconnues, les juifs formaient une « communauté » au même titre que les Italo-Américains ou les Polono-Américains.
Pierre Vidal-Naquet établit un lien entre votre enquête et l’ouvrage fameux de Michaël Marrus Les Juifs de France à l’époque de l’affaire Dreyfus (1985). Dans l’étude de l’historien canadien, qui porte sur l’assimilation des Juifs en France, on apprend notamment que la distinction « juif » versus « israélite » possède une hérédité lourde, puisque Bernard Lazare, qui, en 1890, n’est donc pas encore le dreyfusard retenu par l’Histoire, oppose l’israélite à la lie de l’humanité représentée par les juifs d’Europe centrale et orientale cherchant refuge. « Israélite » a-t-il conservé dans votre enquête le halo de valeur attribuée au juif intégré ?
Comme je l’ai précisé à plusieurs reprises dans le livre, je prends le terme dans un sens neutre. L’effort d’objectivité est particulièrement nécessaire lorsque les mots eux-mêmes prêtent à discussion. Je ne porte pas de jugement, j’analyse en sociologue que c’est une solution possible pour concilier la citoyenneté française et la fidélité au judaïsme. Je l’utilise pour désigner, sans connotation positive ou négative, ceux d’entre eux qui, aujourd’hui encore, même si c’est avec des accents différents, continuent à souligner leur engagement civique en conjuguant les deux pôles de leur identité.
La dialectique entre la citoyenneté et la fidélité au judaïsme définit la condition juive dans les démocraties modernes.
S’il a pris aujourd’hui un sens péjoratif, parce que la confiance que les juifs mettaient dans la citoyenneté républicaine et la France a évidemment été bouleversée par les événements de la Seconde Guerre mondiale et la participation du régime de Vichy aux déportations, l’alternance dans l’utilisation politique des deux termes ne doit pas dissimuler que la dialectique entre la citoyenneté et la fidélité au judaïsme définit la condition juive dans les démocraties modernes.
C’est la raison pour laquelle j’ai gardé ce titre en essayant de préciser le sens de ma démarche, et malgré les malentendus qui pouvaient en naître.
Votre enquête a été publiée l’année au cours de laquelle s’est produit l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic à Paris, en octobre 1980. Or, des trois groupes que vous avez définis, les « israélites » sont les plus inquiets à propos de l’antisémitisme. Pour quelles raisons ?
L’ouvrage ne définit pas des groupes de personnes. Il propose une typologie des manières de vivre sa judéité selon la méthode typologique élaborée à partir des textes classiques de Max Weber. Les mêmes personnes peuvent au cours de leur vie être plus ou moins proches d’un type ou d’un autre, évoluer dans leur manière d’expérimenter leur judéité. Aucune personne n’est seulement « pratiquante », « militante » ou « israélite ». Ceux des juifs qui sont les plus proches du type des « israélites » n’ont pas eu de réactions différentes de ceux qui sont plus proches des autres types de judéité, c’était la consternation devant un attentat antisémite et, souvent, la réactivation du chagrin et de l’inquiétude nés de l’histoire.
Votre enquête a été republiée en 2025 avec une préface inédite qui évoque le « retour du tragique » depuis le 7-Octobre et ses conséquences terribles. L’antisionisme radical prospère et occupe le terrain idéologique. C’est donc le lien avec Israël qui s’impose à nouveau à la conscience des Français juifs et auquel le bouleversement mondial en cours les renvoie malgré eux. Est-ce la fin d’un mythe politique nommé israélitisme ou franco-judaïsme ?
C’est un renouvellement de l’interrogation sur la manière d’être juif et Français. Cette interrogation a été posée à nouveaux frais par la création de l’État d’Israël. Mais, en ce moment, la vague mondiale d’antisémitisme pose un défi renouvelé au destin des juifs de tous les pays selon des formes différentes. Ce destin étant étroitement lié à celui de la démocratie, l’affaiblissement et le délitement des démocraties ainsi que les menaces extérieures et intérieures qui pèsent sur elles constituent une source d’angoisse. Nous assistons bien au retour du tragique, en tant que juifs et en tant que démocrates.
La panthéonisation de Marc Bloch a attiré l’attention d’un très large public sur la personnalité de l’historien. Selon vous, Marc Bloch représente-t-il un cas emblématique d’ « israélite » ?
Les beaux textes de Marc Bloch sont un exemple admirable de la manière dont les juifs français ont su conjuguer, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la citoyenneté républicaine, le patriotisme français et la fidélité au judaïsme. Vous en trouverez d’autres formulations dans des textes de Léon Blum ou de Raymond Aron. Aujourd’hui, iI reste toujours des manières de conjuguer, sous des formes variées, la fidélité au judaïsme avec la participation totale et active à la nation et la culture françaises. Elles n’ont plus le même contenu ni le même accent. Mais il ne faut pas oublier que c’est toute la société nationale et le patriotisme qui se sont transformés.
Les juifs français ne font plus la même confiance à la France ; l’existence de l’État d’Israël et son destin toujours précaire, le développement récent de l’antisémitisme imposent d’autres interrogations. Mais le problème de conjuguer la citoyenneté et des formes diverses de fidélité à la tradition juive de ses ancêtres continue à se poser, comme pour toutes les populations qui maintiennent des consciences historiques particulières. Seuls les régimes totalitaires imposent une identité historique. Il fait partie de la liberté démocratique d’admettre les réinterprétations spirituelles et intellectuelles des diverses collectivités historiques, à condition que le contenu de cette transmission ne soit pas contradictoire avec les principes de la citoyenneté, la liberté et l’égalité de tous les êtres humains.

Albert Memmi et l’invention de la judéité
En 1965, Albert Memmi présentait dans la Revue française de sociologie1Albert Memmi, Présentation de l’enquête Revue française de sociologie, 1965, 6-1, pp 68-69. les recherches qui allaient être menées sous sa direction, dans le cadre de l’Ecole pratique des Hautes études, et qui porteraient sur « la judéité des Juifs en France » : « Qu’elle qu’en soit la philosophie sous-jacente, le temps nous semble venu de soumettre la judaïcité, la judéité et même le judaïsme, à une investigation scientifique, au moyen des techniques habituelles de la recherche en sciences humaines. » Memmi introduisait ainsi une distinction sémantique entre l’ensemble des personnes juives ou populations juives localisées dans le monde, désignées par le terme dejudaïcité,et la judéité définie « comme le fait et la manière d’être juif ». Le mot judaïsme étant réservé par lui à « l’ensemble des doctrines, croyances et institutions juives », autrement dit, les sources des normes destinées à régler la vie et la culture d’un groupe juif. Si le terme judéité nous semble familier aujourd’hui, Memmi revendique de l’avoir créé dans son Portrait d’un juif (1962) et, plus exactement, d’avoir été contraint de l’inventer pour traduire « la manière dont un Juif vit à la fois son appartenance à la judaïcité et son insertion dans le monde non-juif. ». Memmi invoque l’analogie avec négritude forgé par Aimé Césaire pour justifier son néologisme.
À la différence de l’enquête qualitative de Dominique Schnapper, celles dirigées par Albert Memmi souhaitaient « cerner qualitativement et quantitativement la judéité des Juifs ». Plus étonnamment, Memmi espérait pouvoir définir « un coefficient de judéité ». En 1972, il précisait que son équipe avait déjà publié trois études : « Recherches sur la judéité des juifs en France » (en collaboration avec N. et S. Zobermann) dans la Revue française de sociologie, janvier-mars 1965 ; « Différences et perception des différences chez les juifs en France », Jewish Journal of Sociology, Londres (date non précisée) ; « Spécificité et sentiment de la différence chez les juifs) (en collaboration avec Ackermann (W.), N. et S. Zobermann), Revue française de sociologie, X-2, avril-juin 1969. Doris Bensimon signale une autre enquête de la même équipe sur « Pratique religieuse et identité juive » parue dans la Revue française de sociologie XIV/2, 1973 dans son bilan des recherches sociologiques françaises sur les judaïcités contemporaines2Revue française de sociologie, XXII, 1981..

De la parole des Juifs au retour du tragique
L’identité juive est-elle ineffable ? Telle est la question que Dominique Schnapper a abordée en sociologue, c’est-à-dire par des méthodes objectives, dans Juifs et israélites (Gallimard, 1980), entretiens et observations lui ont permis de montrer l’importance des tropismes et des choix dans les diverses manières d’être juif en France à la fin des années soixante-dix. Pour la sociologue, les concepts d’« identités » et d’ « appartenances » doivent être abandonnés et remplacés par ceux d’ « identifications » et de « références » qui correspondent beaucoup mieux aux dynamiques à l’œuvre dans une société fondée sur le principe de la citoyenneté démocratique et qui valent pour d’autres groupes. Le tableau sociologique qui en résulte donne en tous cas une connaissance fine des Français juifs de cette époque.
Cette enquête forme aujourd’hui un document historique et une contribution remarquable à la sociologie des judaïcités, selon le mot d’Albert Memmi, car reposant sur la fine pointe de la parole vivante. Juifs et israélites a été republié en 2025 avec une préface inédite placée sous le sceau du « retour du tragique ». En effet, Dominique Schnapper souligne que l’antisémitisme est redevenu un « problème politique » à la suite du « pogrom du 7 octobre 2023 ». Aussi est-elle conduite à quitter son terrain et son langage de sociologue pour montrer, à la lueur de la longue durée, que la question du « destin des juifs » est à nouveau soulevée.















