À l’approche du 11 novembre, l’instauration de cérémonies commémoratives obligatoires dans les établissements scolaires suscite de vives réactions. Historien et enseignant, Alexandre Bande dénonce les positions de certaines organisations syndicales qui, au nom d’une lecture idéologique du patriotisme et de la mémoire nationale, contestent ces initiatives. Il défend au contraire la complémentarité entre histoire et commémoration dans la formation des citoyens.
Alexandre Bande, historien, professeur en classes préparatoires littéraires au lycée Janson-de-Sailly*
« Il semble même essentiel de retenir, en amont de chaque commémoration, la nécessité de dissocier « savoir » et « souvenir » pour mieux admettre leur complémentarité. Car, si le premier découle d’une démarche rationnelle et qu’il reste potentiellement perfectible (au regard des avancées de la science qu’est l’histoire), le second renvoie à une posture moins cartésienne qui fait appel aux représentations du passé où se mêlent des références historiques mais également des émotions, voire des passions, et dont la finalité peut, plus facilement encore que l’histoire, évoluer dans le temps et être détournée, car restant étroitement tributaire du contexte dans lequel les commémorations se déroulent. Sur ces questions cruciales, les enseignants ont une grande responsabilité : c’est à eux de donner du sens aux commémorations et d’en expliquer à leurs élèves, futurs citoyens, la portée, les motivations et les dérives éventuelles. »
C’est par ces mots que je terminais, il y a tout juste dix ans, un ouvrage intitulé Le centenaire de la bataille de Verdun ; entre histoire et mémoire1Alexandre Bande, Le centenaire de la bataille de Verdun ; entre histoire et mémoire, Canopé, 2016.. Je pourrais écrire exactement la même chose, aujourd’hui alors que se profilent les commémorations du 11 novembre, commémorations qui suscitent au sein de la communauté éducative de nombreux soubresauts, voire une virulente opposition de la part de certaines organisations syndicales représentatives du monde enseignant. En effet, pour avoir, depuis les débuts de ma carrière d’enseignant (il y a plus de 40 ans), accordé beaucoup d’importance aux moments commémoratifs ainsi qu’aux lieux de mémoire, pour avoir réfléchi, au détour de mes recherches et travaux sur l’histoire de la Shoah et d’Auschwitz, à l’importance, aux bienfaits mais également aux limites des commémorations, je reste persuadé de la complémentarité entre les commémorations et l’élaboration d’une connaissance historique chez les élèves.
Commémorer c’est se souvenir ensemble, chercher à réactiver le souvenir d’un événement que l’on considère comme essentiel et que l’on souhaite valoriser à l’aide d’une cérémonie ou d’un ensemble de gestes et d’actes spécifiques. Alors que l’événement impose à l’historien de reconstituer sa chronologie, de le situer dans son contexte et de tenter d’en cerner la portée en s’appuyant sur des sources, des archives, des témoignages, la commémoration s’inscrit quant à elle dans une perspective différente. Elle nécessite de faire appel à l’histoire, bien sûr, qui fournit les éléments nécessaires à la compréhension et à la connaissance de l’événement dont on se souvient, mais elle va au-delà en s’adressant à une communauté, locale, nationale voire internationale, en visant à faire en sorte que cette communauté tire de l’événement un enseignement, en conserve une leçon. Si, depuis des années, l’école, comme l’ensemble de la société, est soumise à un rythme particulièrement soutenu de cérémonies, d’anniversaires, de discours officiels, certaines dates se sont inscrites durablement dans le calendrier scolaire. L’une d’elles est le 11 novembre.
Le 11 novembre, une mémoire en évolution
Anniversaire de la signature de l’armistice entre les Alliés et les Allemands à Rethondes (Oise), mettant fin aux combats de la Première Guerre mondiale sur le front d’Europe occidentale en 1918, devenu jour de commémoration et jour férié par la loi du 24 octobre 1922, le 11 novembre s’est durablement imposé comme un moment où l’on se souvient non seulement de la victoire sur les Empires centraux (au moins dans les années 1920 et 1930), mais également des combattants français et des victimes, essentiellement militaires, du conflit.
Logiquement, le sens et la portée de cet « anniversaire » ont évolué avec le temps. Lors de certains moments de crise, ils ont pu prendre une ampleur symbolique particulière. Ce fut le cas le 11 novembre 1940, où, malgré l’interdiction de toute commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 par les autorités d’occupation et le régime de Vichy, plusieurs milliers de lycéens et d’étudiants se rassemblèrent sur les Champs-Élysées, devant la statue de Clemenceau, et à l’Arc de Triomphe pour déposer des fleurs et chanter La Marseillaise. Ce fut également le cas le 11 novembre 1943, à Oyonnax, dans l’Ain, où environ 200 maquisards armés bravèrent l’interdiction en défilant en plein jour dans les rues de la ville et déposèrent une gerbe en forme de croix de Lorraine au monument aux morts avec l’inscription « Les vainqueurs de demain à ceux de 14-18 » avant d’entonner La Marseillaise.
« Les enseignants ont une grande responsabilité : c’est à eux de donner du sens aux commémorations et d’en expliquer à leurs élèves, futurs citoyens, la portée, les motivations et les dérives éventuelles. »
Depuis cette période, l’évolution des mentalités et du contexte a logiquement transformé le rapport de nos contemporains à la guerre, à ses fléaux et à ses victimes. Néanmoins, dans une Union européenne au cœur de laquelle l’axe franco-allemand reste essentiel, le 11 novembre demeure un jour férié et un jour du souvenir. Depuis la loi du 28 février 2012, la portée commémorative de cette journée a été élargie : ce sont désormais tous les civils et militaires « morts pour la France » des conflits anciens ou contemporains qui sont honorés.
Si la spécificité des victimes de la Grande Guerre a alors perdu en visibilité, le souvenir de cette dernière n’en demeure pas moins vif. À l’occasion des cérémonies du 8 mai 2012 qu’il présidait, François Hollande, fraîchement élu à la présidence de la République, arborait le « bleuet de France » à la boutonnière, contribuant ainsi à remettre en lumière ce symbole de mémoire et de solidarité né en 1922. Les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, portées par la « Mission centenaire »2Dont Joseph Zimet fut le directeur général et l’historien Antoine Prost le président du conseil scientifique., furent un succès et mobilisèrent un nombre important d’enseignants et d’élèves3Le centenaire de Verdun fut l’un de ces moments forts. un peu partout en France sans susciter de rejet particulier même si certaines critiques, venues de la droite et de l’extrême droite sur le déroulement des cérémonies à Verdun s’étaient fait entendre.
Quand la commémoration entre dans les établissements scolaires
Au début de l’été dernier, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, imposait la mise en œuvre d’une « cérémonie commémorative annuelle d’hommage à tous les « Morts pour la France »… instituée dans chaque école élémentaire, collège et lycée, publics ou privés sous contrat, y compris au sein du réseau de l’enseignement français à l’étranger » (Bulletin officiel du 2 juillet 2026). Elle doit se tenir « au choix de l’école ou de l’établissement dans les quatre jours précédant ou suivant le 11 novembre », date consacrée par la loi comme Journée nationale de commémoration de la victoire et de la Paix et d’hommage à l’ensemble des « Morts pour la France », civils et militaires. Elle concerne l’ensemble des élèves à partir du CM1 et se tient dans l’enceinte de l’établissement. »
L’annonce de ce moment commémoratif, rendu obligatoire dans les établissements, a suscité de nombreuses réactions et parfois même de virulentes critiques, critiques dont la tonalité et le contenu ont motivé la réflexion présente. En effet, partant du principe que seul un vrai travail préparatoire en amont permet la réussite d’une cérémonie commémorative comme d’un « voyage de mémoire », certaines critiques dénonçant le manque de temps dont souffriraient les enseignants pour préparer ce moment de « commémoration obligatoire » sont tout à fait fondées. Insistant sur l’importance du travail pédagogique effectué en classe « qui donne sa force et sa portée éducative à la cérémonie bien plus que le rassemblement lui-même », l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) rappelle un principe fondamental.
Au-delà des arguments pédagogiques, l’APHG exprime aussi des réserves de nature politique, s’inquiétant du risque de voir les commémorations être l’objet d’une récupération politique, allant même jusqu’à évoquer une « récupération institutionnelle ». La présence d’hommes et de femmes politiques lors de commémorations organisées au sein d’établissements scolaires n’a pourtant rien de nouveau, les élus locaux ayant de longue date pris part à ce type de manifestations. Pourquoi les cérémonies du 11 novembre 2026 seraient-elles de fait plus à risque que les autres ?
L’argument selon lequel la proximité avec l’élection présidentielle ferait de ce moment une tribune politique pour tel ou tel courant politique peut sembler surprenant. Plus encore, l’accusation de « récupération institutionnelle » du « patrimoine mémoriel » présent dans les établissements (plaques commémoratives, monuments aux morts) semble particulièrement disproportionnée. Si les réserves exprimées par mes collègues, tant sur un mode feutré que sous l’angle pédagogique, auxquelles je souscris bien volontiers, montrent que ce moment commémoratif ne fait pas l’unanimité au sein de l’APGH, des critiques d’une tout autre ampleur ont été formulées ces dernières semaines par des organisations syndicales dont l’ancrage à gauche de l’échiquier politique est bien connu.
Quand l’idéologie prive les élèves d’histoire
Vent debout contre ce devoir de commémoration, ces syndicats, CGT-Éducation et SNES-FSU en tête, accusent le gouvernement de vouloir « glorifier le sacrifice au nom des valeurs patriotiques et nationalistes », associant, quitte à tout mélanger, les efforts budgétaires engagés par la France dans le domaine militaire, la mise en place du nouveau service national et l’esprit des commémorations imposées par le ministère de l’Éducation nationale, allant jusqu’à parler d’une « militarisation des esprits ». La dénonciation des crédits de guerre, que l’on peut rapprocher des appels pressants à désarmer l’Ukraine provenant de la gauche radicale4Mais également du Rassemblement national. n’est pas sans révéler une dramatique méconnaissance de l’histoire et de la mémoire.
En appelant au « boycott », voire à la grève, pour ne pas avoir à participer à ces commémorations, mes collègues choisissent de priver leurs élèves d’une indispensable réflexion sur des questions majeures.
Que le reste du discours – qui n’est pas sans rappeler certaines prises de position traditionnellement portées par de nombreux partis de gauche sur le temps long – soit partagé par certains enseignants, n’est pas une surprise et n’est en rien problématique dans notre démocratie. Ce qui l’est davantage, c’est que ces opinions rejaillissent sur leurs élèves. Car en appelant au « boycott », voire à la grève, pour ne pas avoir à participer à ces commémorations, mes collègues choisissent de priver leurs élèves d’une indispensable réflexion sur des questions majeures telles que les effets d’une guerre, les motivations des combattants, le patriotisme, l’esprit de sacrifice ou de résistance. Ils les empêchent de s’associer à ce moment de commémoration qui permet de mobiliser la classe autour de questions simples : qu’apporte ce moment ? Que disent les discours ? Qui s’est exprimé ? Quel regard portons-nous aujourd’hui sur ces conflits, ces victimes ?
Assimilant commémorations et militarisme, dénonçant le « nationalisme » et le bellicisme5La CGT éduc’action dénonce ainsi un « embrigadement militaire à l’école ». Pour ce syndicat, « sous couvert de ‘cohésion nationale’, l’institution cherche en réalité à préparer les esprits à la guerre ». Voir également l’article de Stéphanie Trouillard sur le site de France 24., critiquant la présence de l’institution militaire à ces cérémonies, ces prises de position révèlent à la fois une réelle ignorance du fait commémoratif dans les établissements scolaires et, plus grave encore pour des enseignants dont bon nombre sont professeurs d’histoire-géographie, une réelle distance à l’égard de l’armée. En effet, alors que les « Classes défense » existent depuis 2005 et qu’il n’y a à déplorer, à ma connaissance, aucun mouvement de militarisation des établissements qui ont choisi de les accueillir, ces prises de position, qui semblent être d’un autre temps, témoignent d’une inquiétante méconnaissance de la question militaire et du fait national.
Comme le rappelait l’historien Pascal Ory, dans Qu’est-ce qu’une nation ? (Gallimard, 2020)6Ouvrage dont le titre reprenait la formule utilisée par Ernest Renan au début des années 1880., la méfiance, voire la détestation de la Nation n’est pas nouvelle à gauche. Perçue comme un mal politique, synonyme du repli sur soi, incarnant le nationalisme belliqueux, la xénophobie et le racisme, la Nation a longtemps été dans le collimateur des courants de gauche depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. À lire ces dénonciations simplistes, les choses ne semblent pas avoir tellement changé. Sans le dire, sans l’affirmer ouvertement, les syndicats et les collègues qui dénoncent ce moment commémoratif craignent une récupération venue de « l’extrême droite ». Or, continuer d’associer l’idéal national, le patriotisme, le respect dû aux morts pour la France à la droite et au Rassemblement national, est une grave erreur. Quoique combattue depuis de longues années par une gauche républicaine de gouvernement qui a œuvré pour que ces principes ne soient pas l’apanage d’un courant politique, cette vision erronée et idéologique du rapport à la Nation et aux commémorations semble avoir la vie dure.
Quand je pense que ces collègues se dressent avec vigueur contre la poussée du RN tout en se montrant incapables de comprendre le sens que peuvent revêtir, pour les élèves, ces temps de commémoration lorsqu’ils sont convenablement préparés, je ne peux qu’être affligé par un tel aveuglement. Affirmer que commémorer les victimes des guerres passées prépare les guerres à venir relève de l’ineptie. C’est même, à mes yeux, une véritable insulte à la mémoire de ceux qui sont morts pour la France.
* Derniers ouvrages parus : Auschwitz 1945 (Passés composés, 2025), avec Pierre-Jérôme et Rudy Reichstadt (dir.), Histoire politique de l’antisémitisme en France (Robert Laffont, 2024).














