L’antisémitisme est-il le grand impensé de notre temps ? De l’histoire du nazisme aux débats politiques contemporains, son effacement, son déni ou sa réduction à un instrument politique interrogent : que révèle ce silence sur notre rapport à l’histoire et au présent ?
Par Gérard Bensussan, professeur émérite de philosophie à l’université de Strasbourg, Jacqueline Costa-Lascoux, sociologue et psychanalyste, directrice de recherches au CNRS, Alain David, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie
Le Point a relevé dernièrement quelques exemples d’un effacement diffus du motif antisémite (alors même qu’il sévit massivement, mais peut-être ceci a-t-il à voir avec cela) dans plusieurs prises de position récentes : ainsi Manon Aubry, députée européenne (LFI), à propos du « nageur d’Auschwitz » Alfred Nakache ; ainsi encore Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, refusant, à propos de Marc Bloch d’évoquer l’émergence actuelle de l’antisémitisme. Ou bien Johann Chapoutot, professeur à la Sorbonne, à propos de la montée du nazisme dans son livre à succès Les irresponsables ; ou Sophie Binet secrétaire générale de la CGT à propos des mémoires d’Henri Krasucki, en tant que responsable de la « Main d’œuvre immigrée juive » ; ou Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des Droits de l’Homme, dans son discours d’introduction, le 11 juillet dernier au théâtre Récamier, à la pièce de l’historien Vincent Duclert sur Dreyfus : les uns et les autres évoquent la « résistance » – la résistance au macronisme à quoi ils appellent – en guise d’analogue aujourd’hui au combats de Dreyfus, de Marc Bloch ou de Krasucki contre un antisémitisme désormais au mieux ramené à l’anecdote et dont ils ne parviennent d’ailleurs pas à prononcer le nom.
Bien d’autres occurrences pourraient encore nourrir ce dossier considérable et fourni, comme autant de signes de ce qui semble bien relever d’un désir de faire silence sur l’ampleur actuelle de la haine antisémite autant que sur ses dimensions historiques de longue durée.
Les silences de L’Histoire
Deux événements paraissent bien corroborer cette impression générale. Le numéro 548 d’octobre 2026 de la revue L’Histoire comporte un dossier de 32 pages intitulé « Weimar : la République assassinée ». La surprise que réserve ce dossier, qui se veut, selon la vocation que s’est assignée la revue, de vulgarisation intelligente, convoquant pour cela les meilleurs spécialistes, est ici l’absence quasiment totale du paramètre de l’antisémitisme. Le mot lui-même n’apparaît que deux fois dans tout le dossier. Et le mot völkisch, intraduisible marqueur de l’antisémitisme nazi, néanmoins rendu ici par le néologisme « ethno-national », est mentionné trois fois sans être le moins du monde associé à la dimension de l’antisémitisme. En outre les multiples occurrences pour lesquelles le paramètre de l’antisémitisme est pourtant incontournable sont ou bien mentionnées, mais sans que le rapport à l’antisémitisme ne soit établi (ainsi l’assassinat de Rathenau le 24 juin 1922 – juif, ministre des Affaires étrangères, personnalité d’exception, emblématique de la République de Weimar – par l’organisation Consul, dont l’antisémitisme faisait partie de la profession de foi) ou bien elles sont passées sous silence (tel le pogrom des 5 et 6 novembre 1923 du Scheunenviertel, le quartier des granges, un quartier juif de Berlin).
Il n’y aurait donc pas d’antisémitisme aujourd’hui – sauf à le considérer dans ce qui serait son effectivité, sa réalité, de servir directement ou indirectement les intérêts du gouvernement d’extrême droite israélien et de l’impérialisme mondial.
Silence, donc, dans ce dossier quant à l’antisémitisme nazi, alors que le RN s’apprête peut-être à accéder en France aux manettes du pouvoir, alors que l’AfD surplombe en Allemagne les élections de plusieurs parlements régionaux.
Une invention au service du sionisme
Le second événement est un colloque, l’insolite journée du 24 septembre à l’Assemblée nationale, voulue par les députées Danièle Obono et Gabrielle Cathala (LFI) dans le but affiché de lutter contre l’antisémitisme. Cette journée donne à notre sens une clé pour appréhender ce qui est en cause. Sans doute l’objectif politique était-il clair : lever l’hypothèque de l’accusation d’antisémitisme lancée contre LFI. Pourtant la thèse diffusée pendant toute cette journée par une quinzaine d’universitaires voulait établir qu’il n’y a pas d’antisémitisme, du moins pas un antisémitisme en soi, éternel et attaché par là-même à la nature humaine, mais seulement le racisme, dont l’antisémitisme ne serait qu’une modalité à contextualiser dans son époque historique – ou peut-être même dans ce que les disciples de Heidegger appelleraient son « historialité » –un antisémitisme référé « épochalement » à « l’histoire de l’être ». L’antisémitisme réel ne serait ainsi qu’un artefact, une invention au service du sionisme et d’un impérialisme greffé sur le souvenir de la colonisation et cherchant à la perpétuer. Dès lors, notion-alibi pour l’oppression de peuples anciennement ou actuellement colonisés, il ne serait qu’une instance imaginaire qui n’aurait pas à être évoquée : ni quant au nazisme, dont il occulterait les séquences causales réelles que l’historien s’emploierait au contraire patiemment à mettre en évidence, ni non plus quant au 7-Octobre, dont la mention masquerait la vérité de ce qui a eu lieu, le « génocide des Palestiniens de Gaza ». Il n’y aurait donc pas d’antisémitisme aujourd’hui – sauf à le considérer dans ce qui serait son effectivité, sa réalité, de servir directement ou indirectement les intérêts du gouvernement d’extrême droite israélien et de l’impérialisme mondial.
« L’antisémitisme de personne »
Pourtant l’imputation d’antisémitisme est volatile. Selon son immaîtrisable logique, on passe du gouvernement Netanyahou à Israël tout entier, et au sionisme, puis aux juifs, à ceux des juifs qui ne font pas amende honorable quant au sionisme, voire à ceux dont on peut soupçonner la sincérité des actes de contrition (de leurs multiples « not in my name», pathétiques et arrogants) et finalement en dévalant une pente trop glissante, aux juifs, à tous les juifs : comme s’il était inévitable de devoir assigner à un antisémitisme connotant (au-delà d’un petit groupe d’humains renvoyés à un environnement sociologique ou historique particulier et mis en accusation pour ce qu’ils auraient fait) un élargissement continu de la question juive à l’humanité dans son entier.
Il n’y a, il n’y aurait donc pas d’antisémitisme, parce que l’antisémitisme aujourd’hui est devenu « l’antisémitisme de personne » : mais par là-même ne demeure-t-il pas l’indécidable question de tous ? Et une question pour chacun ?














