Six ans après l’assassinat de Samuel Paty, les mobilisations lycéennes interrogent la place de la violence dans la contestation. Entre revendications légitimes, discours de légitimation de la force et autocensure des enseignants, l’école peine à rester cet « asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ».
Karan Mersch, enseignant de philosophie
Ce 16 octobre, l’islamisme violent a réussi à faire taire définitivement et de la plus sanglante des façons la voix d’un enseignant qui réalisait son travail de façon admirable, avec la conviction que devraient avoir toutes les personnes chargées d’une mission de service public. Au-delà des condamnations du moment, y a-t-il eu un sursaut républicain pour protéger l’école de toute forme de violence, afin qu’elle puisse redevenir « l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas »1Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, Circulaire du 31 décembre 1936, consacrée à la lutte contre la propagande politique dans les établissements scolaire. ? Six ans après, le constat est amer : les enseignants s’autocensurent de plus en plus, chez les élèves, progresse l’idée d’une certaine légitimité de la violence lorsqu’elle vise une personne ou un groupe de personnes accusés de porter atteinte aux croyances religieuses, ou à un principe perçu comme tel. Il faut regarder les choses en face : la violence terroriste a produit des effets durables. Le monde scolaire a retenu la leçon : sous d’autres formes, l’idée même de violence s’est banalisée.
Indulgence et paradoxes
Dans les manifestations lycéennes de ces derniers jours, il y a eu au moins deux cas d’apologie du terrorisme (ici et là). Ces faits sont totalement marginaux, il faut y insister : la violence qui accompagne des manifestations aux revendications légitimes n’a aucun lien direct et significatif avec la haine islamiste. On peut cependant se demander si la brèche ouverte par l’assassinat de Samuel Paty n’a pas permis à la violence de s’engouffrer dans l’institution scolaire. Ce qui est le plus significatif, ce n’est pas seulement l’intensité de la violence, mais aussi les discours remarquablement indulgents à son sujet, y compris chez ceux qui ne s’y adonnent pas.
Des lycéens, qui ont pu, dans certains cas, recevoir la caution d’élus de LFI, considèrent que la violence est un moyen légitime pour médiatiser sa cause. Ce qui n’empêche pas les mêmes de se désoler de la focalisation des médias sur la violence. Ce n’est pas la seule contradiction apparente : des locaux sont saccagés quand les revendications consistent à demander leur entretien ou leur rénovation ; des personnels de l’éducation sont molestés alors même que les revendications portent sur le renforcement des effectifs. Ces incohérences sont généralement écartées au motif que ces violences sont commises par une minorité, souvent extérieurs aux établissements. Mais leur condamnation ne se fait pas toujours entendre alors que toute forme d’atteinte à l’école devrait théoriquement faire réagir, pour asseoir la respectabilité et la maturité d’un mouvement.
Le monde scolaire a retenu la leçon : sous d’autres formes, l’idée même de violence s’est banalisée.
La violence comme principe de validation
L’attentat contre Samuel Paty, le 16 octobre 2020, puis celui contre Dominique Bernard, le 13 octobre 2023, n’ont pas eu pour seul effet de nous acclimater à la violence, mais d’installer un biais idéologique commun. La violence est devenue un moyen de confirmer la validité du discours. Si les casseurs agissent ainsi, c’est qu’ils doivent subir de la part de la société une violence au moins équivalente pour les pousser à de telles extrémités. Si des lycées brûlent, c’est que les emplois du temps doivent être vraiment insupportables. La violence contre l’État est exonérée de toute responsabilité propre. Plus elle est intense, moins elle semble devoir être contestée – « pour ne pas faire le jeu de l’extrême droite » –, et plus elle semble incriminer l’État.
À un degré bien plus élevé de violence s’est diffusée, ces dernières années, l’idée que si certains sont allés jusqu’à attenter à la vie d’enseignants, c’est parce que la laïcité est une atteinte insupportable à certaines croyances et qu’elle serait constitutive d’un système oppressif. Ce mécanisme déresponsabilise les auteurs de ces crimes et charge unilatéralement l’État. Se développe ainsi le principe de la justification des moyens pour s’y opposer car, face à l’oppression, tout devient acceptable.
Certes, la violence exercée par les forces de l’ordre est réelle, et parfaitement condamnable. Les abus des représentants de l’autorité publique sont inacceptables et doivent être sévèrement sanctionnés. L’exaspération des manifestants face à ces abus est compréhensible, mais elle conduit souvent à des généralisations qui ne sont pas fortuites, et qui rentrent dans un schéma de pensée « antisystème ».
L’antiracisme lui-même peut être instrumentalisé dans un sens hostile à la République. S’opposer à la violence des manifestations aurait un « arrière-goût raciste évident », explique Jean-Luc Mélenchon à propos des actions du gouvernement. Comme si les éléments violents avaient pour seule origine les banlieues et qu’empêcher l’expression de leur désarroi relevait du racisme. Les casseurs sont certes souvent extérieurs au mouvement étudiant, mais au sein de cette minorité violente se trouvent aussi des lycéens échauffés par des thèses idéologiques qui assument la violence. Ils ne viennent pas tous des quartiers défavorisés. Circule enfin le leitmotiv de la convergence des luttes, qui fait fleurir des drapeaux palestiniens et des keffiehs dans les manifestations lycéennes. Dans une situation complexe, cette confusion est propice à la récupération idéologique.
Ainsi, quand la violence cesse d’être unanimement condamnée pour devenir un moyen de faire valoir des revendications légitimes, c’est toute la société qui se trouve fragilisée.
La mécanique soupçonneuse qui conduit à considérer que la source de toute violence réside dans l’État ne suffit pas à expliquer l’ensemble du phénomène. Des actes de violence qui seraient commis au nom de la lutte contre l’antisémitisme auraient peu de chances de rencontrer la même absolution. Il y a un traitement différencié des haines, indice qu’un fond idéologique supplémentaire est en action. À la dimension antisystème s’ajoute donc une conception de l’antiracisme très sélective, laquelle, par réflexe antisioniste, fait de l’antisémitisme un angle-mort.
La force pour seul horizon
Le lien entre la violence d’une minorité de casseurs et le terrorisme se limite dans l’écrasante majorité des cas à cette idéologie antisystème, mais il suffit à laisser sur l’école une empreinte réelle. Ce n’est pas un hasard, par exemple, si l’influenceur Regelegorila (3) qui rencontre un vrai succès chez les jeunes (376 K followers sur Instagram, 930 K sur TikTok, 135 K sur X…), rejette le film L’abandon en dénonçant du racisme dans un récit pourtant factuel, et, parallèlement, justifie le recours à la violence dans les manifestations lycéennes.
La situation actuelle porte l’empreinte des violences de ces dernières années, dans un monde où s’enchaînent les crises internationales et nationales, qu’elles soient géopolitiques, sanitaires ou sociales. Le choc produit par l’assassinat de Samuel Paty a aussi engendré des contre-récits qui participent aux instrumentalisations qui accompagnent aujourd’hui des luttes légitimes. La condamnation, il y a six ans, de ce crime n’a pas entraîné une prise de conscience capable, dans ses effets sur le long terme, d’interdire certaines expressions outrancières et de contenir les discours.
La violence est comme un vent qui emprunte des directions multiples. Lorsqu’elle s’ancre dans les rêves insurrectionnels de la gauche radicale, ses effets peuvent venir alimenter le potentiel de violence observable à l’opposé de l’échiquier politique. Ainsi, quand la violence cesse d’être unanimement condamnée pour devenir un moyen faire valoir des revendications légitimes, c’est toute la société qui se trouve fragilisée et avec elle la capacité des jeunes générations à résoudre leurs désaccords autrement que par la force.














