François Rastier, directeur de recherche en linguistique, spécialiste des discours identitaires contemporains, du nazisme au décolonialisme
Le 22 janvier 2026, l’Assemblée nationale française adoptait une résolution visant à inscrire la mouvance des Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes. Voici deux des premiers considérants : « la mouvance transnationale des Frères musulmans constitue un réseau idéologique structuré prônant l’instauration d’un ordre politique fondé sur la charia, totalement incompatible avec les principes démocratiques, la laïcité et l’État de droit » ; et « cette organisation transnationale, bien qu’opérant souvent sous couvert associatif, éducatif ou religieux, mène une action d’influence fondée sur l’entrisme institutionnel, le détournement de libertés fondamentales à des fins communautaristes et la création de contre‑sociétés religieuses ».
Comment en est-on venu là ? Contestés dans de nombreux pays arabes, de l’Arabie saoudite à l’Égypte et à la Tunisie, les Frères musulmans, appuyés par le Qatar, ont de longue date entrepris de réislamiser les émigrations en Europe, et de diffuser leur idéologie dans les universités, notamment pour y former des cadres. Ils ont si bien réussi qu’en janvier 2025 les Émirats Arabes Unis ont décidé de ne plus accorder de subventions à leur étudiants désireux de se former au Royaume-Uni, pour éviter qu’ils ne versent dans l’islamisme. Des pays musulmans, peu suspects d’islamophobie, se montrent en l’occurrence plus prudents et plus avisés que les pays européens.
Le cas de Tariq Ramadan fut d’autant plus exemplaire de leur naïveté qu’après une thèse hagiographique consacrée à son grand-père, Hassan Al-Banna, fondateur de la confrérie, il fut nommé professeur d’islamologie à Cambridge, dans une chaire créée à son intention et financée pour plus de dix millions de livres par le Qatar.
L’objectif demeure la légitimation académique d’un discours islamiste, et Clément Fayol écrivait déjà en 2020 : « Récemment, pour compenser la chute de Tariq Ramadan, le Qatar a convaincu l’ancien chercheur du CNRS François Burgat et le professeur Bertrand Badie, l’une des têtes d’affiche de Sciences Po Paris, de prendre la tête du Centre arabe de recherche et d’études politiques (Carep), financé par le Doha Institute. Or le Carep est la filiale du think tank d’un des conseillers préférés de l’émir du Qatar, Azmi Bishara1Clément Fayol, Ces Français au service de l’étranger, Paris, Plon, 2020, p. 24.. » Le Carep organise régulièrement à Doha des conférences sur les sciences humaines, et dispose de locaux à Paris pour ses opérations d’influence, dont voici un exemple récent.
Un colloque militant
En novembre 2025, le Carep a voulu organiser un colloque au Collège de France, en liaison avec la chaire du professeur Henry Laurens : La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines. Il était de fait centré sur l’Europe. Voici ce qu’indique notamment l’appel : « L’Europe est ainsi prise entre le poids de son héritage colonial et impérial, son identification culturelle avec Israël, la charge représentée par sa culpabilité dans la destruction des juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale, l’importance de ses relations économiques, technologiques et scientifiques avec l’État hébreu, la montée de l’indignation d’une partie de son opinion publique, marquée par l’accusation d’apartheid et aujourd’hui de génocide dans la guerre de Gaza ».
Jamais peut-être un colloque n’aura suscité autant de tribunes collectives et de pétitions, au sein du Collège de France lui-même, comme dans les universités.
Malgré les nuances qui les estompent, trois thèses ainsi illustrées : 1/ L’Europe (et non le régime nazi) est coupable de l’extermination des juifs ; 2/ Elle a un « héritage impérial et colonial » qui justifie « son identification culturelle avec Israël » ; 3/ Son opinion publique est marquée « par l’accusation d’apartheid et aujourd’hui de génocide ». Ces derniers mots clés, apartheid et génocide, sont des signes de ralliement clairement accusateurs. Il s’agit ainsi d’affaiblir le soutien de l’Europe à Israël, si mesuré et critique soit-il. Voici des titres de panels qui illustrent cette intention : « Le sionisme comme projet européen d’expansion coloniale » ; « De l’instrumentalisation de la Shoah dans le déni de l’affliction palestinienne » ; « Réseaux d’influence et intérêts économiques » ; « De la rhétorique à la complicité : l’Europe et la crise du droit international à Gaza ».
En raison de multiples éléments embarrassants du programme annoncé, l’administrateur du Collège, Thomas Römer, a fini par retirer son soutien, et le colloque s’est tenu aux dates indiquées, mais dans les locaux parisiens du Carep. Sans doute attaché à l’information scientifique, le journal l’Humanité retransmit obligeamment sur son site l’intégralité des communications.
Jamais peut-être un colloque n’aura suscité autant de tribunes collectives et de pétitions, au sein du Collège de France lui-même, comme dans les universités, plus de 300 universitaires déclarant que cette interdiction alléguée « ouvre la voie à une censure institutionnelle », et des centaines de chercheurs ont signé une pétition de protestation contre « l’annulation » et appelé à la démission du ministre.
Parallèlement, la revue Le Droit de Vivre présentait en quatre articles successifs, un bon nombre d’intervenants dont le statut scientifique restait d’autant plus évasif que leurs états de service évoquaient plutôt des agents d’influence du Qatar, du Hamas, voire de l’Iran, bref de ce que l’Ayatollah Khamenei nomme le Front de la Résistance. Enfin, la revue Mézetulle a publié une analyse minutieuse de Benjamin Straehli qui discute sans parti-pris le statut scientifique des communications — resté au demeurant secondaire, car l’objectif militant a primé sur l’objet scientifique, et le discours académique ne semblait là que pour blanchir le propos idéologique.
Une carte énigmatique
La carte de la Palestine mandataire qui figure sur page d’accueil du Colloque, toujours en ligne sur le site du Collège de France, est légendée ainsi : « Carte de la Palestine sous le mandat britannique (détail), coll. Amjad Ghannam – © The Palestinian Museum Digital Archive ». Cette carte mérite l’attention, car elle fut reproduite sur les affiches et projetée comme toile de fond pendant toute la durée du colloque.
Étrangement, elle ne correspond à aucune des deux cartes reconnues de la Palestine mandataire et du foyer national juif, ni celle de 1920 qui englobe la Jordanie actuelle et une partie sud de la Syrie jusqu’à l’Irak, ni celle de 1922 qui restreint ce foyer à l’Israël actuel, augmenté de la Cisjordanie et Gaza, donc un territoire qui s’étendait « from the river to the sea ». Au lieu de cela, c’est une carte anglaise de la province romaine de Palestine qui est présentée : elle est intitulée Palestine in the Time of our Lord, ses toponymes sont en latin et son échelle se compte en lieues romaines2Je remercie Gérard Panczer (Vigilance université, Lyon) d’avoir attiré mon attention sur ce document..
L’usage d’une carte de l’époque romaine permet d’effacer tout à la fois la Palestine mandataire et le foyer national juif.
Le terme de Palestine reflète ici un certain anachronisme qui peut attirer l’attention. Au premier siècle, la région n’était pas nommée Palaestina, mais Judea. C’est l’empereur Hadrien qui au siècle suivant mène une politique anti-judaïque, remplace le nom de Jérusalem (Hierosolima) par Aelia Capitolina, en son propre honneur (il se prénommait Aelius) comme en l’honneur des dieux du Capitole, et il établit le culte de Jupiter sur l’esplanade du Temple et interdit les rites judaïques. Après la révolte juive qui s’ensuivit, il efface le nom usuel de Judaea (alors officiel pour la province romaine, et relevé comme tel par Strabon dans sa Géographie), et il le remplace par Palaestina, province qu’il rattache à la Syrie. Ce nom évoque les Philistins et non les Juifs. Le procédé est demeuré en mémoire, et Épiphane de Salamine, au IVe siècle, écrivait encore : « La Palestine, c’est-à-dire la Judée »3Voir Gérard Rabinovitch, D’une permanence païenne. Sur quelques invariants antijudaïques, Lormont, Le bord de l’eau, 2025, p. 41..
Deux mille ans après, la Judée restait encore à effacer, certes rétrospectivement. Voici par quel biais. La partie de la carte retenue pour illustrer le colloque du Collège de France et du Carep reste étrangement fragmentaire : elle présente la Galilée, mais la Judée et la Samarie ont été coupées. Le foyer historique du judaïsme antique disparaît ainsi. Pas de frontières évidemment, mais quelques lignes rouges distinguent les préfectures romaines, gouvernées par des procurateurs ou des légats4Samuel Krauss, « Les divisions administratives de la Palestine à l’époque romaine », Revue des études juives, 1903, 46-92, pp. 218-236.. En outre, si l’on revient à l’histoire contemporaine, plus de mention d’un foyer national juif, contrairement à la légende indiquée par les organisateurs du colloque : l’usage d’une carte de l’époque romaine permet d’effacer tout à la fois la Palestine mandataire et le foyer national juif.
Cela donne le ton d’un colloque qui se prétend scientifiquement exemplaire. Ce visuel projeté en permanence pendant toute la durée du colloque, comme chacun peut le constater avec les archives vidéo en ligne, lève les dernières incertitudes sur son orientation : comme la lettre volée qui donne son titre à une célèbre nouvelle d’Edgar Poe, il reste en évidence à la vue de tous sans que personne ne semble s’en aviser. Deux mille ans après celui de la Judée, c’est le nom d’Israël qu’il s’agit d’effacer et divers extrêmes politiques, des islamistes aux néo-nazis, emploient pour l’éviter la périphrase « entité sioniste ».
Sous un haut patronage scientifique, le révisionnisme géographique ne peut guère résulter d’une inadvertance. La carte logo du colloque vient du fonds d’un collectionneur, Ahmad Ghannam, qui est aussi un militant anti-israélien né à Jérusalem. Et le trésorier du Carep, cheville ouvrière du colloque, Mohamed al-Masri, résident au Qatar, n’en cache pas les orientations : son entretien intitulé « Les opinions publiques arabes soutiennent tout mouvement qui défend la cause palestinienne », est orné sur le site du Carep d’une photo du slogan éliminateur du Hamas, Palestine will be free from the river to the sea5Entretien publié le 20 octobre 2023.. Là encore, l’image éclaire le discours et dissipe les ambiguïtés du double langage.














