Ornella Guyet, journaliste
Formé après le 7-Octobre pour le dénoncer le déni, notamment à gauche, entourant la question des viols commis par le Hamas, Nous Vivrons (NV) entend porter dans l’espace public et politique, ainsi qu’au sein des luttes féministes, la parole des femmes juives doublement victimes de la misogynie et de l’antisémitisme. C’est la troisième fois que le collectif participe à la manifestation du 8 mars.
La première fois, à Paris, « on faisait officiellement partie du cortège, explique Sarah Aizenman, porte-parole de Nous Vivrons, mais ça s’est très mal passé, puisqu’on a dû être exfiltrées par la police suite à des jets projectiles de la part des antifas, d’Urgence Palestine, etc. Les organisatrices n’ont même pas jugé utile de nous demander des nouvelles. Elles nous ont en revanche envoyé un email en nous expliquant qu’on n’avait rien à faire avec elles parce qu’elles ne partageaient pas nos valeurs. »
Mais de quelles valeurs peut-il bien s’agir ? Réponse à Bordeaux, après un bon accueil de départ, les organisatrices ayant cru avoir affaire à un collectif pro-palestinien : « la responsable a changé de ton quand elle a compris qui nous étions en me disant qu’il était hors de question que nous les rejoignions car nous ne défendions pas les mêmes valeurs, à savoir celles de la Palestine, du peuple martyr, etc. », nous explique Katia Brisset, porte-parole locale de Nous Vivrons.
Un blocage prémédité
L’année dernière à Paris, les femmes de NV s’étaient retrouvées bloquées pendant plusieurs heures, protégées par la police et empêchées de partir par des militants antisionistes violents. Des blocages et agressions similaires ont aussi eu lieu à Marseille et à Bordeaux. Pour ce 8 mars, donc, face aux menaces qui allaient s’amplifiant les jours précédents la manifestation, le collectif a écrit une lettre ouverte aux organisatrices de la Grève féministe, restée sans réponse. En effet, un appel intitulé « Bloquons les fascistes, les sionistes et les racistes » avait circulé sur les réseaux sociaux de gauche radicale les semaines précédentes et avait été amplifié la veille ou l’avant-veille sur Instagram par une « story » de Sophia Chikirou, candidate LFI à la Mairie de Paris.
Cette année, les militants antisionistes radicaux ont choisi d’appliquer la même stratégie de blocage que l’année dernière. Préférant ne pas défiler plutôt que de laisser des femmes juives participer à la marche, ils avaient préventivement édité des tracts accusant Nous Vivrons d’être responsable de ce blocage, dans une logique d’inversion victimaire : « Si nous sommes arrêté.e.s c’est qu’en ce moment même, Némésis et Nous Vivrons tentent de s’imposer dans notre manif, et que la police se prépare à leur ouvrir la voie. » Et de donner des instructions : « Que faire ? […] Rester dans le cortège, s’arrêter. Montrons collectivement qu’au 8 mars, les racistes, les sionistes et les fascistes n’ont pas pignon sur rue. […] Rejoignez à l’arrière, soutenez les camarades en chantant des slogans et en formant des lignes ! » Notons qu’entre le moment de sa rédaction et celui de sa diffusion, ce texte n’a pas été mis à jour : en effet, cinq jours auparavant, Némésis avait été autorisé à manifester… dans le XVIe arrondissement, bien loin de la place Stalingrad !
Dans ce contexte, le collectif Nous Vivrons n’a pu défiler à Paris que sous une très importante escorte policière, qui a mis en place un véritable glacis autour du cortège de plusieurs centaines de personnes, moins nombreuses que l’année dernière, certes, mais motivées. Ce dernier s’est néanmoins retrouvé plusieurs fois bloqué et ralenti par des groupes de très jeunes militants situés à l’arrière du cortège officiel, que les CRS ont dû repousser. Ainsi, entre 14h et 17h, moins de 500 mètres avaient été parcourus, de la rue Armand Carrel – près de la place Jean-Jaurès – à Louis-Blanc.
« On a deux options : soit courber l’échine, baisser la tête, soit montrer au monde qu’on est forts, qu’on est fiers, qu’on bombe le torse et qu’on est là. » (Sarah Aizenman, porte-parole de Nous Vivrons)
Dans son communiqué revendiquant une « importante victoire politique » pour « le mouvement féministe », Du Pain et des Roses (DPDR), succursale du groupe trotskyste Révolution permanente, précise d’ailleurs que « Cette réussite politique n’est pas un hasard : elle est le fruit de mois de travail, de préparation et de coordination entre nos organisations, qui ont décidé de faire front ensemble face à l’extrême droite et aux soutiens du génocide », citant ses partenaires Urgence Palestine (UP), Féministes Révolutionnaires, Nous Toutes, l’AFA (Action antifasciste), Tsedek, et la participation de « milliers de manifestant.es » (qui ont fait preuve d’ « une réactivité et une synchronisation impressionnantes », précise UP dans son propre communiqué). Fait intéressant : DPDR regrette que l’organisation unitaire de la Grève féministe n’ait pas voulu s ‘impliquer dans son projet de lynchage antisémite. Comme à leur habitude, les groupes antisionistes Tsedek et UJFP ont activement participé à l’action et ont été particulièrement mis en avant dans certaines des vidéos de propagande diffusées sur Instagram.
«We will dance again »
Malgré les menaces et l’impressionnant dispositif policier, l’ambiance était festive du côté de Nous Vivrons, entre classiques des dance-floors et musique israélienne, conformément à l’esprit post-7-Octobre symbolisé par le slogan « We will dance again » : « C’est ça l’esprit de résistance des juives et des juifs explique Sarah Aizenman, notamment depuis les événements du 7-Octobre, et l’explosion des actes antisémites. En fait, on a deux options : soit courber l’échine, baisser la tête, soit montrer au monde qu’on est forts, qu’on est fiers, qu’on bombe le torse et qu’on est là. Notre place, aux juifs de France, est en République. Aujourd’hui, elle est dans la rue avec l’ensemble des manifestantes venues protester pour la défense des droits des femmes, et on veut le faire positivement. On n’a pas de colère, on n’a pas de rage, on n’a pas de hargne, mais on a un combat, on a des valeurs, et c’est ce qu’on est venu porter aujourd’hui. On a très à cœur de toujours rester dans un cadre positif et républicain. »
L’ambiance était calme et si, compte tenu des menaces, aucun enfant n’était présent, empêchant de parler d’une ambiance « bon enfant », le cortège était réellement intergénérationnel, avec beaucoup de personnes de plus de 50 ans. L’équipe chargée de canaliser le cortège avec une corde était à l’image du reste du cortège. Il n’y eu aucune provocation de ce côté-là, contrairement aux proclamations bruyantes de certains comptes X prétendant avoir filmé d’imaginaires « tensions entre sionistes et antisionistes ». À moins que ce ne soit la simple présence de femmes juives qui constitue en soi une provocation aux yeux de ces manifestants ?
Arc républicain
Les soutiens politiques, couvrant l’ensemble de l’arc républicain, étaient à cette image : Jérôme Guedj (PS), Pierre-Yves Bournazel, Emmanuelle Hoffman, Rachel-Flore Pardo (tous trois de Renaissance), Camille Vizioz-Brami et Eléonore Slama (candidates sur la liste d’Emmanuel Grégoire), Amine El-Khatmi et Aurélien Véron (LR). Le collectif NV Marseille est aussi soutenu à droite par Martine Vassal, présidente de la métropole, ainsi que par une partie de la gauche, notamment le Printemps marseillais, qui est l’alliance de la gauche hors LFI. Une élue communiste, Nathalie Teissier, en est un appui fidèle. Présente l’année dernière, elle a vu le traitement réservé aux femmes juives et dit en avoir pleuré.
Côté associatif, Nous Vivrons peut compter sur l’UEJF, Le Printemps républicain, les CitadElles ou la Licra. Dans la manifestation parisienne, nous avons aussi pu croiser deux jeunes du collectif LGBT juif Gaa’va, dont le reste des militants a pu défiler dans le cortège principal aux côtés de Golem, du RAAR et des Guerrières de la Paix. Quelques Iraniennes étaient également présentes à titre individuel, telle Panthéa, opposante au régime islamiste qui vit en France depuis 40 ans : « J’ai vu peu de monde venir avec nous depuis deux ans, mais en revanche, je vois beaucoup d’amis juifs qui viennent très régulièrement à nos manifestations et qui sont très présents. Je suis contre le mal qui est l’islamisme et qui est l’ennemi des Iraniens et l’ennemi des juifs, donc j’ai trouvé juste de venir à leurs manifestations aussi, pour exprimer ma solidarité. »
« Antisémites, vous n’êtes pas féministes. » (slogan dans le cortège parisien)
Beaucoup ont même une véritable sensibilité de gauche, et se sentent aujourd’hui orphelines politiquement, à l’image de Carole, manifestante à Paris : « Je ne suis pas anti-palestinienne. Ça fait 25 ans que je suis pour un État palestinien. Quand on tracte pour NV, il arrive que nous discutions avec des gens de LFI qui sont gentils mais nous disent : « vous comprenez, si on laisse tomber LFI, il ne reste plus personne pour représenter nos aspirations sociales. » Bienvenue dans mon monde… » À Marseille, Solidaires 13 a non seulement appelé à bloquer Nous Vivrons, mais aussi participé à l’action de blocage, suscitant ce commentaire dépité : « POV1Acronyme de « Point of view » (« point de vue »). : Quand ton ancien syndicat appelle à casser la figure aux militantes de ton asso ».
« Solidarité avec les femmes du monde entier », « Juives isolées, vous cautionnez », « Nous sommes celles que vous ne voulez pas voir », « Antisémites, vous n’êtes pas féministes », « Juives ou pas, toutes égales en droits », « Antisémites hors de nos luttes », « Ni sexisme, ni antisémitisme », « Racisme, antisémitisme, même combat », « Antisémites, cassez-vous, la rue n’est pas à vous », « Nous sommes fortes, nous sommes fières, nous sommes juives, républicaines et en colère » sont quelques-uns des slogans chantés à Paris.
« Siamo tutti antisionisti »
Deux salles, deux ambiances à Paris. Côté « queue de cortège », obsession antisioniste : sur un camion, une jeune femme s’égosille : « Free, free Palestine ! » Pas un seul slogan en rapport avec le sujet du jour ne sort de sa bouche, fût-ce pour rendre hommage aux femmes palestiennes, dont le sort est pourtant volontiers instrumentalisé par ces groupes. Aux désormais traditionnels « Siamo tutti antifascisti » succèdent les « Siamo tutti antisionisti ».
Au même moment sur X et sur diverses autres plateformes, quelques comptes s’évertuent à faire monter la pression et à exciter les troupes, notamment @AnthoDepe, qui se présente comme journaliste reporter d’images, ex-employé de l’AFP et du Dauphiné et le duo @Pain_Et_Roses/@RevPermanente. Décrivant une tentative de s’en prendre à Nous Vivrons par derrière, @AnthoDepe a lui-même évoqué une « chasse en plein Paris » et a tenté de faire croire que le barrage policier séparant les deux cortège visait spécifiquement « les Noirs et les Arabes », alors qu’il était réellement impossible de passer pour tout le monde. Nous avons dû nous-mêmes prendre le métro pour rejoindre Nous Vivrons depuis la manifestation principale.
« Des étudiants bien haineux »
C’est à Marseille que Nous Vivrons a dû faire face au plus haut degré de violence. Déjà l’année dernière, la section locale de NV avait voulu participer au cortège officiel mais en avait été violemment chassée. « Ça avait été terrible. On a entendu des « mort aux juifs » et on a dû fuir en abandonnant tout notre matériel : la police elle-même nous a crié « Fuyez, fuyez, on ne peut plus assurer votre sécurité » » , témoigne encore avec beaucoup d’émotion Sophie Nezri, porte-parole du collectif.
Pour sa deuxième participation aux mobilisations féministes du 8-Mars, le collectif de la cité phocéenne avait opté pour un rassemblement statique sur la Canebière, à côté de ceux prévus par les féministes universalistes et les militantes iraniennes des Lionnes. Or, c’est un véritable siège qu’a subi ce point fixe composé de quelques dizaines de militantes. Les CRS ont eu du mal à repousser les quelques 200 assaillants, usant de gaz lacrymogènes et devant faire appel à des renforts. Les femmes de NV ont été victimes de jets d’œufs et de bananes. Voyant cette agression, les femmes iraniennes ont rejoint NV pour danser avec elles, la sono diffusant des chansons israéliennes et iraniennes, entre autres.
Qui composait ce groupe ? Les images montrent un nombre non négligeable d’hommes agressifs, du crâne rasé aux cheveux bleus. « C’était surtout des jeunes étudiants, il y avait très peu d’Arabes et de musulmans, il faut le souligner. C’était des petits étudiants bien haineux », précise une militante.
L’environnement politique à Marseille est néanmoins sensiblement différent de celui de Paris, le collectif de femmes juives y est moins isolé : outre les soutiens à gauche déjà cités, Nous Vivrons est en lien avec les féministes universalistes, « elles aussi effrayées par les intersectionnelles », qui ont réitéré leur soutien après les événements de dimanche, comme c’est le cas de Femmes solidaires Marseille. « La violence est une pratique masculiniste qui vise à imposer la loi du plus fort », soulignent ces dernières.
« Et voilà, nous voici redevenus des Marranes. » (une manifestante parisienne)
À Bordeaux aussi, Nous Vivrons a pu défiler, sur un trajet parallèle à la manifestation officielle, avec les soutiens des nombreux Iraniens qui, s’étant égarés au milieu du cortège intersectionnel, ont déployé un grand drapeau israélien et fendu la foule et le cordon policier pour rejoindre les militantes juives, « de façon théâtrale », indique Katia Brisset. En revanche, le groupe n’a reçu aucun soutien du monde politique, qui semble avoir découvert son existence à ce moment-là.
Les marranes du féminisme ?
Sur le camion de parisien NV, le slogan : « Liberté, égalité, sororité, même pour les sionistes ! » C’est si vrai : tout comme le combat syndical a vocation à améliorer le sort de tous les travailleurs – quelles que soient leurs opinions, même quand elles lui sont hostiles – le féminisme s’adresse à toutes les femmes. Il est multiple et parfois querelleur, mais s’accorde sur un socle de revendications : droit à l’IVG, égalité salariale, refus des stéréotypes… Autant de valeurs partagées par les femmes de Nous Vivrons, au contraire de Némésis avec qui elles sont hypocritement associées par leurs détracteurs, qui use de la rhétorique féministe pour défendre des positions racistes et opposées à l’émancipation des femmes.
Le féminisme n’oblige pas à apprécier toutes les femmes, ni même toutes les féministes. En revanche, il condamne les violences faites aux femmes, toutes les femmes ! Tout comme les insultes racistes ou homophobes sont inacceptables, quelles que soient les circonstances, le sexisme et l’antisémitisme ne se drapent pas soudainement de vertu parce qu’ils sont adressés à des femmes qu’on estime être des ennemies politiques. Or, entre les « sales putes sionistes », les « suceuses de sionistes » – deux insultes courantes sur les réseaux sociaux –, les hommes agressifs contre « les sales connasses génocidaires », ces « salopes » ou les appels à « tej Nous Vivrons les grosses sionistes » (Marseille), le moins que l’on puisse dire est que la misogynie est débridée dans le camp qui s’auto-délivre des brevets d’antisexisme. À eux seuls, ces propos devraient susciter l’indignation de toutes les féministes, indépendamment de ce qu’elles pensent des orientations de Nous Vivrons.
À Paris, de fait, le cortège de ces résistantes a dû se dissoudre à quelques centaines de mètres de la place de la République, pour éviter toute agression. Au moment de se disperser, des consignes de sécurité que l’on n’aurait jamais imaginées entendre il y a encore quatre ans s’agissant d’un groupe ostracisé pour ses liens au judaïsme ont été dispensées : retirez vos casquettes, déposez vos pancartes, retirez tout signe distinctif… « Et voilà, nous voici redevenus des Marranes », nous glisse Carole.














