Fil rouge de notre histoire nationale, le mot « patrie » a beaucoup varié en signification et en valeur au point de correspondre à des conceptions politiques antagonistes. Professeur émérite de l’Université de Lille 3, Jacqueline Lalouette nous offre une étude de l’évolution des références à la patrie dans les discours politiques, de la Révolution française jusqu’aux protestations féministes contre les propos d’Emmanuel Macron appelant à un effort patriotique pour le « réarmement démographique » du pays.
Jacqueline Lalouette, Professeur émérite de l’Université de Lille 3 et membre senior de l’Institut universitaire de France. Grand prix Gobert d’histoire de l’Académie française1En lien avec la République, Jacqueline Lalouette a notamment publié : L’Identité républicaine de la France. Une expression. Une mémoire. Des principes, Paris, Fayard, 2023 et Trois fleurs de la nation. Le drapeau. L’hymne. La devise, Paris, Passés composés, 2025..
La récente panthéonisation de Marc Bloch a attiré l’attention des Français sur son œuvre d’historien, son engagement dans la Résistance, sur son éducation empreinte de traditions patriotiques, ses qualités de patriote et son amour de la Patrie, cette patrie dont il n’aurait pu « déraciner [son] cœur », comme il l’écrivit dans L’étrange défaite. À travers le mot patrie (littéralement « la terre des pères ») et ses divers dérivés, « c’est en somme toute l’histoire de la France qu’on peut entrevoir et revivre. Comme la France, ils ont connu, malgré le nombre des années, un rajeunissait perpétuel », constata Gustave Dupont-Ferrier dans La Revue historique en 1940. À l’instar de cet historien et archiviste-paléographe, bien des auteurs, juristes, historiens (Alphonse Aulard, Lucien Febvre, Jean Lestocquoy, etc.) ou philologues (Ferdinand Brunot) ont consacré de savantes recherches aux premières occurrences de ces mots et à l’évolution de leur sens, notamment entre la fin du XVe siècle – et parfois en remontant plus haut – et la Révolution française : Jean Chartier, Joachim du Bellay, Bossuet ou Montesquieu n’ont pas parlé de la patrie dans les mêmes termes. Nous nous cantonnons ici à la période courant de la Révolution à nos jours, et le faisons à grands traits.
Patrie et révolutions (1789 et 1848)
Sous la Révolution, patrie apparaît quasiment comme un doublon de nation, un doublon affectif et sacré (on élève des autels à la Patrie pour la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790). Les révolutionnaires étaient appelés patriotes, mot chargé d’une aura positive, sauf quand il était employé par les ennemis de la Révolution, pour qui il était synonyme de brigands. À l’origine, le patriotisme révolutionnaire possédait une dimension humanitaire : le 20 juin 1790, lors d’un banquet organisé par la Société du Serment du Jeu de Paume, Danton déclara ainsi : « le patriotisme ne doit avoir d’autres bornes que l’univers. » Mais en 1792, l’indispensable défense de la patrie conféra une coloration militaire au patriotisme. « Allons enfants de la patrie », cette célèbre interpellation, Rouget de Lisle put la lire sur maintes affiches apposées dans les rues de Strasbourg. Patrie donna naissance à des expressions telles que « salut de la patrie », « a bien mérité de la patrie », etc. Les citoyens s’enrôlèrent pour « défendre la patrie en danger » (ce qui n’empêcha pas la levée en masse de 1794). On prête à Napoléon quelques belles citations sur la patrie ; d’ailleurs, la devise de l’Ordre de la Légion d’honneur est « Honneur et Patrie ». Mais la France pouvait-elle rester une patrie dans un Empire soumis à un principe dynastique, où les libertés disparaissaient les unes après les autres tandis que les levées en masse provoquaient insoumissions et désertions ?
Sous la Révolution, patrie apparaît quasiment comme un doublon de nation, un doublon affectif et sacré.
Dans le préambule de la Charte constitutionnelle du 4 juin 1814, Louis XVIII rappela « les maux qui [avaient] affligé la patrie durant [son] absence » (probable réminiscence de l’emploi de patrie antérieurement à la Révolution) et dans l’article 66 de la Charte révisée du 14 août 1830, c’est patriotisme – mot en harmonie avec le passé révolutionnaire de Louis-Philippe – qui ressurgit : « La présente Charte et tous les droits qu’elle consacre demeurent confiés au patriotisme et au courage des gardes nationales et de tous les citoyens français ». Mais il fallut attendre la Révolution de février 1848 et la proclamation de la Seconde République pour voir se redéployer pleinement le vocabulaire de la sphère patriotique, teintée de la même couleur humanitaire que dans les premières années de la Révolution. Les patriotes occupèrent de nouveau le devant de la scène ; pour affermir le Gouvernement provisoire, des citoyens lui offrirent spontanément des « offrandes patriotiques », puis, le 30 mars fut formée une commission « pour recevoir et organiser les dons volontaires offerts à la patrie », présidée par Lamennais. Promulguée le 4 novembre, après la terrible répression de l’insurrection ouvrière de juin, la Constitution proclama : « Les citoyens doivent aimer la Patrie » (art. VII du préambule). Quant à Louis-Napoléon Bonaparte, après avoir trahi son serment et perpétré son coup d’État du 2 décembre 1851, dans une déclaration reproduite en tête de la Constitution du 14 janvier 1852, il dit espérer que celle-ci pourrait « donner à notre patrie des jours calmes et prospères ».
La patrie au temps des guerres
Un nouveau chapitre lexical s’ouvrit avec la guerre de 1870-1871. Après la capitulation de Sedan (2 septembre), la déchéance de l’Empire et la proclamation de la République (4 septembre), patrie retrouva tout son lustre dans les discours. Ministre de l’Intérieur dans le Gouvernement de la Défense nationale, Léon Gambetta adressa une proclamation à la Garde nationale de Paris : « La République est proclamée. / La Patrie est en danger […] ». Il invita les préfets à distribuer des fusils car, répéta-t-il, « la Patrie est en danger » ; le 21 septembre, il rappela les souvenirs de 1792, lorsque « l’étranger souillait le sol de la patrie » et exhorta les citoyens à suivre l’exemple de leurs pères. Le 20 fructidor an 78 (7 septembre 1870), Blanqui fonda le journal La Patrie en danger. Le patriotisme retrouva alors sa dimension militaire de 1792. Au printemps 1871, la volonté du nouveau gouvernement Thiers de reprendre les canons offerts par le peuple pour la défense de Paris fit naître un grand élan patriotique qui ne fut pas étranger à la formation de la Commune.
Dans les décennies suivant la défaite, se développèrent d’autres formes de patriotisme. Les monuments aux « Morts pour la Patrie » érigés dans maints chefs-lieux de cantons, d’arrondissements et de départements correspondent à un patriotisme commémoratif (accru après la création du Souvenir français, en 1887) s’adressant à toute la population, tandis qu’un patriotisme pédagogique ou éducatif visait les enfants et les jeunes gens à travers l’école – grâce notamment aux manuels d’Ernest Lavisse, qui n’était cependant pas le chauvin parfois décrit – et la caserne, sans oublier les catéchismes. Le célèbre Tour de la France par deux enfants de G. Bruno (1877) porte en sous-titre « Devoir et Patrie » et Les chants du soldat de Paul Deroulède (1872) sont dédiés « à ceux qui m’ont appris à aimer ma patrie. / À mon père, à ma mère ». À tout cela, s’ajoute encore un patriotisme militant : en 1882, Deroulède créa la Ligue des patriotes, ligue républicaine alors modérée, à laquelle adhérèrent Victor Hugo, Léon Gambetta, Paul Bert et bien d’autres républicains respectables.
La crise boulangiste puis l’affaire Dreyfus transformèrent ce patriotisme des années 1870 en un nationalisme haineux et agressif doublé d’un esprit militariste.
La crise boulangiste puis l’affaire Dreyfus transformèrent ce patriotisme des années 1870 en un nationalisme haineux et agressif doublé d’un esprit militariste. Dès lors, deux conceptions de la patrie se heurtèrent, celle de la Ligue de la Patrie française, fondée par Jules Lemaître en 1898, qui ne concevait pas « d’autre patriotisme que le respect et l’amour de l’armée » et celle de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen, également fondée en 1898, dont les membres refusaient « de chanter les litanies d’un chauvinisme imbécile » ou de crier « sur ordre “Vive la France” » (Francis de Pressensé, 1899). À gauche et à l’extrême gauche se développa le rejet de la Patrie, parfois exprimés en termes violents, au bénéfice de thèses internationalistes. En 1894, l’Almanach de la question sociale proclama : « La patrie n’existe plus. Le patriotisme est une absurdité. […] Plus de patries ! Plus de frontières ! L’union de tous les producteurs contre tous les parasites. » Jean Jaurès – qui ne prenait pas au sérieux la phrase du Manifeste du parti communiste selon laquelle « les prolétaires n’ont pas de patrie » – s’efforça à la synthèse : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. […] » (L’Armée nouvelle, 1910). En 1914, prônée par Raymond Poincaré, l’Union sacrée triompha.
Patrie et patriotisme furent alors à l’ordre du jour. Des fillettes rattachées à la Croisade des enfants s’adressèrent aux généraux Joffre, Pau, de Castelnau : le cœur « brûlant d’amour pour leur chère patrie », elles les assuraient du soutien de leurs prières. En 1915, se forma une Association nationale française pour la protection des familles des morts pour la patrie ; en 1916 suivit une Union des pères et mères dont les fils sont morts pour la patrie. Mais au front certains soldats supportaient mal le discours jusqu’au boutiste des politiques et de l’arrière et, sous leur plume, patriote – qui se transformait parfois en patriotard – sonnait comme un reproche ; ils n’en pouvaient plus d’entendre parler de la patrie : « il est inutile que vous cherchiez à me réconforter avec des histoires de patriotisme » écrivit ainsi un soldat à ses parents, en 1916 (Lettres de poilus).
Après la victoire, le patriotisme commémoratif reprit ; au long des années vingt et trente, dans la quasi-totalité des communes s’éleva un monument généralement dédié aux « morts pour la France » ; sur certains d’entre eux, subsiste l’ancienne formulation « morts pour la patrie » que l’on trouve aussi dans des églises (Remiremont), des gares (gare de l’Est à Paris), etc.
Les horreurs des combats et l’ampleur du nombre de tués firent considérer la patrie comme une idole sanguinaire dans une certaine partie de l’opinion. Dans le numéro du 15 octobre 1925 de La Révolution surréaliste – les surréalistes étaient alors encore proches des communistes et de Clarté – Aragon, Antonin Artaud, André Breton, Robert Desnos, Max Ernst, Philippe Soupault, etc. cosignèrent un texte intitulé « La révolution d’abord et toujours ! ». Le patriotisme y est présenté comme « une hystérie […] plus creuse et plus mortelle qu’une autre », l’idée de patrie comme « le concept le plus bestial, le moins philosophique dans lequel on essaye de faire entrer notre esprit ». À peu près au même moment, Pierre Taittinger formait au sein de la vieille Ligue des patriotes une subdivision rassemblant les Jeunesses patriotes (groupement fasciste selon plusieurs historiens), qui prirent leur indépendance en 1926 (et furent dissoutes en 1936). Deux ans plus tôt, dans son livre Service public, le colonel La Rocque avait créé la devise « Travail-Famille-Patrie » que l’État français reprit en 1940.
Les horreurs des combats et l’ampleur du nombre de tués firent considérer la patrie comme une idole sanguinaire dans une certaine partie de l’opinion.
Mais si l’État français se réclama de la Patrie, cela fut encore plus vrai pour la France libre (l’émission « Les Français parlent aux Français » avait pour devise « Honneur et patrie ») et pour la Résistance intérieure, pour les FFI (il existait un maquis nommé « Résurrection-Patrie) comme pour les FTP (un détachement de FTP portait le nom de Patrie).
Depuis la Libération
Le souvenir de Vichy et les guerres coloniales, notamment la guerre d’Algérie et les exactions de l’OAS, jetèrent l’opprobre sur la patrie et le patriotisme encore plus que ne l’avaient fait des événements antérieurs. Considérées comme des vieilles lunes, patrie et patriotisme survécurent grâce à la droite et à l’extrême droite (le Front national fut fondé en 1972). En dehors d’une frange de gauchistes, ces mots commencèrent à retrouver du crédit au début du XXIe siècle – cependant les appels de Ségolène Royal à La Marseillaise et au drapeau suscitèrent des moqueries au sein du Parti socialiste –, les attentats de janvier et novembre 2015 n’étant pas étrangers à ce réveil. Dans son livre Nous avons encore envie, publié en mai 2026, Raphaël Glucksmann se montra déterminé à « assum[er] la bataille du patriotisme jusqu’au bout » ; le 4 juin, un journaliste de Radio Nova ayant demandé à Jean-Luc Mélenchon « est-ce que vous êtes patriote ou pas ? » en reçut cette réponse : « patriote, oui, évidemment » ; puis le leader de la France insoumise précisa que tout le monde est patriote en France, mais qu’il y a « mille manières d’être patriote, patriote comme un abruti, en détestant tout le monde, en étant chauvin […] et la manière plus décontract, plus cool […] Est-ce que je suis patriote ? Oui et plus que certains qui font les malins et se couchent par terre dès que Trump leur fait les gros yeux. »
En dehors d’une frange de gauchistes, ces mots commencèrent à retrouver du crédit au début du XXIe siècle, (…) les attentats de janvier et novembre 2015 n’étant pas étrangers à ce réveil.
L’accent est aussi mis sur d’autres formes de patriotisme. En 2005, Dominique de Villepin a appelé les Français au « patriotisme économique », suivi par Arnaud Montebourg en 2014. Le programme de Raphaël Glucksmann comprend un « contrat patriotique » permettant de s’assurer du « patriotisme fiscal » des riches. En janvier 2024, sans faire explicitement appel au patriotisme des Françaises, Emmanuel Macron a attiré l’attention sur la faiblesse de la natalité (confirmée depuis) et parlé du nécessaire « réarmement démographique », ce qui suscita les réactions des féministes : « Trahir la patrie sereinement », rétorqua Enthea sur son site Utérus hurlants ; dans Philosophie Magazine (18 janvier), Clara Degiovanni estima qu’encourager « les femmes à porter des enfants pour le bien de la patrie » revient non seulement à les réduire à un rôle de procréatrices, mais encore à passer par-dessus les histoires familiales et sur le site L’Opinion Éric Le Boucher intitula une chronique : « Natalité : “Allons enfants de la Patrie” » (21 janvier).
Ainsi, les mêmes mots renvoient à des conceptions, des significations diverses, parfois antagonistes. C’est pourquoi les nombreuses définitions qui en sont données s’avèrent finalement superficielles et trompeuses puisque, en raison du contexte et des personnes, les conceptions, sentiments et comportements liés à la patrie et au patriotisme peuvent se révéler radicalement différents.















