L’AfD, le parti d’extrême droite allemand qui vient de remporter une victoire historique en Saxe-Anhalt, a placé la « remigration » au cœur de son programme. En France, ce thème figure au programme de Reconquête, le parti d’Éric Zemmour et de Sarah Knafo, qui organise son université d’été ce week-end à Port-Marly (Yvelines). Loin de proposer un simple durcissement des politiques migratoires, ce projet propose une véritable rupture civilisationnelle, comme le revendiquent d’ailleurs, pas toujours à demi-mots, ses partisans.
Ornella Guyet, journaliste
Quand Éric Zemmour évoque la « remigration », il parle d’un « principe de précaution » visant « les musulmans » dans leur ensemble. Il n’est pas ici question d’établir une distinction entre nationaux et étrangers. Au prétexte que la grande majorité des attentats terroristes ces dernières années est d’origine islamiste et que, selon lui, la majorité des délinquants seraient musulmans, il s’agit d’appliquer une punition collective à l’ensemble de ce groupe.
Compte tenu du fait que beaucoup de terroristes étaient, aussi, de nationalité française ou belge, on imagine assez bien le champ que couvre le projet de « remigration » pour Reconquête. Mais qu’est-ce, au juste, qu’un musulman pour Zemmour ? Un croyant ? Un pratiquant ? Un individu simplement issu d’une famille ou d’un pays de culture musulmane ? Et comment procéder pour les recenser, compte tenu – et c’est heureux – qu’il n’existe pas en France de recensement ethnico-religieux ? Que faire des couples mixtes et de leurs enfants ? Des convertis ? Quand Zemmour évoque la « menace » que fait peser l’islam – et non le seul islamisme – « sur les juifs les chrétiens et l’ensemble des Français », sous-entend-il que les Français musulmans ne sont pas des Français, ni ne sauraient être menacés par l’extrémisme religieux ? Envisage-t-il de leur retirer leur nationalité avant de les expulser ?
Le programme de Reconquête sur le sujet reste volontairement très vague. Les mesures destinées à mettre en place ce projet n’y sont nullement détaillées, mais les rares qui le sont ont de quoi inquiéter : création d’un « ministère de la remigration » (Zemmour 2022) ou sortie du traité instituant la Cour européenne des droits de l’homme (Européennes 2024, pour la liste menée par Marion Maréchal). Aujourd’hui, certains partisans de Sarah Knafo proposent de renvoyer les travailleurs étrangers pour, en paraphrasant à peine, « mettre les chômeurs (français) au travail ». Jusqu’où la surenchère ira-t-elle ?
Dans les faits, il n’existe pas de projet « remigratoire » soft, ni chez Reconquête, ni ailleurs, quoi qu’en dise Hilaire Bouyé, président de Génération Zemmour, qui, pour rassurer son électorat1Bouyé était de liste de Reconquête dans le VIe arrondissement à Paris aux dernières élections municipales., veut faire croire qu’il ne s’agit « que » d’appliquer les OQTF2Obligation à quitter le territoire française.. Car dans le même temps, celui qui est aussi porte-parole de Reconquête évoque bien un projet civilisationnel : il est question de « sauver notre civilisation ». Pour lui, la « remigration » constitue clairement la réponse à apporter au « grand remplacement ».
En 2025, le militant a tenu ce type de discours à la fois lors du premier Sommet de la Remigration et lors du troisième congrès du parti néofasciste portugais Reconquista. Ce dernier est dirigé par Afonso Gonçalves, un militant qui assume son racisme et le fait de vouloir rendre le droit de vote censitaire et de le retirer aux femmes. Il est justement l’un des co-organisateurs du Sommet de la Remigration, dont Jean-Yves le Gallou, qui prévoit lui-même d’organiser un colloque-meeting sur le sujet à Paris le 31 octobre prochain, est, en quelque sorte le parrain intellectuel. Les autres figures de proue de cet événements sont le leader identitaire autrichien Martin Sellner, l’influenceuse néerlandaise complotiste Eva Vlaardingerbroek, l’ancien élu du Vlaams Belang et militant néonazi belge Dries Van Langenhove.
Du côté des alliances parlementaires de Reconquête, à l’échelle européenne, Sarah Knafo appartient au groupe « Europe des Nations souveraines » et siège donc avec l’AfD (Alternative für Deutschland), un parti d’extrême droite allemand rassemblant des nostalgiques du IIIe Reich, qui vient de remporter près de 44 % des voix lors des élections régionales en Saxe-Anhalt. Knafo trouve absurde de qualifier de néonazi ce parti, qui est donc susceptible de gouverner. Dans ce groupe, également, Milan Mazureck, qui avant d’être élu était encore un néonazi prônant la violence armée, et Roberto Vannacci, un ancien général italien nostalgique de Mussolini.
Quant à Éric Zemmour, il a signé le « Save Europe Act » pour la « remigration » avec des néofascistes, pour certains ouvertement antisémites, dont plusieurs représentants de l’AfD, mais aussi Mazureck et Vannacci, ainsi que l’ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán. Lancée lors du deuxième Sommet de la Remigration à Porto, la campagne « Save Europe Act » vise à promouvoir l’idée de la « remigration » à l’échelle européenne, en lançant une pétition auprès de la Commission, qui a pourtant refusé d’enregistrer une initiative « contraire aux valeurs européennes », au grand dam de Sellner, Vlaardingerbroek, Van Langenhove & co.
Aujourd’hui, même Marine Le Pen rejette le concept de « remigration » comme étant « antirépublicain ». Qu’elle le fasse avec des arrière-pensées électoralistes ne change rien à l’affaire : cela situe bien Reconquête à sa droite. Or, Sarah Knafo continue de se présenter comme une « gaulliste de droite », et un certain nombre de ses électeurs semblent sincèrement croire que la « remigration » à la sauce Reconquête ne concernerait que les étrangers en situation irrégulière – ce qui soulève déjà de nombreuses questions – et nullement les immigrés « assimilés », encore moins les Français d’origine étrangère.
Pourtant, les partisans de cette thèse, avec lesquels les responsables de Reconquête tiennent des discours et signent des pétitions, défendent bien l’idée d’expulser des citoyens européens d’origine étrangère qui n’ont d’autre « chez eux » que l’Europe. Martin Sellner, dont les réseaux militants se sont mis au service de la récente victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt, et Dries Van Langenhove évoquent volontiers le renvoi de dizaines de millions de personnes à l’échelle du continent. Ils rappellent aussi constamment qu’à leurs yeux, « l’assimilation » n’est pas possible pour les populations visées. Comment, dès lors, envisager qu’il ne puisse s’agir d’expulser les « immigrés assimilés » ?
Comparaison n’est pas raison mais l’histoire nous enseigne qu’expulser les juifs était le premier projet des nazis. En tout état de cause, l’histoire ne commence jamais par la fin.














