Karan Mersch, professeur de philosophie
L’enquête Ifop « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France » publiée le 13 novembre 2025 a mis en évidence la radicalisation d’une partie de plus en plus importante des jeunes musulmans. Cependant, un autre point mérite d’être souligné. Il met à mal certaines idées en vogue à l’extrême droite. D’abord le fait que l’islamisation de la France serait liée à un « grand remplacement ». Le déferlement migratoire serait la cause d’un bouleversement démographique qui entraînerait, dans un même mouvement, un remplacement religieux. Or, ce lien est contredit par les chiffres : seuls 7% des citoyens Français sont de confession musulmane, et si progression il y a, elle reste très faible. Une autre idée consiste à penser que la laïcité a chassé les racines chrétiennes en créant un vide spirituel aussitôt rempli par l’islam. Nous devrions donc nous trouver face à une vague de conversion à cette religion. Or, les chiffres montrent clairement que c’est à l’athéisme que profite la perte de vitesse de la religion catholique. Face à une partie de la gauche qui est bien souvent dans le déni à l’égard de ce qui ne corrobore pas son cadre idéologique, l’extrême droite affirme quant à elle être du côté du « réel ». Une affirmation on ne peut plus contestable.
Instrumentalisation du racisme
Le sujet de la radicalisation des jeunes musulmans est à appréhender dans le cadre d’une religion qui reste nettement minoritaire. Le phénomène n’en est pas moins préoccupant. L’extrême droite souhaiterait toutefois faire croire que le problème central est la question de l’immigration alors que la réalité est plus retorse. L’islam politique est une idéologie qui se déploie à l’échelle mondiale, mais on ne peut comprendre son succès en Occident si l’on ne prend pas en compte l’existence de marchepieds, lesquels ne constituent pas des forces exogènes. Ainsi, ce sont des Français, nés en France, instruits à l’école de la République, qui se radicalisent et font la leçon à leurs parents qui ne sont pas suffisamment, à leurs yeux, dans l’orthopraxie religieuse. Leur rejet de la France est conforme à certains discours qui fleurissent au sein même de notre pays. Cette réislamisation dont parle Gilles Kepel ne trouve pas toute son explication dans les prêches d’imams étrangers. Il existe en parallèle tout un écosystème intellectuel et militant qui instrumentalise la réalité du racisme et des discriminations pour attiser la haine envers ce qui est décrit comme « blanc » et « universaliste ». Il n’est donc pas question de l’importation d’un matériau extérieur par des populations allogènes : ce sont les cadres d’une pensée très occidentale qui embrigadent des personnes dont une partie a un lien plus ou moins récent à l’immigration. Ces cadres préparent un terrain particulièrement favorable au développement de l’islamisme.
La détestation de l’Occident est encouragée par des personnes qui y sont confortablement établies, et qui visent à inciter des populations précaires à faire le chemin inverse de l’intégration, réduisant d’autant leurs chances de s’y épanouir. C’est, en quelque sorte, une idéologie auto-réalisatrice.
Cependant, la focale est encore ici trop réduite car, loin de se limiter à encourager la radicalisation des jeunes musulmans, cette idéologie anti-universaliste se répand dans les esprits de citoyens français de toutes confessions mais également sans attache religieuse. Ainsi, la défense de la laïcité est affaiblie, bien au-delà de l’influence prêtée à l’islam politique. Des sondages répétés ont montré que les jeunes en général sont de plus en plus critiques envers la loi du 15 mars 2004 « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ». Beaucoup de ces jeunes condamnent le « blasphème », lequel, il faut le rappeler, n’existe plus – et de longue date – dans le droit français. En vertu de cet état d’esprit, l’enjeu n’est plus de réagir aux incitations à la haine, mais de s’arrêter tout bonnement de réfléchir dès que quelqu’un se dit blessé, offensé, pour des raisons religieuses. Ce type d’attitude est une porte ouverte vers le fanatisme.
Flagellants et pénitents
Cet ensemble idéologique est assez hétéroclite Le militantisme intersectionnel y est entrelacé avec la pensée décoloniale. L’un et l’autre imposent une focale racialiste anti-blanche, très anglo-saxonne. Figure aussi dans cette mouvance idéologique l’approche « coexistante » qui promeut une confusion entre la laïcité et l’interreligieux, mais aussi la tendance baubériste1L’historien Jean Baubérot dénonce à raison une instrumentalisation identitaire de la laïcité, mais au lieu d’en dénoncer une déformation, il en fait une forme de laïcité sur les sept qu’il définit, et caractérise de ce nom des approches qui veulent que l’État protège la liberté de conscience contre les « intégristes ». Lire à ce propos Caroline Fourest, « Jean Baubérot, militant féroce d’une laïcité accommodante (envers les sectes et les intégristes) ». qui adjective la laïcité (« ouverte », « identitaire », « concordataire », « séparatiste »…) pour mieux la sédater.
Face aux attentats, il existe un usage du concept de « résilience » qui le pervertit en en faisant une sorte de pardon chrétien. S’exprime une caporalisation de la tolérance que l’on retrouve peu ailleurs dans le monde et encore moins dans les régions où l’islam politique est au pouvoir. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur une approche de la « french theory »2La « French theory » rassemble des théories philosophiques de la pensée française dans les années 1960 et qui ont eu du succès aux États-Unis, comme celles de Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard, Jacques Lacan ou encore Jean-François Lyotard. La critique nuancée que fait Foucault des Lumières est utilisée de façon caricaturale pour sous-entendre que derrière tout discours exprimé dans le cadre universaliste se trouveraient des enjeux de pouvoirs à dénoncer. Cette critique est devenue une affaire de posture, se traduisant par une attitude hyper critique qui s’oppose de manière épidermique aux idées dites « officielles ». qui, lorsqu’elle est mal digérée, conduit à « déconstruire » tout ce qui peut être lié à l’universalisme tout en se montrant aveugle aux autres enjeux de domination.
Au sujet de la colonisation, se manifeste une idéologie de la repentance qui se substitue à la nécessité de réparer les cicatrices de l’Histoire et de réconcilier les mémoires, et qui prend chez certains une proportion qui rappelle les flagellants chrétiens en pleine pénitence. De tout cela, il n’est pas vraiment question dans le monde arabe, à propos de la traite arabo-musulmane par exemple. Ce sont des professeurs d’université pétris de culture occidentale, qui s’évertuent à faire croire que la religion pour Karl Marx serait un lot de consolation dont il ne faudrait pas priver les opprimés, comme si le penseur du communisme encourageait la consommation de cet « opium » pour les prolétaires. Enfin, l’antisémitisme qui explose sous couvert de conflit Hamas/Israël, réactive ou actualise des schémas de pensée qui ont une longue histoire au sein du monde occidental. Cet agglomérat, répétons-le, est finalement très occidental et trouve une cohérence interne dans la volonté de détruire l’universalisme, décrit mensongèrement comme un impérialisme broyant les identités.
Un réflexe ethnocentriste conditionné
Croire que les nombreux intellectuels, professeurs, journalistes ou hommes politiques qui concourent à répandre ces idées, sous des formes parfois insidieuses, sous nos latitudes sont tous islamistes ou payés par le Qatar est une erreur. Il peut aussi exister des convergences d’intérêts avec d’autres religions, au sein du monde chrétien notamment. Surtout, et bien plus fréquente, se trouve la médiocrité d’intérêts égoïstes que sont les enjeux de pouvoir, la nécessité d’exister politiquement, intellectuellement ou médiatiquement, en suivant la vulgate du moment. Enfin, le rejet de l’universalisme a une longue tradition de penseurs occidentaux.
Sur Europe 1, Jordan Bardella a réagi à l’enquête de l’Ifop en ces termes : « C’est le résultat de trente années d’immigration hors de contrôle, qui a importé sur le sol de la France une autre culture, d’autres traditions, une autre conception de l’égalité homme-femme (…) Il faudra demain et après-demain du courage pour affronter ce qui apparaît comme la plus grande menace existentielle qui pèse sur l’identité française. » Le président du Rassemblement national veut ainsi propager la thèse d’un « choc des traditions » et en faire un enjeu identitaire alors que les positions anti-universalistes sont loin de relever d’un simple processus d’importation étrangère.
Ne se concentrer que sur l’islamisme, en l’amalgamant en outre à l’immigration, c’est ignorer une partie de la machinerie idéologique finalement « nationale », qui assaille les principes républicains. Ce réflexe ethnocentriste qui consiste à envisager le civilisationnel comme le rempart face à une menace extérieure3Lire à ce sujet l’article de Gaston Crémieux « Houellebecq-Onfray : un néoracisme en embuscade » dans Le DDV (11 mars 2023) : « Il y a fort à parier que ce propos sur la civilisation constituera le supplément d’âme de n’importe quel discours d’extrême droite dans les années qui viennent. », en plus de rendre aveugle à la complexité du danger, nous livre pieds et poings liés à l’extrême droite. Cette dernière diffuse une grille d’analyse biaisée à coup de « grand remplacement » ou de carences en racines spirituelles.
Défendre réellement l’universalisme, c’est refuser précisément de dénaturer son combat par une grille identitaire civilisationnelle et affronter résolument les idéologies très occidentales qui cherchent à l’abattre.














