Mikaël Faujour, journaliste
>> Lire la partie précédente : « Patriotes pour l’Europe : l’antisémitisme en héritage (1/2) »
Le parti belge flamand Vlaams Belang, issu du Vlaams Blok, est fondé en 1979 par Karel Dinel, traducteur en néerlandais du négationniste Maurice Bardèche, et diverses personnalités antisémites. Depuis les années 2000, le parti a tenté lui aussi de se « dédiaboliser », mais les propos antisémites de représentants restent fréquents, certains ayant fait l’objet de condamnations judiciaires.
Ainsi, le député Filip Dewinter a-t-il défendu le collaborateur du régime nazi Cyriel Verschaeve (1874-1949) et critiqué la « domination juive » dans les médias. Pour cela, il avait été suspendu, avant d’être réintégré. L’ex-président du parti Frank Vanhecke (1996-2008) a été condamné pour racisme, incluant des tropes antisémites sur les « juifs manipulateurs ». En mars 2024, après la condamnation d’un député et de plusieurs militants pour antisémitisme et négationnisme, Tom Van Grieken, président du parti depuis 2014, affirme qu’ils sont victimes d’un « procès politique » et d’une « justice de plus en plus pourrie ».En septembre 2025, au moment de la condamnation de l’ancien président français Nicolas Sarkozy, le député Filip de Man publiait un message sur Facebook où il le désigne comme « le juif hongrois Sarkozy », qui rappelle une forme de désignation dont les nazis étaient coutumiers, ainsi que l’avait analysé le linguiste Victor Klemperer dans La Langue du IIIe Reich1Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel (collection Espaces libres), 2023. Préface de Johann Chapoutot, traduction d’Élisabeth Guillot..
Dries Van Langenhove, fondateur du mouvement de jeunesse nationaliste flamand Schild & Vrienden (S&V) et député fédéral de 2019 à 2023, a été condamné en 2024 à un an de prison ferme, 16 000 € d’amende et dix ans d’interdiction d’exercer ses droits civils pour infraction à la loi sur le racisme et le négationnisme. Selon le tribunal correctionnel de Gand, il avait manifesté une volonté de « miner la société démocratique pour la remplacer par un modèle social suprémaciste blanc ».
Fidesz : entre philosémitisme et mémoire historique sélective
Premier ministre de la Hongrie depuis 2010, Viktor Orbán a, certes, déclaré ne pas vouloir que le peuple hongrois soit une « race mixte », c’est-à-dire métissée aux non-Européens, dans un discours où une plaisanterie faisait référence aux chambres à gaz. Pourtant, il affiche un philosémitisme affirmé : son gouvernement encourage d’ailleurs une « renaissance » religieuse juive – y compris avec de généreuses aides publiques – et la Hongrie est devenue le principal allié politique européen d’Israël, à mesure que l’extrême droite s’y renforçait. Au point de refuser de voter, au Parlement européen ou à l’Assemblée des Nations unies, en faveur de condamnations contre l’État hébreu.
La position « intérieure » est à l’avenant : toute critique d’Israël et toute dénonciation de ses crimes sont qualifiées d’ « antisémites », et les manifestations pro-palestiniennes sont quasi interdites, considérées comme une forme de « soutien au terrorisme ».
Le récit officiel de la Shoah est amputé de la responsabilité de l’État et du peuple hongrois, dont les crimes sont invisibilisés.
Le pouvoir hongrois n’est pourtant pas dénué d’ambiguïté. Dans la sphère intellectuelle du Fidesz, évoluent des figures notoirement antisémites, comme le journaliste Zsolt Bayer, membre fondateur du parti et récipiendaire de l’Ordre du mérite de l’État hongrois. L’obsession d’Orbán contre George Soros, juif d’origine hongroise, réhabilite aussi les tropes de l’antisémitisme d’antan, avec la figure du financier juif apatride tout-puissant.
Les efforts mémoriels du gouvernement Orbán sont eux aussi ambigus. L’homme entend honorer la mémoire de Miklós Horthy, régent de Hongrie de 1920 à 1944, collaborateur du régime nazi qui promulgua des lois antisémites et livra 435 000 Juifs hongrois, pour la plupart gazés à leur arrivée à Auschwitz. Tout en défendant ce criminel contre l’humanité, Orbán déclare, lors d’une visite à Jérusalem en juillet 2018, mener « une politique de tolérance zéro envers l’antisémitisme ». Il s’ensuit que le récit officiel de la Shoah est amputé de la responsabilité de l’État et du peuple hongrois, dont les crimes sont invisibilisés.
Entre tolérance et « cas isolés »
La Ligue du Nord, parti italien national-populiste et xénophobe2« En 2007, le représentant de la Ligue du Nord de Trévise propose d’utiliser les méthodes des SS contre les migrants. À partir de 2014, Matteo Salvini, devenu secrétaire, oriente le parti encore davantage à droite en se rapprochant de Fratelli d’Italia et de Casa Pound en Italie et du Front national de Marine Le Pen. » Claude Cazalé Bérard, “Aspects de l’antisémitisme actuel en Italie : un panorama en clair-obscur”, Tsafon, 75 | 2018, 163-173. est dirigé depuis 2013 par Matteo Salvini, vice-président avec Giorgia Meloni du Conseil des ministres depuis 2022. S’il s’est défini comme un « ami et un frère d’Israël », lui et son parti n’en ont pas moins maintenu des liens avec des personnalités et groupes néofascistes. Le député Gianluca Buonanno, décédé en 2016, qui qualifiait notamment les Roms de « déchets de la société », a ainsi fait des déclarations antisémites au journal Libero... sans être sanctionné par la Ligue. Pas plus que Roberto Calderoli, ancien ministre et sénateur, condamné à 18 mois de prison pour insultes racistes contre la ministre Cécile Kyengue, d’origine congolaise. M. Salvini, du reste, a longtemps toléré des candidatures néofascistes, comme celle de Claudio Pacini, issu du mouvement néofasciste CasaPound3« Casa Pound Italia (CPI) est un mouvement politique italien qui prétend n’être ni de droite ni de gauche, mais qui est reconnu comme un mouvement d’extrême droite de matrice néofasciste et populiste. Né à la suite d’une série d’occupations abusives, à partir de 2003, à Rome, Casa Pound crée en 2006 une organisation étudiante Blocco Studentesco et s’inscrit dans le Movimento Sociale – Fiamma Tricolore ; en 2008, Casa Pound est le premier centro sociale de droite (les autres centres sociaux se réclamant de l’extrême gauche), mais fonctionnant en réalité comme un véritable parti politique, qui dès 2011 présente ses propres candidats aux élections locales, en s’alliant avec la Ligue du Nord. De nombreux historiens ont étudié ce phénomène surtout en raison de son enracinement dans la jeunesse (au chômage, sans qualification) et de sa présence sur les réseaux où sont développés les thèmes nationalistes et populistes, xénophobes contre l’immigration et antisémites. La référence à Ezra Pound renvoie aux positions anticapitalistes et antimarxistes de l’écrivain et à son adhésion à la République Sociale Italienne de Salò : du coup la relation de Casa Pound avec le fascisme est tout à fait explicite. Des militants en 2011 ont assassiné des vendeurs ambulants sénégalais, avant de s’ôter la vie. D’autres agressions se sont produites contre les Jeunes Démocrates. »Claude Cazalé Bérard, “Aspects de l’antisémitisme actuel en Italie : un panorama en clair-obscur”, Tsafon, 75 | 2018, 163-173, avant que les pressions ne le poussent à l’écarter.
En 2019, des militants de Vérone sont exclus pour avoir tagué « Juden raus » (« Dehors les Juifs ! » en allemand, référence explicite au lexique nazi) et fait le salut fasciste. Pour ces faits, tout comme pour les ventes de littérature négationniste par des sections locales (2021), Matteo Salvini se contente de parler de « cas isolés »
Les partis ibériques (Chega au Portugal, Vox en Espagne), le Parti populaire danois (Dansk Folkeparti – DF ou DFP) et le Parti pour la liberté néerlandais (PVV), tout comme ANO en République tchèque s’inscrivent dans une histoire où l’antisémitisme n’a jamais tenu un rôle central. Leur stratégie s’est surtout construite, d’emblée, sur le rejet de l’islam. Et, s’il est souvent rappelé que Hermann Tertsch, eurodéputé et éminence grise de Vox, est le fils d’un diplomate autrichien membre du parti nazi, il ne semble pas possible de lui imputer des propos antisémites. C’est d’ailleurs lui qui a représenté Vox à la Conférence contre l’antisémitisme de Jérusalem, à l’invitation d’Amichaï Chikli, ministre israélien des Affaires étrangères, en mars 2025.
Le passé nazi assumé
Il est à signaler, enfin, qu’Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui appartenait au groupe parlementaire Identité et démocratie, en a été écarté avant que celui-ci soit renommé Patriotes pour l’Europe. Sa tête de liste, Maximilian Krah, a dit considérer que tout membre des SS ne devait pas être considéré « automatiquement [comme] un criminel ». Les liens de ce parti avec les néonazis n’avaient pourtant pas justifié, jusqu’à ce stade, une quelconque éviction. Pas plus que le fait que Björn Höcke, leader de l’AdD en Thuringe, ait « participé en 2010 à une manifestation néonazie à l’occasion du 65e anniversaire du bombardement de Dresde », qualifié le Mémorial de l’Holocauste à Berlin de « monument de la honte » ou déclaré que « [l]e grand problème est que l’on présente Hitler comme absolument mauvais […]. Mais, bien sûr, nous savons qu’il n’y a pas de noir ni de blanc dans l’histoire ».
Les liens de l’AfD avec les néonazis n’avaient pas justifié, avant son exclusion du groupe Identité et Démocratie en 2024, une quelconque éviction.
Ni le fait que ce même M. Höcke soit poursuivi pour avoir employé en 2021 le slogan des sections d’assaut « Alles für Deutschland » ( « Tout pour l’Allemagne »). Ni le fait que « [l]e co-fondateur, ancien président du parti et de groupe parlementaire et actuel président d’honneur de l’AfD, Alexander Gauland, [ait] clarifié dès 2017 ce qu’il faut entendre par […] « aspects positifs et créateurs d’identité de l’histoire allemande » ». « Si les Français sont à juste titre fiers de leur empereur et les Britanniques de Nelson et Churchill, nous avons le droit d’être fiers des réalisations des soldats allemands lors de deux guerres mondiales », a-t-il déclaré. Gauland a aussi réclamé que l’on tire un trait final sur le souvenir du passé nazi, ajoutant : « nous n’avons plus besoin qu’on nous reproche ces douze années maintenant ». Le fait que la fonctionnaire de l’AfD de Nuremberg Elena Roon ait publié un texte « Adolf, s’il te plaît, manifeste-toi ! L’Allemagne a besoin de toi ! Le peuple allemand ! », accompagnant une image de Hitler dans un groupe de discussion du parti, n’avait pas davantage conduit à réclamer l’éviction de l’AfD du groupe parlementaire.
Ad libitum…
L’usage utilitaire, opportuniste et xénophobe de l’antisémitisme
En 1999, Door Buelens, Jurgen Ceder, Roeland Raes, Joris Van Hauthem et Wim Verweycken, sénateurs du Vlaams Belang, votaient contre une loi visant à renforcer les dispositifs juridiques pour punir le négationnisme de la Shoah. Cela paraît renvoyer à une époque lointaine. Depuis les années 2010, ce parti a lui aussi pris un tournant pro-israélien, concomitant à l’arrivée de l’extrême droite israélienne à la tête de l’État.
Cette transformation ne résulte pas d’une évolution spontanée, mais d’une stratégie consciemment élaborée. L’antisémitisme n’est plus bankable, il est dévalué sur le plan électoral. Ce qui est vrai en France l’est aussi, à des degrés variables, ailleurs en Europe. C’est alors la figure de l’immigré, en particulier musulman, qui cristallise, dans les discours officiels de l’extrême droite la figure de l’ennemi intérieur, en particulier après les attentats du 11 septembre 2001. Boucs émissaires hier, les juifs sont associés de manière opportuniste au destin d’un Occident menacé, dont Israël serait le poste avancé et le rempart – ce que les dirigeants d’extrême droite de l’État hébreu ne manquent pas de revendiquer. Un phénomène que le philosophe Ivan Segré qualifie de « réaction philosémite », soit « sous le déguisement d’une lutte contre l’antisémitisme, une agression idéologique contre les fils d’immigrés, principalement arabes ou noirs, et les intellectuels, principalement progressistes ».
L’Italien Gianfranco Fini est peut-être l’un des premiers à avoir engagé la démarche de « dédiabolisation », consistant à se rapprocher d’Israël et tourner le dos à l’antisémitisme d’hier.Lui qui qualifiait encore Mussolini de « plus grand homme d’État du XXe siècle » en 1994 et qui fut accueilli par une pluie d’œufs lors de sa visite d’Auschwitz en 1999, dissout en janvier 1995, lors du congrès de Fiuggi, le Mouvement social italien néofasciste pour créer Alliance nationale, dont le document fondateur rejette explicitement le racisme et l’antisémitisme. En novembre 2003, alors vice-président du Conseil des ministres, il effectue une visite officielle en Israël où il qualifie le fascisme de « mal absolu du XXe siècle », provoquant le départ définitif d’Alessandra Mussolini et des éléments les plus radicaux du parti. C’est cette même stratégie que répliqueront, les uns après les autres, divers partis d’extrême droite.
Les juifs et Israël sont à présent intégrés, dans les discours, à l’Occident. Ainsi, en 2008, à Jérusalem, Geert Wilders, fondateur du PVV, déclare à la conférence « Facing Jihad » (« Affronter le Jihad »), que « les valeurs du Vieil Israël [« ancient Israel », ndr] sont devenues les valeurs de l’Occident. Nous [l’Occident] sommes tous Israël et Israël est en chacun de nous ». Il affirme aussi régulièrement qu’ « Israël est la première ligne de défense de l’Occident » contre l’islam.
Surenchère pro-israélienne
Cette évolution des rapports entre Israël et l’extrême droite européenne est déterminante et illustre davantage le principe « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » qu’une transformation philosophique au sujet de l’antisémitisme. Alors qu’en 1999 le gouvernement travailliste d’Ehud Barak dénonçait la coalition autrichienne incluant le FPÖ, qualifiée de « pacte avec le Diable », onze ans plus tard, en décembre 2010, Ayoub Kara, ministre délégué au Développement du Néguev et de la Galilée au sein du gouvernement Netanyahou II, reçoit une délégation – non officielle – de l’extrême droite européenne4Constituaient cette délégation Heinz-Christian Strache et Andreas Mölzer (FPÖ), Filip Dewinter et Frank Creyelman (Vlaams Belang), Kent Ekeroth (Démocrates de Suède), René Stadtkewitz (Die Freiheit), d’après le site nationaliste allemand JungeFreiheit.de (« FPÖ-Chef Strache rechtfertigt Israelkontakte », 4 janvier 2011. pour une conférence sur le « combat contre le terrorisme ». À cette occasion, est adoptée une « Déclaration de Jérusalem », qui reconnaît Israël comme « seule véritable démocratie au Moyen-Orient » et qui reconnaît « le droit à l’existence de l’État d’Israël » et « le droit d’Israël à l’autodéfense contre toutes les agressions, en particulier contre le terrorisme islamique ». Le texte affirme aussi : « Alors que les systèmes totalitaires du XXe siècle ont été vaincus, l’humanité fait face actuellement à une nouvelle menace totalitaire mondiale : l’islam fondamentaliste »5Communiqué repris dans « FPÖ: Strache: Jerusalemer Erklärung », OTS.at (agence de presse nationale autrichienne), 7 décembre 2010.. Durant ce déplacement, Heinz Christian Strache visite même Yad Vashem, le mémorial de l’Holocauste situé à Tel-Aviv6Suprême – obscène – ironie, que signale le politologue Jean-Yves Camus, « au lieu d’utiliser la kippa qui est proposée à l’entrée du mémorial, il a revêtu la casquette de la corporation d’étudiants à laquelle il appartient, la Burschenschaft Vandalia. Les corporations étudiantes autrichiennes restent des bastions de l’idéologie pangermaniste et droitière » (Contre l’islam, l’extrême droite européenne avec Israël », art. cit.) Voir « Strache, Biertonnen und das Heilige Land », Der Standard, 22 décembre 2010... Ce qui n’empêchera pas les dirigeants israéliens de continuer à observer une attitude de défiance vis-à-vis du FPÖ.
Depuis, les visites de chefs de l’extrême droite européenne en Israël se succèdent, comme celles controversées, de Viktor Orbán et de Matteo Salvini, en 2018, ou celle de Geert Wilders, en 2024, dans les colonies illégales de Cisjordanie, lors de laquelle il se déclare favorable à l’expulsion des Palestiniens vers la Jordanie.
Dans une sorte de surenchère, on voit même la Lega Nord organiser une manifestation à Milan le 4 novembre 2023 en faveur de l’État hébreu et pour la défense des « valeurs de l’Occident », à l’occasion de laquelle Matteo Salvini déclare « fasciste celui qui est contre Israël ».
Quelles actions contre l’antisémitisme ?
En février 2024, lors d’un débat au Parlement européen intitulé « Nécessité de lutter contre l’augmentation de l’antisémitisme et de la haine anti-musulmans », les députés du groupe Identité et démocratie démontrent leur instrumentalisation de l’antisémitisme. Susanna Ceccardi, députée européenne de la Ligue, résume leur position : « Aujourd’hui, en Europe, les juifs sont haïs surtout par les immigrants musulmans… aux côtés de l’extrême gauche. » Une telle affirmation permet à l’extrême droite de ne pas évoquer l’antisémitisme de son propre camp au sein duquel, comme le montrent diverses études, elle rencontre pourtant la plus forte adhésion parmi toutes les familles politiques7Ainsi, lit-on dans le rapport des Assises de la lutte contre l’antisémitisme de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), paru le 28 avril 2025 : « Le baromètre racisme CNCDH[Commission nationale consultative des droits de l’homme] indique pour novembre 2022 un score d’antisémitisme élevé à 35 % pour l’extrême gauche et à 51 % à l’extrême droite (et 54 % pour les sympathisants du Rassemblement national). Selon une enquête récente conduite par l’institut Ipsos, en moyenne, 27 % des Français adhèrent à 9 opinions antisémites sur 16 ou plus, contre 30 % pour les sympathisants du RN et 34 % chez les sympathisants de la France insoumise. » (septembre 2024) – à l’encontre, d’ailleurs, du point de vue de Bruno Retailleau, qui déclarait le considérer comme « résiduel »dans ce champ politique.
Au Parlement européen, les votes les plus systématiquement favorables à Israël proviennent de partis d’extrême droite et eurosceptiques, selon une analyse menée par l’European Coalition for Israel pour la période 2019-2024. La Hongrie, la République Tchèque et la Roumanie, gouvernées par des partis nationalistes, ont empêché l’adoption d’un texte de l’Union européenne critiquant le transfert de l’ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem décidé par Donald Trump en 2018.
Rapporté au silence sur l’antisémitisme, lourdement documenté, de nombreux militants et élus parmi les partis membres des Patriotes pour l’Europe, la nouvelle relation des partis d’extrême droite européens à l’antisémitisme est de toute évidence utilitariste.
Rapporté au silence sur l’antisémitisme, lourdement documenté, de nombreux militants et élus parmi les partis membres des Patriotes pour l’Europe, leur nouvelle relation à l’antisémitisme est de toute évidence utilitariste. La « lutte » contre l’antisémitisme a surtout la vertu d’un affichage « moral » au profit d’une vision du monde inégalitaire et raciste, qui distingue les citoyens selon leur religion et leur origine, et porte délibérément le soupçon sur les musulmans en général.
Longtemps central chez la plupart des partis les plus anciens des Patriotes pour l’Europe (FPÖ, Vlaams Belang, Front/Rassemblement national, Ligue du Nord…), l’antisémitisme a donc été démonétisé stratégiquement dans le cadre d’une commune « dédiabolisation ».
Un rapprochement en trompe-l’œil
Pourtant, si les idéologues et les médias affinitaires de ces partis s’efforcent à le dissoudre sous un déluge de bavardages et d’opinions, le réel est têtu– et contredit leurs falsifications. En premier lieu parce que les critiques les plus acerbes proviennent, dans les pays où ces partis prospèrent, des juifs eux-mêmes, bien placés pour constater que l’affichage pro-Israël est un cache-sexe à leur antisémitisme.
En Allemagne, les élus de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti allié au RN au sein de la précédente mandature européenne (2019-2024), sont à la fois les plus fervents soutiens de la politique israélienne et ceux qui s’opposent le plus à l’enseignement de la Shoah aux jeunes générations8« Ainsi, le parti réclame dans de nombreux parlements régionaux la suppression ou la réduction drastique des financements pour les mémoriaux. Au Bade-Wurtemberg, l’AfD a par exemple soumis une motion au parlement régional proposant de mettre fin au financement du mémorial NS de Gurs en France. À Gurs, 6 500 Juives de Bade, du Palatinat et de la Sarre furent déportées le 22 octobre 1940. Au total, 17 000 Juives y furent détenues, dont plusieurs milliers furent ensuite déportées vers divers camps d’extermination, principalement Auschwitz. Le mémorial est soutenu à hauteur de 120 000 euros par an. Par ailleurs, l’AfD du Bade-Wurtemberg ne veut plus organiser de sorties scolaires vers des mémoriaux NS, mais seulement vers des « lieux importants de l’histoire allemande ». Une revendication qui se retrouve sous une forme similaire dans d’autres branches régionales de l’AfD. Cela est justifié par des mesures de consolidation budgétaire – et justement par le fait qu’une image positive de l’Allemagne devrait être transmise aux migrants » (« Denkmal der Schande – Antisemitismus und Geschichtsrevisionismus in der AfD », art. cit.).
En Hongrie, János Gadó, sociologue et rédacteur en chef du magazine juif hongrois Szombat, signale « deux faits quantifiables : d’une part, le niveau négligeable de la violence antisémite et, d’autre part, le niveau particulièrement élevé des préjugés antisémites ». Ainsi, écrit-il, « en ce qui concerne les préjugés antisémites, la proportion de personnes entretenant de tels préjugés en Hongrie est de 63 %, ce qui nous place en troisième position parmi les 16 pays de l’UE évalués dans lesquels la moyenne s’établit à 39 %. […] Ainsi, la situation en Hongrie peut être résumée comme suit : le Premier ministre hongrois garde la main sur les démons qu’il a lui-même contribué à réveiller »9« Juifs et Antisémites dans le pays de Victor Orbán », K-larevue.com, 18 septembre 2024..
Cette instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme pose une question démocratique majeure : jusqu’où les institutions européennes accepteront-elles ce double langage ? En Autriche, les incidents antisémites ont doublé sous le FPÖ « pro-israélien ». En Allemagne, l’AfD – évincée en 2024 des Patriotes pour l’Europe, mais qui participait avec la plupart de ses membres au groupe parlementaire Identité et démocratie, qui l’a précédé – soutient Israël tout en réclamant la suppression du financement des mémoriaux de la Shoah. En Hongrie, Orbán célèbre la mémoire du régent collaborationniste Horthy tout en se disant chantre de la « tolérance zéro » contre l’antisémitisme.
Entre discours et actes, le fossé est béant. Et tant que les médias ne jugeront le RN et les Patriotes pour l’Europe que sur des déclarations – non sur la somme accablante de faits et de condamnations judiciaires –, le mythe de la « dédiabolisation » continuera de prospérer sur le mensonge.














