La réception du film L’Abandon, de Vincent Garenq, consacré aux derniers jours de Samuel Paty, dépasse largement le cadre de la critique cinématographique. Certaines réactions qu’il a suscité à sa sortie ont mis à jour un mécanisme profond : la difficulté à nommer certains faits sans être aussitôt soupçonné d’arrière-pensées politiques. De la critique culturelle à l’école, c’est la transmission du réel et des principes républicains qui se trouve aujourd’hui fragilisée.
Karan Mersch, professeur de philosophie
Le film « L’Abandon » offre une mise en abyme symptomatique des enjeux qui pèsent aujourd’hui sur la parole. Il y a d’abord celle de Samuel Paty qui a été déformée, empêchée, dirigée et punie avec la plus extrême violence. Il y a celle des élèves dont on voit comment elle est travaillée par les préjugés et les interdits sociétaux. Ces derniers sont attisés par la parole intégriste qui impose la censure et attise les passions. Se retrouve aussi celle qui est guidée par la lâcheté de quelques enseignants et d’un référent laïcité, et enfin l’impuissance d’un État, c’est-à-dire son incapacité à protéger les fonctionnaires qui mettent en pratique les principes républicains avec la conviction qui devrait être intrinsèque à leur statut.
Le malaise devant le réel
Ce qui est frappant, c’est la manière dont la sortie du film, le 13 mai dernier, a fait rejouer les mécanismes qui sont au cœur de l’affaire. Il y a eu des tentatives pour étouffer et déformer à nouveau le récit. La mécanique de suspicion et de déformation du récit s’est à nouveau mise en branle. Ainsi une critique du Huffington Post1« Festival de Cannes : « L’Abandon » sur la mort de Samuel Paty, nous a gênés, et pas pour le scénario », Huffington Post, 16 mai 2026., qui reconnaissait pourtant la justesse du récit, a pu exprimer un « malaise profond », « pas pour le scénario », mais du fait d’un « timing de promotion douteux », et des « intentions que l’on peut prêter au projet ». Le journal L’Humanité n’a pas davantage contesté la rigueur du film, mais a dit « qu’il laiss[ait] néanmoins un sentiment de malaise, faisant craindre des risques de stigmatisation »2Michaël Mélinard, « Cannes 2026 : « L’Abandon », un hommage glaçant de Vincent Garenq à Samuel Paty »L’Humanité, 13 mai 2026.. Soulignons le côté incongru de la formule, quand il est reconnu que le film ne stigmatise pas lui-même mais qu’il pourrait inspirer de telles attitudes. Libération fit lire une critique similaire, selon laquelle « le film pren[ait] le risque par ailleurs de déclencher toutes sortes de récupérations, singulièrement à droite et à l’extrême droite (…) »3Didier Péron, « Présenté hors compétition au Festival de Cannes, le long métrage de Vincent Garenq se donne la difficile tâche de raconter les événements qui ont mené à la mort du professeur d’histoire-géographie, entre enjeux de fidélité à son sujet et risque d’instrumentalisation », Libération, 12 mai 2026.. Ainsi, ce ne sont pas les récupérations qui sont dénoncées mais le film lui-même, puisqu’il permet ces récupérations. Quand on y pense, il est tout de même surprenant que des médias de gauche aient si peu d’empathie pour un fonctionnaire victime du bras armé du fondamentalisme islamiste. Leur solution pour combattre le racisme ? Taire l’intégrisme.
Le mécanisme est toujours le même : il ne s’agit pas de partir du réel et de chercher à en donner une interprétation intelligible qui puisse démonter les caricatures qu’en font les identitaires. Il s’agit d’abord de se demander ce dont l’extrême droite pourrait vouloir faire la publicité, pour le taire en réaction. Au motif d’un risque de récupération, on tourne le dos au réel. On l’abandonne ainsi dramatiquement à l’extrême droite. Or, c’est en réagissant de façon épidermique,, pour « ne pas faire son jeu », qu’on la favorise en réalité. Ainsi, le youtubeur-streamer Grimkujow, très suivi par la jeunesse (680 000 abonnés sur X), affirmait avec ironie, sous prétextes que l’assassin de Paty criait « Allahou akhbar » : « Ok les gars, à un an de l’élection faisons un film pour le RN4« L’abandon est un film dangereux ? », @PafLeMeilleur sur X, 14 mai 2026.. » Dans le film, les faits étaient pourtant scrupuleusement respectés. Dans un autre tweet, Grimkujow attribuait les critiques dont il avait fait l’objet à l’extrême droite. Aborder des thèmes que l’extrême droite tente de s’approprier ne relèverait ainsi plus seulement d’une erreur stratégique à dénoncer mais apporterait tout bonnement la preuve d’une affiliation à ce courant politique. Le raisonnement devient alors le suivant : l’extrême droite aime que l’on parle de Samuel Paty, et comme ce film en parle, c’est un film d’extrême droite. À constater la grossièreté d’un tel sophisme, on ne peut qu’être surpris par le fait qu’il soit si répandu. À aucun moment il ne semble être envisagé que des citoyens de confession musulmane puissent se réjouir du fait que ce film dénonce la violence des intégristes dont ils sont les premières victimes. En d’autres termes, ce raisonnement, caricatural jusqu’à l’absurde, ferait de ces citoyens des racistes… contre eux-mêmes.
Au motif d’un risque de récupération, on tourne le dos au réel. On l’abandonne ainsi dramatiquement à l’extrême droite.
Le faux prétexte de la complexité
Dans une vidéo publiée par L’Humanité5« Timing, contexte de sortie, instrumentalisation par l’extrême droite… Comment imposer un autre récit du film « L’Abandon » et en faire un outil « utile » à la gauche ? », @humanite_fr sur X, 22 mai 2026., deux jeunes ont invoqué la complexité et proposé une interprétation critique relative à l’instrumentalisation du film par l’extrême droite. L’entreprise pouvait sembler louable, mais elle fut l’occasion de contorsions révélatrices d’un mal de notre époque. Tout d’abord, les deux commentateurs ne pouvaient contredire frontalement le raisonnement précédent, de crainte d’être à leur tour la cible de soupçons. Ils commençaient donc par dire qu’au vu de l’instrumentalisation qu’en avait fait l’extrême droite, ils comprenaient le fait que l’œuvre puisse être jugée « islamophobe ». Par la suite, ils ne critiquaient plus que la lecture prêtée à l’extrême droite. Ils pouvaient donc proposer une thèse selon laquelle l’assassin était responsable mais où il n’était plus question de son idéologie islamiste. Il n’est plus question non plus des élèves qui le désignent pour quelques billets, ni de l’élève qui ment, ni de son père, pas plus que du prédicateur islamiste Abdelakim Séfréoui. Il faudrait donc se limiter à la critique de la police et de l’institution scolaire. La « complexité », dont ces deux jeunes prétendent rendre compte, entend ne pas en rester aux faits, mais en rechercher les causes. Le problème est que celles qu’ils révèlent, loin de rendre compte d’un enchevêtrement complexe, se réduisent à un seul agent efficient. Dans une vision systémique ou, pour être plus précis, mono-systémique, seuls les abandons liés à l’État peuvent être constatés. Tout ce qui provient d’autres dynamiques à l’œuvre dans la société doit être tu car ils n’en seraient que de simples effets. En somme on peut parler du « réel », mais à condition de porter de très solides œillères idéologiques.
L’enrégimentement des consciences
Une certaine approche idéologique, qui prétend détenir un monopole pour définir ce qu’est être « de gauche », décide donc les sujets à taire ou, à défaut, s’il est fait le choix de les aborder, comment il faut en parler. Une caricature de la pensée sociologique conduit à une surinterprétation soupçonneuse. Ce n’est plus « ce qui est dit » qui est central, mais la position d’énonciation, c’est-à-dire le « d’où tu parles ». Auparavant, elle était une auxiliaire apportant une part d’éclairage à un effort interprétatif plus large. Ici, un renversement total s’est opéré. Le message n’est plus analysé pour lui-même mais il est réduit à la fonction d’indicateur de la position d’énonciation. Ainsi la question n’est pas de savoir si ce film retrace fidèlement les faits. Ne pas avoir opéré la sélection des faits qu’exige le camp « antifasciste », permet de le classer parmi les initiatives au minimum douteuses voire clairement d’extrême droite.
Une même mécanique est à l’œuvre pour d’autres sujets tels que le catalogage à l’extrême droite du collectif « Nous vivrons ». Ce jugement semble être la conséquence du raisonnement suivant : « Si ce collectif dénonce l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, c’est qu’il est sioniste ; puisqu’il est sioniste, il est colonialiste et donc d’extrême droite. » Cela suffit pour que ses membres se voient imposer le silence, qu’ils soient empêchés de témoigner des violences faites aux femmes, et qu’ils soient violemment chassé des cortèges féministes chaque 8 mars, journée internationale des droits des femmes. Qu’importe la nature de leurs propos, le simple fait que les militants de « Nous vivrons » abordent le sujet suffit à les classer politiquement et à délégitimer leur parole. Le discours qui déroge à l’idéologie en abordant les champs interdits est jugé infâme. À l’inverse, la parole qui suit les attendus devient un moyen de se positionner avantageusement. Ainsi, l’affirmation de Mélenchon selon laquelle l’antisémitisme serait « résiduel » en France6Jean-Luc Mélenchon, « Netanyahu à la télé : la déchéance de l’officialité », Jean-Luc Mélenchon le blog, 2 juin 2024., n’est pas estimée selon rapport à la vérité. Seule compte l’idée qu’elle contredit les discours « sionistes ». Dans cette entreprise d’enrégimentement, en prendre le contrepied devient un gage d’appartenance au camp « antifasciste ». Enfin, la boucle est bouclée lorsque des universitaires – et bien d’autres – affirment que l’antisémitisme n’existerait pas à gauche. Cette stupéfiante minoration du phénomène agit comme un véritable blanc-seing auprès d’une certaine gauche, lui permettant de se laver de tout opprobre antisémite. L’idéologie, par des raisonnements tortueux, retourne les consciences contre le bon sens ou le réel. Raymond Aron en parlait comme de l’opium des intellectuels7Raymond Aron, L’opium des intellectuels, Paris, Calmann-Lévy, 1955..
La contagion du doute
Si la critique ne trouve rien à redire sur la rigueur factuelle du film « L’Abandon », certains ont donc entrepris de l’attaquer manière indirecte. Les effets de leurs commentaires, il faut le souligner, dépassent le seul cercle des cinéphiles. Ils atteignent une fois de plus le lieu fondamental où s’opère la transmission du commun républicain : l’école. Là, des enseignants confondent parfois la neutralité envers les options spirituelles et les partis politiques avec la neutralité philosophique8Voir le terme « laïcité » dans Fernand Buisson, Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Paris, Éditions Hachette, 1911.. Qu’importe que les critiques envers le film soient d’un niveau argumentaire affligeant, elles auront diffusé dans l’institution l’idée qu’il y a matière à cliver. Les intérêts de ceux qui ne veulent pas que le film soit montré aux élèves s’en trouvent grandement confortés. Les enseignants qui voudront faire réfléchir les élèves sur les mécanismes implacables de la rumeur, sur l’enjeu qu’est l’école pour la République, trouveront à être dénigrés par d’autres qui jugeront suspect leur engagement. La volonté de ne pas cliver provoquera de nouveaux abandons… Il en est qui, à la merci d’une étincelle, finissent par constituer de véritables bûchers.
Alors que le film atteint, deux mois seulement après sa sortie, les 700 000 entrées, il faut espérer qu’il poursuive sur cette lancée à la rentrée de septembre, à l’approche du sixième anniversaire de l’assassinat de Samuel Paty. Il y a un enjeu républicain à faire mentir certaines critiques.














