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    Le Monument national de l’Holocauste, à Ottawa (Canada), vandalisé en juin 2025. « Feed me » est inscrit ici en référence à la situation alimentaire à Gaza (DR)

    Quand travailler sur la Shoah expose : savoir, identité et menaces dans un contexte de guerre

    Des loups-garous adossés nuitamment au mur d'un cimetière. Lithographie de Maurice Sand, extraite des Légendes rustiques de George Sand, Paris, Bibliothèque des Arts décoratifs, 1858 (Wikipédia)

    Les loups dans la bergerie

    Mario Stasi (photographie Corinne Tapiero)

    La Licra marche sur deux jambes !

    Abbeville, monument au chevalier de La Barre, bas-relief en bronze de Raoul Delhomme, 1907 (Wikipedia)

    Laïcité : le combat sans trêve de la théocratie contre la démocratie

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    Des loups-garous adossés nuitamment au mur d'un cimetière. Lithographie de Maurice Sand, extraite des Légendes rustiques de George Sand, Paris, Bibliothèque des Arts décoratifs, 1858 (Wikipédia)

    Les loups dans la bergerie

    Mario Stasi (photographie Corinne Tapiero)

    La Licra marche sur deux jambes !

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Accueil Enquête

La déprogrammation des juifs et des Israéliens : les mécanismes de l’exclusion culturelle

Le DDV Par Le DDV
21 juillet 2026
dans Enquête
Temps de lecture : 24 min
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Manifestation pro-palestinienne à Madrid, le 14 septembre 2025 (Barcex/Wikicommons)

Manifestation pro-palestinienne à Madrid, le 14 septembre 2025 (Barcex/Wikicommons)

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Depuis le 7 octobre 2023, de nombreux artistes, universitaires et intellectuels juifs et israéliens voient leur participation à des festivals, expositions ou conférences remise en cause. À Grenoble, la DJ Barbara Butch a été, le 18 juillet, la dernière victime en date de cette campagne d’intimidation et d’annulation. Au fil des affaires, un même mécanisme se dessine : l’injonction à se désolidariser publiquement du gouvernement israélien, à adopter un vocabulaire imposé, sous peine d’être exclus. Ce texte analyse les ressorts de cette nouvelle forme d’ostracisation dans le champ culturel.

Erica Lippert, docteure et chercheuse en sociolinguistique, Université Libre de Bruxelles

Depuis le 7 octobre 2023, la violence au Levant se répercute dans l’Hexagone par une hausse documentée1Ministère de l’Intérieur, « Actes antireligieux tendances 2025 », 12 février 2026, en ligne. d’actes visant des juifs, qu’il s’agisse de personnes ou de lieux communautaires et cultuels. Des juifs et des Israéliens des sphères culturelle, académique et sociale expérimentent une mise à l’écart2David Konopnicki et Antoine Strobel-Dahan, « Boycott des artistes : « Je ne vais pas batailler pour montrer que je suis un “bon Juif” », Tenoua, 21 novembre 2025. notable. Celle-ci prend la forme de déprogrammations ou de boycotts institutionnels. L’héméronyme « 7-Octobre » désigne un événement daté, et devenu chrononyme, il évoque donc une période qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Cette période est caractérisée par un conflit armé complexe au Moyen-Orient, tandis qu’un affrontement sémantique et médiatique autour de la question Israël/Palestine s’intensifie ici, creusant les divisions idéologiques. 

Le phénomène de mise à l’écart des juifs et des Israéliens soulève une question : s’agit-il d’une conséquence de la politisation du conflit ou bien ces décisions relèvent-elles d’un mécanisme distinct, qui viserait des individus en tant que juifs ou Israéliens, indépendamment de leur position propre sur le conflit ? Si la littérature sur la cancel culture et ses mécanismes s’avère déjà conséquente3Pippa Norris, Cancel culture: Heterodox self-censorship or the curious case of the dog-which-didn’t-bark, Boston, Harvard Kennedy School, 2023., aucun travail, à notre connaissance, ne propose de passer en revue les arguments mobilisés4Bien que l’ouvrage de Dominique Serre-Floersheim, La rhétorique de la haine. La fabrique de l’antisémitisme par les mots et par les images, Paris, Honoré Champion, 2019, recense de nombreux procédés discursifs et visuels. spécifiquement pour justifier l’annulation de personnes juives ou israéliennes dans le contexte post-7-Octobre. Ce qui nous amène aux questions suivantes : quels types d’arguments sont effectivement mobilisés pour justifier l’exclusion de juifs et d’Israéliens des espaces européens ? Comment ces arguments se distinguent-ils ? Selon quelles modalités l’argument relatif à la « sécurité » est-il utilisé par des organisations, et que révèle-t-il ? Pour y répondre, cette note s’appuie principalement sur des articles de presse auxquels nous avons ajouté un témoignage.

Réputation et activisme

Le positionnement des entreprises, collectifs et institutions culturelles sur des causes sociétales n’est pas nouveau : le féminisme ou l’antiracisme ont pu constituer des ressorts de marketing sociétal pour des marques comme Mattel, Meuf Paris, Lush ou Ben & Jerry’s, cette dernière ayant par exemple affirmé publiquement que « le silence n’est pas une option5Paige Cabianca, « Ben & Jerry’s Activism for Black Lives Matter Sets the New Standard », Stan Richard School of Advertising & Public relations, 22 octobre 2020. ». Depuis le 7-Octobre, la cause palestinienne occupe une place notable dans ce type de communication, notamment de la part d’institutions culturelles européennes. Certaines d’entre elles6La liste se trouve ici https://www.cultureleboycotisrael.nu/accueil.html. ont choisi des gestes de boycott ou des prises de position publiques visant Israël. Ainsi, plusieurs institutions culturelles au Benelux (Ancienne Belgique, Charleroi Danse, Dutch Design Week, Metropolis M, entre autres) ont affiché sur leurs façades des bannières portant le slogan : « La Belgique a signé une convention anti-génocide. Faisons-la respecter. » Cette campagne s’inscrit dans un contexte, une palette chromatique (le drapeau palestinien) et un vocabulaire (le terme « génocide ») qui l’associent à Israël, sans que le pays soit nommé. Elle relève également d’une logique de marketing sociétal : construire une image institutionnelle humaniste et engagée. Les participants à ce type d’initiative affirment généralement ne pas viser les individus, mais les liens institutionnels avec Israël. Pourtant, parallèlement, les artistes juifs et israéliens expérimentent une baisse concrète de leurs activités professionnelles en Europe depuis le 7 octobre 20237Nathalie Barfman et Laurent Telo, « Les musiciens juifs et israéliens, face à une hostilité qui contracte leur espace artistique », Le Monde, 19 janvier 2026.. Cet écart entre l’intention déclarée (faire pression sur la politique de guerre et d’occupation du gouvernement israélien) et l’effet rapporté (viser des individus) constitue l’une des tensions que cette note cherche à documenter, sans pouvoir évaluer l’intentionnalité des acteurs concernés.

Le festival off d’Avignon, le festival du cinéma Réel ou la Gaîté lyrique ont orienté certaines de leurs programmations ou communications vers la mise en avant de voix palestiniennes ou la dénonciation de la situation humanitaire à Gaza.

En France, la doctrine de neutralité du service public a orienté le milieu culturel vers d’autres formes d’expression : tribunes collectives, appels à un cessez-le-feu, ou choix de programmation. Par exemple, le festival off d’Avignon, le festival du cinéma Réel ou la Gaîté lyrique ont orienté certaines de leurs programmations ou communications vers la mise en avant de voix palestiniennes ou la dénonciation de la situation humanitaire à Gaza. Ces choix ont parfois suscité la controverse. L’épisode de la démission de Sandra Hegedüs-Mulliez en constitue un exemple : cette mécène a qualifié d’antisémite et de biaisée une exposition du Palais de Tokyo8Il s’agissait de l’exposition « Passé Inquiet : Musées, Exil et Solidarité »., quittant le cercle de ses membres. Le directeur de l’institution, Guillaume Désanges, a répondu en invoquant la diversité d’opinion, cherchant à désamorcer la portée publique de la controverse. Le cas de l’agence publique Business France9Pierre Barbancey, « Palestine. Business France prise la main dans le sac colonial », Association France Palestine Solidarité, 27 mars 2019. illustre une forme différente de gestion du risque réputationnel : à la suite d’une interpellation concernant sa communication sur un projet d’infrastructure de transport à Jérusalem-Est, l’agence a modifié son texte. Et a remplacé la mention de partenariats entre la France et Israël par une formulation plus neutre évoquant des missions de conseils et d’audit.

Ces deux exemples ont un point commun : ils ne relèvent pas d’un boycott revendiqué, mais d’un ajustement communicationnel destiné à limiter l’exposition à une controverse. Cette distinction entre positionnement militant assumé (bannières, tribunes) et gestion discrète du risque réputationnel (reformulation, atténuation) constitue un premier axe de différenciation utile pour ce qui suit. Les arguments mobilisés et leurs effets sur les personnes concernées, ne sont pas nécessairement de même nature selon que l’institution revendique une cause ou cherche, au contraire, à éviter d’y être associée.

Vers une typologie des arguments de déprogrammation

Avant le 7-Octobre, les appels au boycott d’Israël s’articulaient principalement aux campagnes du mouvement BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions) et visaient la pression institutionnelle et culturelle d’Israël, sans recourir à la violence10Cette affirmation est réfutée notamment par Pierre-Andre Taguieff,Une France antijuive, Regards sur la nouvelle configuration judéophobe, Paris, CNRS éditions, 2015., selon ses porte-paroles. Dans cette enquête, nous ne distinguerons pas les cas visant des individus juifs de ceux visant des individus israéliens, dans la mesure où, comme les exemples le montreront, les mêmes mécanismes argumentatifs s’appliquent aux deux groupes.

L’interprétation-preuve

Une première logique consiste à interpréter une déclaration ou une action non explicitement critique d’Israël comme l’équivalent d’un soutien concret à sa politique actuelle. Il s’agit d’une association fallacieuse que nous nommerons ici « interprétation-preuve ». Elle repose sur l’idée que l’absence de condamnation équivaut à une adhésion, sans qu’un positionnement intermédiaire ne puisse exister.

L’exemple de l’actrice israélienne Gal Gadot, rapporté par 20 Minutes11Caroline Madjar, « La cérémonie de Gal Gadot sur le Walk of Fame perturbée par des manifestants pro-israéliens et pro-palestiniens », 20 minutes, 19 mars 2025., s’avère à cet égard éclairant. Le journal la présente comme ayant exprimé un « soutien à Israël », après qu’elle a déclaré avoir été « choquée par le niveau de haine » manifesté par le Hamas lors des attaques du 7-Octobre. L’association fallacieuse opère ici entre l’expression d’une compassion à l’égard des otages et des victimes, d’une part, et un positionnement politique en faveur de la ligne du gouvernement israélien, d’autre part.

On observe aussi l’interprétation-preuve concernant la venue de la DJ française, juive et militante LGBT Barbara Butch à Grenoble pour l’édition 2026 d’un festival. La section locale de La France Insoumise a diffusé une affiche appelant à sa déprogrammation, couverte d’éclaboussures de sang, sur laquelle l’artiste apparaissait associée à un drapeau LGBT surmonté d’une étoile de David. Cette assimilation à une figure criminelle reposait sur un parallèle entre son soutien à la proposition de loi Yadan – présentée par LFI comme visant à « criminaliser tout soutien au peuple palestinien12Rapporté dans Arthur Louis, «La loi Yadan visait à criminaliser tout soutien au peuple palestinien, notamment en interdisant les critiques du régime colonial et génocidaire d’Israël»,Libération, 19 mai 2026. », une interprétation contestée par l’artiste – et une adhésion supposée aux politiques israéliennes. La mention d’une prestation effectuée en Israël en 2025, mobilisée comme un indice ( « Barbara Butch animait la pride de Tel-Aviv en tant que DJ, en plein génocide », rapporte le journal, alors qu’il s’agissait d’un événement privé à l’ambassade) constituait, selon les militants, une preuve supplémentaire. Cette séquence illustre une forme de compression idéologique liant pratique artistique, identité et positionnement géopolitique, dont les effets se sont violemment concrétisés. La prestation de l’artiste, le 18 juillet, a en effet été interrompue sous les huées et les jets de projectiles de militants qui scandaient « Free Palestine ». Cette scène matérialise de façon paradigmatique l’absence de lien logique entre l’intéressée et les enjeux géopolitiques invoqués. L’artiste ne soutient pas la politique israélienne, n’en détient pas la nationalité, et n’exerce aucun pouvoir sur le sort des Palestiniens.

Le cas de la sociologue franco-israélienne Eva Illouz, déprogrammée en novembre 2025 par le « Love Lab » de l’université Erasmus de Rotterdam13Simon Blin, « Déprogrammée d’une conférence à l’université de Rotterdam, la sociologue Eva Illouz va porter plainte »,Libération, 3 novembre 2025. au motif qu’elle avait enseigné à l’Université hébraïque de Jérusalem, présente une variante du même mécanisme, où un lien professionnel sert d’indice justifiant le bannissement14Le 21 novembre 2025, l’université Erasmus a publié un communiqué présentant ses excuses à Eva Illouz. L’invitation a été réitérée.

Un élément biographique ou déclaratif est traité comme un indicateur univoque d’appartenance idéologique, quels que soient le contexte dans lequel il s’inscrit et les positions par ailleurs exprimées par la personne concernée.

.Dans ces trois cas, la structure argumentative est similaire. Un élément biographique ou déclaratif est traité comme un indicateur univoque d’appartenance idéologique, quels que soient le contexte dans lequel il s’inscrit et les positions par ailleurs exprimées par la personne concernée. Si Gal Gadot est israélienne et Eva Illouz franco-israélienne, ce n’est pas le cas de Barbara Butch. Du point de vue de ceux qui mobilisent cet argument, cette lecture se justifie par l’idée qu’une forme de complicité émerge au moindre lien – affectif, professionnel ou civil – avec Israël. Du point de vue des personnes visées, en revanche, ce mécanisme aboutit à leur retirer toute possibilité de positionnement intermédiaire, en pointant un fragment de leur parcours ou de leur discours comme représentatif de l’ensemble de leurs opinions.

La transgression discursive

Un second ressort, se situant uniquement sur la production discursive, repose sur l’exigence d’une prise de position explicite. Désignons-le par l’argument de « transgression discursive ». Dans cette logique, la neutralité, l’appel à la paix ou le silence, considérés comme hors norme, ne suffisent plus à écarter le soupçon. L’affaire de l’écrivain israélien Eshkol Nevo l’illustre. Sabino De Razza, du Parti de la Refondation communiste, a initié une pétition signée par le maire adjoint et l’archevêque de Bari, s’opposant à la venue de l’auteur pour un festival littéraire. Le motif : il n’aurait pas « pris position assez clairement » sur la guerre à Gaza, selon les termes rapportés par le journal L’Unione Sarda15Unione Online, « Puglia, un caso la petizione per escludere lo scrittore israeliano Nevo dal festival letterario », L’Unione Sarda, 14 juin 2026.. Le cas de l’illustrateur français Joann Sfar présente une variante du même mécanisme, bien que l’auteur mette en exergue les points de vue des Palestiniens, notamment dans son roman graphique Terre de sang, le temps du désespoir16Paris, Éditions les Arènes, 2026.. Il a été la cible d’un collectif marseillais, qui a affiché « Sionistes hors de notre ville » et affirmé que, « sous couvert d’humanisme, de paix ou de dialogue, Joann Sfar développe en réalité une rhétorique qui contribue à rendre acceptable la poursuite de la politique coloniale et génocidaire israélienne17Selon Marie-Ève Barbier, « Guerre Israël-Palestine : l’auteur de BD Joann Sfar menacé de boycott à Marseille »,La Provence, 27 mai 2026. ». Une position jugée trop modérée ou exprimée dans un registre exogène, ainsi que toute symétrisation entre Israéliens et Palestiniens, sont perçues comme des tentatives de neutraliser la politique israélienne ou d’occulter les exactions commises à Gaza et dans les Territoires.

Du point de vue de ceux qui formulent ces exigences communicationnelles et idéologiques, l’adéquation terminologique et la mise en exergue systématique de la violence du gouvernement israélien seraient une condition d’honnêteté politique. Du point de vue des personnes visées, cette exigence revient à leur demander une justification – adaptée aux vicissitudes levantines – comme condition d’accès à un espace professionnel ou public, quel que soit le but de leur intervention initiale.

La normalisation / le blanchiment

Un troisième ressort argumentatif consiste à poser la participation culturelle/sportive comme légitimant un État et lui offrant une couverture d’image, même lorsque son porte-parole n’a aucun impact sur les décisions politiques. Le discours normatif constitue la toile de fond de cet argument, comme du précédent.

L’exemple des éditions 2024, 2025 et 2026 du concours Eurovision est à cet égard révélateur. En 2024, la candidate Eden Golan a été la cible de manifestations l’empêchant de sortir de son hôtel à Malmö (Suède), comme le reporte AP : « Une foule […] a défilé jeudi […] au son de slogans tels que « Liberté pour la Palestine » et « Israël est un État terroriste ». Des banderoles accusaient l’Eurovision d’être complice d’un génocide18Jill Lawless, « For Israel’s contestant, the Eurovision Song Contest comes with tight security, boos and cheers », APNews, 10 mai 2024. ». Le raisonnement « déraille » quand l’individu est exposé à de la violence. L’inférence logique échoue quand une relation est établie entre la guerre au Levant et l’Eurovision.

En 2025, des collectifs comme Artists for Palestine UK, d’anciens candidats ont demandé l’exclusion d’Israël. Sur le site du radiodiffuseur islandais RÙV, on peut lire : « Les musiciens ont accusé l’UER [Union européenne de radio-télévision] de blanchir les crimes d’Israël contre la Palestine en autorisant [s]a participation […] au concours19Þorgrímur Kári Snævarr, « Íslenskir Eurovision-farar styðja brottvísun Ísraels úr keppninni », RÚV, 7 mai 2025, traduction Google. ». Or, la logique de blanchiment (ou –washing) sert avant tout à un organisme à laver les attaques ou les condamnations dont il fait l’objet, ce qui n’est pas le cas de l’UER. Et l’organisation du concours ne relève pas des gouvernements. Ici, l’argument de normalisation reporte la responsabilité de l’État israélien vers l’organisme qui l’accueille.

En 2026, l’Espagne, les Pays-Bas, l’Irlande, l’Islande et la Slovénie se sont appuyés sur un argument procédural, jugeant insuffisant le processus de décision de l’UER quant à la participation d’Israël. L’UER refusera d’accorder un vote secret spécifique sur ce sujet, interprétant cette demande comme une pression politique. La BBC a soutenu cette décision en arguant que l’inclusion d’Israël relevait d’une simple application des règles existantes. Les cinq pays finiront par se retirer d’eux-mêmes, ce que Al Jazeera20Daniel Khalili-Tari, « Thousands protest at Eurovision final as five countries boycott over Israel » Al Jazeera, 16 mai 2026. ou Le Soir21« L’Espagne boycottera l’Eurovision si Israël y participe », Le Soir, 16 septembre 2025. qualifient de « boycott » d’Israël – ce dernier écrivant par exemple que « L’Espagne ne participera pas à l’Eurovision « si Israël continue à prendre part au festival de musique alors que le massacre à Gaza persiste » ». Il faut noter l’articulation entre un argument de forme procédurale (le processus de décision est défaillant) et un argument de fond (la participation d’Israël constitue une normalisation inacceptable) : la première formulation permet d’engager une action institutionnelle sans endosser explicitement la seconde, qui reste implicite.

Dans les trois cas, c’est bien la présence symbolique, indépendamment de tout geste individuel, qui active l’accusation. L’acte de déprogrammation culturelle s’attaque aux univers symboliques en créant une relation tangible entre soft et hard power. Cette logique distingue ce mécanisme de l’argument d’interprétation-preuve, qui suppose au moins en apparence l’existence d’un geste individuel reproché, fût-il amplifié ou réinterprété.

L’auto-cancel ou le retrait préventif

Un titre de journal datant de juillet 2025, pour introduire cette partie : « Guerre Israël-Hamas : le DJ israélien Skazi annule, de sa propre initiative, son set à Tomorrowland22Belga, « Guerre Israël-Hamas : le DJ israélien Skazi annule, de sa propre initiative, son set à Tomorrowland », RTBF, 26 juillet 2025. ». Le journal pose le cas Skazi en point d’articulation entre les deux espaces pourtant distincts. Le retrait de l’artiste de la programmation du festival survient à la suite d’une vague de controverses en Belgique. Selon la RTBF, ce « DJ […] ne cache toujours pas son soutien à l’armée israélienne. Selon la VRT23La Vlaamse Radio-en Televisieomroeporganisatie ( « Organisme de la radiodiffusion flamande »). en effet, l’artiste a appelé les festivaliers à brandir comme lui un maximum de drapeaux israéliens durant son passage24Maud Wilqin, « Le DJ israélien Skazi reste au programme de Tomorrowland malgré la controverse », RTBF, 25 juillet 2025. ». L’emploi de la locution adverbiale de négation « toujours pas » implique l’attente d’un événement et un jugement moral, en l’occurrence le fait qu’un ressortissant israélien ne devrait pas soutenir l’armée de son pays en guerre.

Notons bien que des controverses circulaient auparavant dans un contexte belge déjà à vif, étant donné la plainte déposée le mois précédent au parquet fédéral par deux ONG25Fondation Hind Rajab et GLAN, dirigées par des militants controversés (Dyab Abou Jahjah), reliées à BDS ou employant du vocabulaire absolu et non nuancé ainsi que des positions politiques extrêmes. Le directeur de GLAN Gearóid Ó Cuinn fait usage de termes comme « extermination campaign », « genocide » comme fait acquis plutôt que qualification juridique en cours de débat ; pour cette ONG la « Vieille Ville et le Quartier juif de Jérusalem, y compris le Mur des Lamentations » sont classés comme « colonies » (settlements) dans un projet de loi qu’ils ont soutenu, affirmant une position juridique extrême même par rapport au consensus international. contre des soldats israéliens pour « port de drapeau de leur unité militaire » au festival anversois Boom, et leur implication directe dans la guerre à Gaza26Belga, « Guerre Israël-Gaza : une plainte déposée contre la présence de criminels de guerre israéliens supposés à Tomorrowland », RTBF, 20 juillet 2025.. Dans une annonce sur ses réseaux sociaux, DJ Skazi écrivait donc : « Pour des raisons de sécurité et en raison de notre profond engagement à ne diffuser que de l’amour et de la musique, ma prestation à Tomorrowland est annulée. Ma priorité est de créer une atmosphère sûre et positive pour toutes les personnes impliquées. J’ai toujours voulu porter un message d’unité, de joie et de respect mutuel. Merci à tous ceux qui m’ont soutenu. Je souhaite beaucoup d’amour aux “People of Tomorrow” et à bientôt !27Belga, « Tomorrowland : le DJ israélien Skazi annule sa venue pour des « raisons de sécurité » », Le Soir, 26 juillet 2025. ». On peut observer ici le manque de développement quant aux controverses et attaques dont le DJ a été la cible ou sa venue le catalyseur. Invoquer des « raisons de sécurité » s’inscrit dans une démarche de gestion réputationnelle et d’image de marque – nous y reviendrons – pour cet artiste qui capitalise plusieurs centaines de milliers d’abonnés et témoigne d’une longue carrière.

C’est dans des conditions similaires de pression médiatique et d’appel au boycott que le cinéaste Nadav Lapid – ouvertement contestataire du gouvernement israélien et résident français – a finalement décidé de ne pas participer à l’édition 2026 du festival international du film de Marseille. Selon un collectif de réalisateurs du « Sud28La Palestine sauvera le cinéma, « Nous refusons d’être votre alibi », Mediapart, 8 juillet 2026. », dont une dizaine avaient retiré leurs films de l’affiche, la présence du réalisateur participerait « pleinement aux dispositifs de normalisation avec l’État d’Israël » et positionnerait symétriquement Israéliens et Palestiniens. De plus, le film Oui de Lapid avait bénéficié de fonds publics israéliens, indépendants du gouvernement et justement attaqués par ce dernier. Le registre critique de Lapid ne suffit pas à désactiver l’argument. C’est sa nationalité, et non ses opinions, qui le rend problématique dans cette logique. La déclaration de Lapid reportée dans Euronews démontre son retrait à contrecœur : « Quand j’ai vu les pressions par rapport à ma participation au festival, je me suis dit que peut-être je n’avais pas une place en France. Si ma présence est inacceptable et si on peut juste m’effacer ou me balayer d’un événement du cinéma, je ne sais pas ce que je vais foutre ici en fait29Serge Duchêne, « Outré par les appels au boycott, le cinéaste israélien Nadav Lapid se retire du festival à Marseille », Euronews, 9 juin 2026.. »

Il nous faut noter que les deux retraits se produisent en réponse à des « pressions » ne provenant pas des organismes organisateurs. Ce sont maintenant les réponses que ces derniers produisent que nous allons examiner.

Les arguments sécuritaires et procéduraux

L’argument sécuritaire se présente sous plusieurs formes, que l’on peut regrouper autour d’une logique commune : l’organisation affirme ne pas être en mesure de garantir les conditions de sécurité et de normalité nécessaires au bon déroulement d’un événement ou de son propre fonctionnement, en raison du caractère conflictuel que la présence d’un intervenant juif ou israélien est susceptible de favoriser. Ce faisant, l’organisation se positionne comme le gestionnaire contraint d’une situation dont elle n’est pas responsable. Cette logique résulte de l’implication de trois participants, dont l’un est souvent occulté dans l’argumentaire : les militants pro-palestiniens qui exercent une pression (qu’elle soit d’ordre réputationnel ou sécuritaire), l’artiste juif ou israélien, et l’organisateur.

C’est un mail professionnel, anonymisé, entre l’organisateur d’un festival et un artiste juif français visé qui servira de premier exemple. Après avoir rappelé que les négociations initiales n’avaient pas abouti à un accord définitif, le courrier expose :

« Un certain nombre de circonstances liées à l’artiste ainsi qu’au débat public existant autour de certaines questions de politique internationale […] ont donné lieu à une situation de controverse particulière qui a acquis une importante résonance publique. […] Compte tenu de l’ampleur que prend ce débat dans différents domaines, il nous paraît raisonnable de prévoir que cette controverse pourrait également se répercuter [ici] et affecter le déroulement normal de l’événement, en rendant difficile la garantie des conditions de sécurité, de sérénité et de coexistence harmonieuse que nous estimons nécessaires pour toutes les personnes concernées. »


D’abord, la mise à distance émotionnelle : le document ne nomme jamais ni les controverses ni leur contenu précis et ne cite pas de noms. L’emploi de l’adjectif indéfini « certain » œuvre également à ce détachement. Ensuite, l’argument du principe de précaution, qui s’applique lorsqu’un risque existe, même en l’absence de certitude scientifique absolue, afin d’éviter qu’une inaction n’entraîne des préjudices irréparables. La responsabilité est ici rejetée sur un agent non pas physique, mais discursif ( « débat » ; « situation de controverse »), démontrant la construction du conflit par des truchements communicationnels. Le préjudice implicite serait la dégradation de l’image de l’entreprise au contact de l’artiste juif, le risque de perturbations (par la pression de militants, par la polarisation) en amont et pendant l’événement ainsi que l’obligation d’embauche coûteuse d’agents de sécurité supplémentaires. Enfin, l’euphémisme procédural qui clôt le mail ( « pour toutes ces raisons, nous estimons qu’il n’est pas opportun de poursuivre cette négociation ») : la conclusion est formulée comme une appréciation de faisabilité et non comme une décision d’annulation. Le texte se termine sur une reconduction, ce qui achève d’oblitérer tant les menaces et pressions vécues par l’artiste (et évite d’exprimer de l’empathie) tout en projetant une potentielle future collaboration, dans le cas où l’artiste pourrait de nouveau se présenter comme une source de rentabilité.30Ce dernier argument est aussi rapporté par David Konopnicki et Antoine Strobel-Dahan dans « Boycott des artistes : « Je ne vais pas batailler pour montrer que je suis un ‘bon Juif’ ” », Tenoua, 21 novembre 2025.

Ce type de formulation relève de ce que le sociologue Nils Brunsson a décrit comme une « responsabilité de façade » (window dressing) : l’organisation produit un discours qui lui permet de paraître cohérente avec ses valeurs déclarées (dans le dernier exemple « engagement en faveur des droits humains », création d’ « espaces sûrs ») tout en prenant une décision qui contredit ces mêmes valeurs dans ses effets concrets. Comme lorsque le festival Cinemamed à Bruxelles « déprogramm[e] [le film « La Belle de Gaza » de la réalisatrice juive française Yolande Zauberman] pour, disent-ils, garantir la qualité de l’accueil et la convivialité du festival31Karim Fadoul, « Bruxelles : le festival Cinemamed annule la projection du documentaire « La Belle de Gaza » suite à un appel au boycott », RTBF, 5 décembre 2024. ». Et d’affirmer ensuite « nous continuerons de programmer des films qui portent les voix des victimes de discrimination et d’oppression et d’œuvrer à créer un espace dans lequel chacun⸱e trouve une place pour exprimer ses opinions, en ce compris ses désaccords, dans le respect et l’ouverture. Le Cinemamed est et doit rester un acteur culturel qui encourage le dialogue, et ne peut en aucun cas devenir un lieu d’affrontements politiques ». C’est au nom de la création d’un « espace sûr » ou de la préservation de la « convivialité » que l’organisation exclut un artiste ou une histoire qui sont précisément exposés à des violences documentées.

L’argument sécuritaire invoque à la fois la sécurité de l’organisation elle-même et celle de tiers. La Cabot Learning Federation (CLF), au Royaume-Uni, a par exemple justifié leur décision d’annulation de la venue du parlementaire travailliste Damien Egan en énonçant « des raisons de sécurité, après que l’établissement eut appris qu’une manifestation publique était prévue, en raison des inquiétudes concernant la sécurité d’Egan ainsi que celle des élèves et du personnel32Sally Weale, « Inquiry clears Bristol school of antisemitism for postponing Jewish MP’s visit », The Guardian, 22 avril 2026. ». Ce déplacement de l’argument vers la protection de la personne visée et de son audience renforce sa légitimité apparente tout en l’immunisant contre la critique : contrer l’argument c’est s’opposer à la protection du Juif ou de l’Israélien visé.

Le principe de précaution rend compte d’une incapacité institutionnelle à faire face aux militants pro-palestiniens et à recruter des équipes de sécurité, pourtant présentes quoi qu’il advienne.

Le principe de précaution rend compte d’une incapacité institutionnelle à faire face aux militants pro-palestiniens et à recruter des équipes de sécurité, pourtant présentes quoi qu’il advienne. Plusieurs exemples illustreront ce phénomène. Le British Museum a reporté les événements prévus dans le cadre du Jewish Culture Month, invoquant des craintes de perturbations émanant de personnes inscrites, ces déclarations sont rapportées par la BBC33Henry Moore, « British Museum postpones Jewish Culture Month event over protest fears », BBC, 28 mai 2026. : « Ces derniers jours, nous avons appris qu’une part importante des participants inscrits étaient des personnes ayant l’intention de perturber délibérément l’événement […] notre priorité absolue reste d’offrir un environnement respectueux et sécurisé à nos visiteurs, intervenants et collègues, et nous travaillons en étroite collaboration avec toutes les équipes concernées afin de garantir la mise en place de mesures rigoureuses ». Le London Council a annulé l’installation d’une ménorah géante lors des fêtes de Hanouka, craignant d’ « attiser les tensions34Sam Sokol, « London Council Calls Off Menorah Installation, Fearing ‘Inflaming Tensions’ Amid Gaza War », Haaretz, 30 novembre 2023. » dans le contexte de la guerre à Gaza. Une salle de concert à Amsterdam a annulé les représentations d’un groupe israélien en raison de « plans de protestation » anticipés.

La dialectique mise en avant par le journal Rue89 StrasbourgP35ierre France et Thibault Vetter, « Le festival Shalom Europa annulé après des menaces », Rue89 Strasbourg, 6 septembre 2024. pour évoquer l’annulation du festival Shalom Europa est à ce sujet intéressante, parce qu’elle montre comment le conflit est aussi façonné par le discours que la société opère. Les organisateurs du festival, produisant un éthos gestionnaire prudent, affirment une impasse interactionnelle et l’exclusion de tout positionnement politique :

« Nous avons essayé de discuter avec certaines personnes qui appellent au boycott, par exemple en indiquant que des films projetés par le festival sont très critiques de la politique d’Israël mais il n’y a aucun dialogue possible. Au vu de l’ampleur que les appels prennent sur les réseaux sociaux, on se doit de protéger le personnel. On a reçu des appels téléphoniques depuis plusieurs jours avec des gens qui menaçaient de s’en prendre aux employés ». À l’opposé, la porte-parole des militants, construisant un éthos de légitimité politique et morale, raconte, interviewée dans le même journal : « « À aucun moment nous appelons à une quelconque forme de violence ou de menace », déclare Inaya, du Comité Palestine Unistras […] : « Notre ligne, ça a été le recours au boycott en proposant un mail type à envoyer au cinéma. Nous sommes tout à fait d’accord de souligner l’importance de l’art dans la critique politique. Mais ce n’est pas vrai de dire que ce festival est critique d’Israël. La plupart des films qui étaient programmés cette année sont des comédies. Le label “cinéma israélien” lui donne une dimension politique en lien avec l’État d’Israël. Certains acteurs soutiennent ouvertement Benyamin Netanyahou (premier ministre israélien, NDLR) ou l’armée israélienne » ». L’argument sécuritaire existe dans un champ de bataille narratif et tente de désamorcer les oppositions. Sa présence démontre les dynamiques de légitimation de part et d’autre : il devient le reflet de batailles sur les ontologies et déontologies de démarches politiques et culturelles.

L’argument sécuritaire fonctionne comme une pratique autoréalisatrice : la simple énonciation du risque de trouble à l’ordre public suffit à justifier l’exclusion, sans que ce risque ait besoin d’être évalué ou documenté.

Dans chacun de ces cas, la structure argumentative est identique : ce n’est pas la nature de l’événement ou le contenu proposé qui justifie l’annulation, mais la réaction anticipée d’acteurs extérieurs. L’organisation se présente comme contrainte par un environnement qu’elle ne maîtrise pas, et sa réaction montre que la pression exercée par les tiers (groupes de pression, militants, etc.) fonctionne. Autrement dit, cet argument présente une dimension performative singulière : en anticipant des protestations, l’organisation les valide implicitement comme un outil d’action légitime et efficace, puisqu’elle s’y plie. L’argument sécuritaire fonctionne comme une pratique autoréalisatrice : la simple énonciation du risque de trouble à l’ordre public suffit à justifier l’exclusion, sans que ce risque ait besoin d’être évalué ou documenté. Un dernier exemple permet de pointer que l’activité de médiation devant être endossée par l’organisation peut être surévaluée. Après avoir annoncé l’annulation de l’artiste israélienne Liraz – pour motif de « contexte international et […] refus d’accueillir des artistes issus de zones de guerre36Nathalie Barfman et Laurent Telo, « Les musiciens juifs et israéliens, face à une hostilité qui contracte leur espace artistique », Le Monde, 19 janvier 2026. » – la salle de concert parisienne FGO Barbara s’excuse, comme on peut le lire dans Le Figaro37Le Figaro et AFP, « Une salle de concert parisienne s’excuse d’avoir « créé la discorde » en déprogrammant une artiste israélienne », Le Figaro, 15 octobre 2025. :

« Nous nous excusons sincèrement d’avoir créé de la discorde dans un contexte international déjà extrêmement clivant, marqué par des violences massives, des injustices profondes, et des violations des droits humains. Nous réalisons nous être laissés emporter par des pressions et émotions et nous saurons tirer leçon de cet évènement qui nous rappelle l’importance du dialogue et de la vérification des informations. »

Dans cette déclaration, l’argument ne mobilise plus uniquement l’agentivité extérieure, mais aussi la reconnaissance d’une fragilité interne de l’organisation, présentée comme soumise à des pressions, à l’émotion et à l’erreur.

Pour conclure

Cette ébauche de typologie, interroge par ses ouvertures et ses limites. D’abord, la prudence institutionnelle préfère écarter les sujets juifs ou israéliens avant d’évaluer l’impact réel – réputationnel ou sécuritaire –, déplaçant ainsi la responsabilité hors de l’instance qui décide. L’argument sécuritaire définit une communauté discursivement construite comme neutre, protégée d’un Autre désigné par omission (les adhérents au mouvement BDS). Cette construction surplombe le conflit et propose une position « méta », exempte de tout caractère politique : les institutions qui se disent neutres deviennent des lieux où la conflictualité est déplacée, non résolue. Le cas grenoblois l’illustre : la mairie a maintenu Barbara Butch au nom de la liberté d’expression, mais l’adjoint culturel a repris le vocabulaire militant le soir même ( « nous ne minimisons pas du tout le génocide à Gaza »), inscrivant la décision dans l’univers idéologique qu’elle prétendait arbitrer. Les effets sécuritaires individuels ne sont donc pas pris en compte. Tous ces arguments font en effet l’impasse sur la singularité des vécus : au sein des personnes reliées à Israël, il n’existerait qu’une position, celle du coupable. Le cas des Arabes israéliens mériterait une analyse approfondie, car leur existence échappe à la logique binaire coupable/victime que ces dispositifs présupposent.

La rigidité pointée dans cet article n’est pas seulement institutionnelle : elle est reconduite par les structures qui se présentent comme neutres, médias en tête. En rendant compte des controverses sans distance analytique, les journaux légitiment non seulement la déprogrammation mais reproduisent en plus les catégories (coupable/victime, complice/résistant) sans les interroger. L’étude de la déprogrammation ou de la silenciation vécue (et reportée dans les médias) par des artistes palestiniens, arabo-musulmans en Europe devrait compléter la présente analyse, pour pouvoir prétendre à un équilibre honnête.

Cette typologie révèle des logiques communes : l’interprétation-preuve transforme un geste ou un lien institutionnel en indice d’adhésion politique, quand l’exigence de prise de position impose des comportements conditionnant la présence dans l’espace public. Dans les deux cas, le débat se déplace du contenu réel des œuvres vers l’appartenance supposée des individus, réduits à des marqueurs identitaires. La déprogrammation devient ainsi une opération de tri, hiérarchisant des présences légitimes et illégitimes, même lorsqu’elle resterait un acte symbolique, qui accorde paradoxalement au soft power israélien une puissance sans doute supérieure à ce qu’il pèse réellement. Finalement, ces mécanismes transforment l’espace public en terrain de gestion du risque plutôt qu’en lieu de pluralisme démocratique : programmer, inviter ou maintenir un artiste devient affaire de sécurité, de réputation ou de « cohérence éthique », et non plus de choix esthétique ou intellectuel.

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