François Rastier, directeur de recherche en linguistique, spécialiste des discours identitaires contemporains, du nazisme au décolonialisme
Rapporteur de l’ONU pour la Palestine, Francesca Albanese a conclu ainsi un exposé en visioconférence, le 7 février 2026, à l’occasion d’un forum organisé la chaîne qatarie Al Jazera : « Le fait que, au lieu de freiner Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait fourni des excuses politiques, un abri politique ainsi qu’un soutien économique et financier : c’est un défi. Le fait que la majeure partie des médias dans le monde occidental ait amplifié le récit pro-apartheid et celui du génocide constitue un défi. Et, en même temps, cela crée une opportunité. Parce que si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté mondiale n’avait été confrontée aux défis que nous affrontons tous. Nous qui ne contrôlons pas de vastes capitaux financiers, ni les algorithmes, ni les armes, constatons désormais qu’en tant qu’humanité, nous avons un ennemi commun1Cette traduction émane d’un collectif favorable à Albanese. Le texte original est celui-ci : « The fact that instead of stopping Israel, most of the world has armed it, given it with political excuses, political sheltering, economic and financial support: this is a challenge. The fact that most of the media in the Western world has been amplifying the pro-apartheid, the genocide narrative, is a challenge. And at the same time, her also lays the opportunity. Because if international law has been stabbed in the heart, it’s also true that never before the global community has seen the challenges that we all face. We, who do not control large amounts of financial capitals, algorithms and weapons. We now see that we, as a humanity, have a common enemy. ». »
À la suite de ses déclarations, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, s’est engagé le 11 février à demander la démission de Mme Albanese, rappelant qu’elles : « s ’ajoutent à une longue liste de prises de positions scandaleuses, justifiant le 7 octobre, pire massacre antisémite de notre Histoire depuis la Shoah, évoquant le « lobby juif », ou encore comparant Israël au Troisième Reich2Propos tenus par Francesca Albanese – Réponse de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, à une question au Gouvernement, en séance publique, à l’Assemblée nationale (Paris, 11 février 2026) : voir https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/les-ministres/jean-noel-barrot/interventions-a-l-assemblee-nationale-et-au-senat/article/propos-tenus-par-francesca-albanese-reponse-de-jean-noel-barrot-ministre-de-l. »
En effet, dès 2014, Albanese déclarait sur Facebook que le « lobby juif » avait pris le contrôle des États-Unis, le « lobby israélien » contrôlait la BBC et qu’Israël avait déclenché une guerre par cupidité3« L’Amérique et l’Europe, l’une dominée par le lobby juif, et l’autre par le sentiment de culpabilité à propos de l’Holocauste, restent sur la même ligne et continuent à condamner les opprimés — les Palestiniens — qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles imprécis), au lieu de placer Israël devant ses responsabilités face à la loi internationale ». À cette époque, Mme Albanese n’était pas encore rapporteur pour l’ONU, mais travaillait toutefois pour un de ses organismes, l’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East), chargé notamment d’une mission humanitaire à Gaza, et ce furent ses premiers contacts avec le Hamas – qui depuis a notoirement infiltré l’UNRWA, au point qu’une dizaine de ses employés a participé au pogrom du 7 octobre 2023.. L’année suivante, le 11 janvier, jour de la grande marche républicaine à la suite des attentats djihadistes contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, elle relaie une accusation complotiste émanant de la chaîne officielle iranienne PressTV, qui impute ces attentats à la CIA et au Mossad4Ce post négligé a été republié sur X en 2023 par Riccardo Puglisi ; voir Conspiracy Watch, 17 février 2026, en ligne : https://www.conspiracywatch.info/le-jour-ou-francesca-albanese-a-partage-une-publication-complotiste-sur-lattentat-de-charlie-hebdo.html?utm. Il n’est pas exclu que ces prises de position lui aient valu la faveur d’une bonne part des 57 états de l’Organisation de Coopération Islamique (OCI) et contribué aux mandats successifs que lui a confiés l’ONU.
Après le 7 octobre 2023, en réponse à Emmanuel Macron, qui qualifiait le 7-Octobre de « plus grand massacre antisémite de notre siècle », elle rétorquait : « Non. Les victimes du 7/10 n’ont pas été tuées à cause de leur judaïsme, mais en réaction de l’oppression d’Israël. La France et la communauté internationale n’ont rien fait pour l’empêcher ». Le pogrom devenait ainsi une action de résistance et les États qui reconnaissaient l’existence d’Israël devenaient ses complices, thème qu’elle reprend aujourd’hui en dénonçant « le fait que, au lieu de freiner Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait fourni des excuses politiques, un abri politique ainsi qu’un soutien économique et financier ». La diatribe a pour but d’isoler Israël en incriminant ses « soutiens ».
Le même objectif sous-tendait le rapport présenté par Mme Albanese lors de la 55e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, tenue du 16 juin au 11 juillet 2025, et qui a mis à l’ordre du jour son rapport intitulé From economy of occupation to economy of genocide5Voir l’auteur, « L’ONU et « l’économie du génocide », Telos, 5 septembre 2025, en ligne : https://www.telos-eu.com/fr/lonu-et-leconomie-du-genocide.html.
Hors de toute qualification juridique attestée, les mots génocide et génocidaire y reviennent 71 fois sur 39 pages. Qui attendrait en revanche un minimum d’analyse de la situation politique et militaire en serait réduit à constater l’absence des mots Hamas, Iran, Qatar, muslims, brotherhood, Hezbollah. Or un texte signifie aussi par les mots qu’il tait.
L’accusation de désinformation
La conclusion de Mme Albanese sur « l’ennemi commun » de l’humanité, alors qu’Israël était seul nommé, suscitèrent des réactions indignées, immédiatement amplifiées, le 9 février, par son message qui prétendait dissiper toute équivoque : « l’ennemi commun de l’humanité est LE SYSTÈME qui a permis le génocide en Palestine ». Elle déclarait deux jours après à France 24 : « Je n’ai jamais, jamais, jamais dit « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Je parlais des crimes d’Israël, de l’apartheid, du génocide. Et j’ai condamné comme l’ennemi commun le système qui ne permet pas d’amener en justice et d’amener à une cessation des crimes d’Israël – le système économique, le système financier et le système politique ».
Le 11 janvier 2015, jour de la grande marche républicaine à la suite des attentats djihadistes contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, Francesca Albanese relaie une accusation complotiste émanant de la chaîne officielle iranienne PressTV, qui impute ces attentats à la CIA et au Mossad.
En substituant au nom d’Israël le mot de SYSTÈME en capitales, Mme Albanese se présentait comme la victime d’un procès d’intention et d’une désinformation malveillante. Une « affaire dans l’affaire » put dès lors se développer et faire diversion, pour accuser notamment Jean-Noël Barrot d’avoir travesti son propos. Dans son discours de Creil, Jean-Luc Mélenchon assura Albanese de son soutien. La France insoumise salua « son courage » par un communiqué. L’Humanité, titra le 12 février : « Génocide à Gaza : sur la base d’une campagne de désinformation, le Quai d’Orsay demande la démission de Francesca Albanese de l’ONU ». La même accusation fut reprise par Radio France le 14 février : « La rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens subit une tempête pour une phrase qu’elle n’a pas prononcée… ».
Dans une tribune publiée par Le Monde le 17 février, un collectif d’universitaires s’indignait : « Les attaques récentes visant Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, ne constituent pas une simple polémique politique. Elles reposent sur l’exploitation d’un extrait d’une vidéo tronquée lui attribuant des propos qu’elle n’a pas tenus. »
Un collectif Artistes pour la Palestine, parmi lesquels Annie Ernaux, Judith Butler et le rappeur Médine, accuse Jean-Noël Barrot d’attribuer frauduleusement à Mme Albanese ces propos, Israël est l’ennemi commun de l’humanité : « Ces propos deviennent une citation ; virale, évidemment. Sauf que : ces propos, elle ne les a pas tenus. Barrot, et ses nombreux relais, mentent au grand jour. » Or, comme on peut le constater en lisant le verbatim de l’Assemblée (voir supra, note 2), Barrot n’a cité aucun propos d’Albanese.
Affirmant son soutien à Mme Albanese, le Bureau de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) estime que les propos de Jean-Noël Barrot « reposent sur une désinformation manifeste » et conclut : « Cette manipulation des propos d’une experte indépendante de l’ONU est d’une gravité extrême en ce qu’elle porte atteinte à l’intégrité du débat public ».
Euronews renchérit encore sur la désinformation en dénonçant l’association UN Watch pour avoir diffusé une vidéo truquée du discours d’Albanese. Or l’extrait est identique à la vidéo de référence diffusée par Al Jazeera, mais il est simplement plus court.
Enfin le directeur de l’agence de l’ONU UNRWA défendit sa collègue en dénonçant tout ensemble « fake news and vicious disinformation campaigns ». D’autres motions onusiennes renchérirent, comme : « « Special procedures » Coordination Committee condemns attacks against Francesca Albanese by State representatives: « Promote justice, not desinformation ». »
Pour clore cette noble campagne contre la désinformation — qui ressemble fort à une campagne de désinformation —, l’association Juristes pour le respect du droit International a affirmé avoir déposé « un signalement auprès du Procureur de la République de Paris pour des faits susceptibles de constituer le délit prévu par la loi en matière de diffusion de fausses nouvelles, au regard des propos frauduleusement imputés à Mme Francesca Albanese ».
Sans même recourir à la théorie freudienne de la Verneinung, on se doutait bien que le déni peut illustrer une forme oblique de l’affirmation. Rien d’inconscient ici et tout semble calculé pour attirer l’attention : les différences d’interprétation supposent une herméneutique du double langage qui s’adresse à plusieurs collectivités, d’une manière assez habile pour que le propos tenu puisse être tout à la fois compris et démenti au besoin.
Les contextes et la situation
Ces éléments restent naturellement requis pour éclairer le propos. Une première question se pose : que signifie nous, dans « nous, en tant qu’humanité » ?
Le Forum organisé à Doha par la chaîne Al Jazeera, comptait parmi ses invités le ministre des affaires étrangères iranien Abbas Araghtchi, chargé des négociations avec les USA, comme le montre le planning du forum ; et aussi Khaled Mechaal, chef politique du Hamas, non mentionné dans ce planning, mais toutefois cité par Al-Jazeera dans un article de synthèse sur le forum.
Ainsi se dessine à nouveau ce que l’Ayatollah Khamenei appelle le Front de la Résistance. Le Qatar, centre idéologique des Frères musulmans, abrite la direction politique du Hamas et finance de longue date ce mouvement. Ici représentée, entre autres, par Mme Albanese, la gauche antisioniste et pro-Hamas fait partie de ce front, comme l’affirme Khamenei à Memri TV : « Nous sommes en train de mener une guerre d’usure contre l’Occident. Nous, le Hezbollah et le Hamas. Nous ferons naître un tel antisionisme dans le cœur de leurs peuples que tous ceux qui manifestent aujourd’hui dans leurs rues seront les mêmes qui les détruiront demain de l’intérieur »6Voir François Rastier, « Antisémitisme intersectionnel et liberté académique », Sciences de la société [En ligne], 109 | juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org/sds/14478.
À lire les discours de l’Émir qatari Al Thani, mais aussi des délégués turcs, somali, yéménite (représentant les houthis) et même chinois, on comprend que l’objectif de la conférence est d’une part de faire le point sur la situation nouvelle créée par le cessez-le-feu d’octobre 2025 à Gaza, et au-delà, de dessiner un nouvel ordre mondial dominé par une alliance de tyrannies anti-occidentales, qu’elles soient ou non islamistes.
Les propos de Mme Albanese relèvent vraisemblablement de la provocation calculée : du moins les réactions qu’ils ont suscitées et la campagne de soutien lui ont-ils permis de remettre la question de Gaza au premier plan après le cessez-le-feu et restaurer la « mobilisation ».
À ce moment décisif, la réunion de Doha revêt une importance stratégique : alors que le Hamas est très affaibli militairement, de même que le Hezbollah, l’Iran en est réduit à exercer une terreur intérieure (les estimations basses évoquent 30 000 tués les 8 et 9 janvier, 50 000 emprisonnés ou disparus depuis). Enfin, le cessez-le-feu a fait baisser partout dans le monde les mobilisations qu’il importe de relancer : dans son discours place de la République le 8 octobre 2025, l’eurodéputée Rima Hassan souhaitait déjà un « niveau » de mobilisation « qui doit être supérieur à celui que nous avons actuellement » et elle ajoutait : « Il faut qu’on mette la pression au gouvernement qui bien qu’il ait reconnu la Palestine ne prononce toujours pas de sanctions conséquentes à l’endroit d’Israël, dont on a plus que jamais besoin. »
Bref, il s’agit de dépasser les défaites militaires par des succès d’opinion, afin d’affaiblir et d’isoler plus encore Israël. Le colloque L’Europe et la Palestine, coorganisé à Paris par le Collège de France et un organisme financé par le Qatar, le Carep, militait dans ce sens et a donc invité Mme Albanese à prononcer des conclusions. Quelques semaines plus tard, la communication de Mme Albanese à Doha revêt la valeur d’un manifeste en passant de la demande de sanctions à l’accusation de complicités.
Les propos de Mme Albanese relèvent vraisemblablement de la provocation calculée : du moins les réactions qu’ils ont suscitées et la campagne de soutien lui ont-ils permis de remettre la question de Gaza au premier plan après le cessez-le-feu et restaurer la « mobilisation ».
Mondialiser l’antisémitisme
L’internationalisation et le droit. Mme Albanese emploie à propos du droit international malmené la formule « coup de poignard en plein cœur » ; or cette image a une histoire : l’extrême droite allemande, de Hindenburg aux nazis, a forgé la « légende du coup de poignard » (connue des historiens sous le nom Dolchstosslegende) pour imputer la défaite et le traité de Versailles aux juifs et aux communistes, bref à une sourde traîtrise.
Cette défense du droit international ainsi « poignardé » inspire le Front de la Résistance, et le ministre iranien Abbas Araghchi regrettait ainsi dans son intervention à Doha « the erosion of international law » et arguait : « that impunity and the normalisation of violence threaten the foundations of global justice and called for a coordinated strategy based on activating international legal mechanisms, imposing restrictions on military cooperation, and creating a political Venant de sa part, cette défense du droit est d’autant plus émouvante qu’il déclarait récemment : « L’enrichissement nucléaire est notre droit inaliénable ».
La stratégie du Front s’emploie à instrumentaliser le droit international pour affaiblir Israël. Mme Albanese apporte ses compétences de juriste et ses rapports à l’ONU ont de longue date inspiré des condamnations. De 2015 à 2022, Israël a été condamné à l’ONU par 140 résolutions, contre 68 pour l’ensemble des autres pays. En 2021, Israël affrontait 15 résolutions, contre aucune pour l’Arabie saoudite en guerre au Yémen, ou la Chine alors en pleine répression au Sinkiang, ou le Venezuela de Maduro, ou maints autres régimes aux performances à tout le moins médiocres en matière de droits.
L’humanité et son ennemi. Selon Mme Albanese, l’ennemi se caractérise par son contrôle « de vastes capitaux financiers ». Cela n’évoque-t-il pas un certain stéréotype ? Rappelons du moins l’article 22 de la Charte du Hamas : « Les ennemis ont amassé d’énormes fortunes qu’ils consacrent à la réalisation de leurs objectifs ». Le « nous, en tant qu’humanité » de Mme Albanese inclut donc non seulement le Front de la Résistance, mais un nouvel ordre opposé au « Système » dans lequel Israël occupe apparemment une place éminente.
En effet, de manière croissante depuis la formation de l’État d’Israël, l’antisémitisme revêt une portée géopolitique. À première vue, rien ne rapproche l’étudiant « woke », le bassidji iranien et l’engagé russe ; si, l’antisémitisme, lien providentiel d’un combat désormais commun7Voir l’auteur : « Le nouvel essor de l’antisémitisme, de la géopolitique à la théologie apocalyptique », L’Arche, 2024, n°703, mars-avril 2024, pp. 54-59.. Le slogan des grandes mobilisations qui ont suivi le 7 octobre 2023, Mondialiser l’Intifada, concrétise cette unité, en insinuant une domination mondiale des juifs.
Alors que l’accusation d’apartheid se limite à inverser l’antisémitisme pour imputer aux juifs un racisme institutionnel, l’accusation de colonialisme permet d’élargir l’incrimination à l’ensemble de l’Occident, considéré comme la métropole de l’État colonial juif ; mais plus largement encore, l’accusation de génocide, récurrente depuis la fin des années 1940, permet de présenter l’ensemble des juifs de toute nationalité et de toutes opinions comme des « sionistes génocidaires »8Voir récemment la liste de juifs publiée par Julien Théry, professeur à l’Université Lyon II : sioniste génocidaire se veut plus politique et plus à gauche que sale youtre, mais n’est pas moins essentialisant, puisqu’il peut viser tout un chacun, comme Charlotte Gainsbourg, présente dans la liste Théry – et que le plus libéral des rabbins ne saurait considérer comme juive. Voir aussi les listes de boycottétablies par les militants du programme Blockout, qui vise des célébrités juives ou simplement silencieuses sur Israël, de Léa Salamé à Kim Kardashian. et à ce titre ennemis suprêmes de l’humanité.
De vertu politique, l’antisémitisme peut alors devenir le moyen du salut et revêtir une fonction métapolitique. C’est pourquoi le nous selon Albanese peut exclure de l’humanité les juifs désignés comme l’ennemi. Cette conclusion n’est pas sans exemple et le député LFI Aymeric Caron, écrivait sur X le 27 mai 2014 « De manière évidente Gaza a montré que non, nous n’appartenons pas à la même espèce humaine. »
L’évocation du « Système » renvoie au Complot juif mondial, cet éternel complot dont la charte du Hamas se fait l’écho en s’appuyant explicitement, dans son article 32, sur le Protocole des Sages de Sion, célèbre faux antisémite.
Le Complot. On a objecté qu’Albanese s’en prenait au « Système » et non à Israël, alors même, nous l’avons vu, qu’elle dénonce dans ce « Système » l’institution d’une complicité internationale avec ce pays paria. Il n’y a pas pour autant de contradiction dans ses propos, car l’évocation du « Système » renvoie au Complot juif mondial, cet éternel complot dont la charte du Hamas se fait l’écho en s’appuyant explicitement, dans son article 32, sur le Protocole des Sages de Sion, célèbre faux antisémite.
De fait, l’idéologie déploie au plan politique la dialectique propre à la pensée mythique, qui n’est pas basée sur la contradiction, comme la pensée rationnelle, mais sur la participation, qui permet des assimilations généralisées par continuité, contiguïté et contaminations9Voir Ernst Cassirer, Philosophie des formes symboliques, t. II, Paris, Minuit, 1972, p. 89 sq.. Aussi, l’évocation du « Système » ne saurait se voir opposer son vague : au contraire, ce vague peut devenir l’indice des menées obscures propre au Complot — si bien que le complotisme échappe à toute réfutation. De fait, porté à une dimension planétaire, l’antisémitisme révèle sa dimension mythique. Ainsi dans un volume la Gesamte Ausgabe paru en 1998, mais obligeamment caviardé, Heidegger évoquait « la prédestination de la juiverie mondiale (Judentum) à la criminalité planétaire »10Voir au besoin l’auteur, Heidegger, Messie antisémite, Lormont, Le bord de l’eau, 2018..
Certes Mme Albanese est une personnalité de gauche, vedette à ce titre de la Fête de l’Humanité et d’autres festivités analogues dans son pays, mais le complotisme, comme en témoigne l’essor international d’un populisme radical, dépasse le clivage droite/gauche, lointaine séquelle de l’espace parlementaire démocratique.
Du moins peut-on méditer ces propos tenus dans la même semaine, par Alain Soral, qui se définit comme national-socialiste : « Il existe au sommet du monde occidental une mafia juive suprémaciste et raciste », et par Alain Escada, à l’occasion du 75e anniversaire de Rivarol, félicitant cette revue de « résister au Nouvel Ordre Mondial et aux suppôts de la synagogue de Satan »11Cité par Franc-Tireur, mercredi 11 février 2026..
En matière d’antisémitisme, l’incrimination du « Système » semble ainsi renvoyer, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, aux sources gnostiques du mythe bimillénaire qui fait de ce monde le lieu d’un complot judaïque.
La confusion politique propre à l’antisémitisme ne date pas d’hier. Le premier grand projet d’extermination des juifs fut formulé par Pierre-Joseph Proudhon, socialiste radical. Les nazis aussi se prétendaient socialistes, mais si leur alliance avec les islamistes du Moyen Orient, le Grand Mufti de Jérusalem en premier lieu, et des Balkans, avec la division SS Handschar formée de musulmans bosniaques, fut bien attestée, la défaite du Reich la laissa sans lendemain. C’est après la guerre, avec la création de l’État d’Israël que l’antisionisme permit la rencontre de la gauche radicale avec un islamisme renforcé d’autant. À présent, la convergence entre l’antijudaïsme d’un christianisme attardé et d’un islam radicalisé, d’une part, avec un antisionisme mobilisateur, dont se réclame le courant dit « islamogauchiste », illustré par des personnalités comme Rima Hassan ou Francesca Albanese, aura enfin permis de porter l’antisémitisme à un stade suprême en lui conférant une portée géopolitique voire métapolitique.













